Plus d’un mois sans eau potable, des habitants dans la rue et, désormais, des poursuites judiciaires pour des faits liés aux protestations. À Mahdia, la crise de l’eau prend une tournure de plus en plus préoccupante. Dans un communiqué commun publié vendredi 14 août 2026, la Ligue tunisienne des droits de l’Homme (LTDH), section de Mahdia, et la section régionale de l’Ordre des avocats de Mahdia dénoncent à la fois la gestion de la pénurie et la réponse apportée à la contestation sociale.
Les deux organisations reviennent notamment sur la situation à Borj Erras et dans plusieurs quartiers populaires de la région, privés d’eau potable depuis plus d’un mois. Une situation qui, selon elles, ne peut plus être considérée comme une simple panne ou un incident technique ponctuel, compte tenu de sa durée et de ses conséquences sur la vie quotidienne des habitants.
Pour la LTDH et les avocats de Mahdia, l’accès à l’eau relève directement du droit à la vie, à la santé et à la dignité humaine. La persistance de la coupure constitue ainsi un dysfonctionnement d’un service public essentiel et non un simple problème entre un consommateur et un fournisseur.
L’État sommé d’assumer ses responsabilités
Les deux organisations mettent directement en cause les autorités centrales, « à leur tête le président de la République », auxquelles elles attribuent la responsabilité politique des politiques publiques relatives aux services essentiels et à leur continuité.
Les autorités régionales sont également interpellées. La LTDH et l’ordre régional des avocats leur reprochent notamment le silence entourant la crise, le manque d’informations et l’absence d’un calendrier clair permettant aux habitants de savoir quand l’approvisionnement en eau pourra reprendre normalement.
Même lorsqu’une panne est imprévisible, estiment les deux organisations, la responsabilité des autorités ne s’arrête pas à la réparation technique. Elle implique également d’expliquer aux citoyens l’origine du problème, d’identifier les responsabilités et de communiquer sur les délais réalistes de résolution.
« Laisser les habitants plus d’un mois sans informations précises » constitue ainsi, selon elles, un échec de la gestion de crise et de la communication publique.
Les deux organisations rappellent par ailleurs que l’eau ne peut être considérée comme une simple prestation commerciale : il s’agit d’un droit fondamental et d’un service public dont l’État doit garantir la continuité.
« Assez de la théorie du complot »
Le communiqué prend ensuite une dimension nettement plus politique.
La LTDH et les avocats de Mahdia rejettent explicitement le recours à ce qu’ils qualifient de « théorie du complot » pour expliquer les crises de gouvernance et les défaillances des politiques publiques.
Les citoyens, estiment-ils, « en ont assez » de voir chaque crise transformée en récit mettant en scène des complots et des parties cachées, au lieu de voir exposés les faits, établies les responsabilités et recherchées des solutions.
Pour les deux organisations, la gestion de l’État doit reposer sur la transparence et la reddition des comptes, et non sur « des justifications permanentes par des facteurs mystérieux ».
Des poursuites jugées « particulièrement graves »
C’est toutefois la réponse judiciaire aux protestations qui suscite la réaction la plus virulente.
Les deux organisations disent condamner fermement les poursuites engagées dans le cadre du mouvement social lié à la crise de l’eau. Elles citent notamment le recours à des accusations de complot ainsi qu’aux dispositions de l’article 72 du Code pénal et de l’article 24 du décret-loi 54 de 2022.
Selon elles, ces poursuites concernent des jeunes sortis manifester et exprimer leurs revendications, mais également des personnes ayant couvert les protestations, documenté la situation ou relayé la parole des habitants.
La LTDH et le Conseil régional des avocats contestent ainsi la lecture qui pourrait assimiler la mobilisation des habitants à une menace contre la sécurité de l’État.
Les jeunes descendus dans la rue pour protester contre les coupures d’eau étaient, selon les deux organisations, non pas une menace, mais « des citoyens conscients de leurs droits », ayant choisi la protestation pacifique pour dénoncer une situation sociale et matérielle réelle.
Transformer cette contestation en dossier judiciaire fondé sur des accusations de complot constituerait, selon elles, « une dérive dangereuse » dans la gestion des mouvements sociaux, en faisant de la revendication d’un droit une source potentielle de poursuites.
« Le problème n’est plus la soif, mais celui qui en parle »
Le communiqué s’en prend également aux poursuites qui pourraient viser des personnes ayant filmé ou relayé les manifestations.
Pour les deux organisations, la liberté d’expression ne peut être dissociée du droit à l’information. Il serait incohérent, estiment-elles, de demander aux citoyens de se taire face à une crise qui touche directement leur quotidien, puis de poursuivre ceux qui la documentent ou la portent à la connaissance du public.
Le message adressé par cette situation serait particulièrement préoccupant : « le problème n’est pas la soif, mais celui qui en parle ».
La LTDH et les avocats de Mahdia refusent ainsi qu’une caméra filmant une protestation puisse devenir un délit, qu’un témoignage sur les souffrances des habitants puisse être assimilé à un complot ou qu’une revendication concernant l’accès à l’eau puisse être considérée comme une menace contre l’ordre public.
Pour eux, une société respectueuse des droits de ses citoyens doit écouter les protestations et s’attaquer à leurs causes, plutôt que de répondre à celles-ci par la criminalisation.
La Sonede sommée de donner des réponses
La LTDH de Mahdia et la section régionale de l’Ordre des avocats demandent donc aux autorités centrales et régionales ainsi qu’à la Société nationale d’exploitation et de distribution des eaux (Sonede) de communiquer immédiatement sur la situation.
Elles réclament notamment la publication des causes précises des coupures, l’identification des responsabilités, ainsi que l’élaboration d’un calendrier clair pour mettre fin à la crise et garantir un approvisionnement régulier en eau.
Les deux organisations demandent également la fin de toute forme de pression contre les protestations pacifiques et contre ceux qui documentent ou relaient les difficultés des habitants.
Elles annoncent enfin qu’elles continueront à suivre la crise de l’eau à Mahdia ainsi que les éventuelles violations qui pourraient en découler.
Leur conclusion résume la portée de leur intervention : « L’eau est un droit. La protestation est un droit. L’information est un droit. »
À Borj Erras, après plus d’un mois de coupures, la question n’est donc plus seulement celle d’un robinet à sec. Elle est désormais devenue celle de la manière dont l’État répond à une population qui réclame un service essentiel, et à ceux qui choisissent de faire entendre cette revendication.
Les personnes retenues finalement libérées
Dans la soirée du vendredi 14 août, la Ligue tunisienne des droits de l’Homme a annoncé la libération des personnes retenues dans le cadre des protestations contre les coupures d’eau à Borj Erras.
La libération intervient quelques heures après le communiqué commun de la section de Mahdia de la LTDH et du Conseil régional de l’Ordre des avocats, qui dénonçaient la judiciarisation du mouvement de protestation et réclamaient notamment la fin des poursuites visant les personnes mobilisées autour de la crise de l’eau.
R.B.H











Commentaire
Nahor Guëttam
Il cherchait les turbans superbes de Khamenei en Iran… et a ramené avec lui la crise, la punition divine, la sécheresse et la dictature multipliée. De la fin d’un régime on arrivera bientôt à une autre… Les grands sermons finissent au tombeau, mais le Peuple restera et vivra toujours.
« Pas de khomeinisme dans ma Patrie » – Habib Bourguiba (septembre 1987)