Heure de Tunis :
Plus de prévisions: Meteo 25 jours Paris
Light
Dark

Tunisie : « On ferme »

Article réservé aux abonnés

Par Sadok Roua

    Par Sadok Rouai

    Il existe en Tunisie une politique assez particulière de gestion du risque : lorsqu’une réforme paraît risquée, on ne cherche même pas à mieux maîtriser son risque. On préfère éviter le changement.

    Et lorsque le problème risque d’engager une responsabilité, il reste toujours une solution simple : fermer.

    Premier exemple : le site de la Banque centrale de Tunisie

    La Banque centrale de Tunisie semble être la seule banque centrale au monde à bloquer l’accès à son site internet aux utilisateurs situés aux États-Unis, au Canada et dans plusieurs autres grands pays. Pour une institution monétaire qui devrait être l’une des vitrines internationales de la Tunisie, le choix est pour le moins étonnant.

    La fermeture du site de la Banque centrale ne semble même plus être un simple problème technique. Elle est annoncée depuis des mois comme une opération de maintenance planifiée :

    « Maintenance planifiée en cours. Essayez plus tard. Nous reviendrons bientôt ! ». Arjaa Ghoudwa.

    La formule a quelque chose d’assez savoureux. La fermeture est donc non seulement assumée, mais planifiée.

    Mais rassurons-nous : il ne s’agit pas d’une véritable fermeture. Un simple VPN permet d’y accéder.

    On a donc réussi un petit exploit : fermer la porte, afficher un message invitant les visiteurs à revenir plus tard, tout en laissant une simple connexion VPN ouvrir la fenêtre.

    Pour une banque centrale, dont la crédibilité repose notamment sur la transparence, l’accessibilité de l’information et la confiance des acteurs économiques, le symbole est pour le moins malheureux. On ne modernise pas un système en fermant l’accès à l’information ; on renforce au contraire ses capacités techniques et humaines pour mieux l’ouvrir sur le monde.

    Il ne reste plus qu’à savoir si la maintenance concerne réellement le site… ou simplement l’ouverture de la Tunisie sur le monde.

    Deuxième exemple : le Code des changes

    Réformer le régime des changes comporte évidemment des risques : pour le dinar, pour les réserves en devises ou encore en matière de sorties de capitaux. Mais plutôt que de consolider le cadre macroéconomique de la Tunisie, de moderniser le système et de renforcer les capacités humaines nécessaires à l’identification et à la gestion de ces risques, on préfère ne pas réformer une politique héritée des années 1970.

    Mais là encore, la réalité a une fâcheuse tendance à contourner les réglementations : pendant qu’on ferme la porte du système officiel, le marché ouvre sa fenêtre.

    Pendant que le Code des changes reste soigneusement verrouillé, un marché parallèle des devises, bien ouvert celui-là, prospère à Ben Gardane, où l’offre et la demande de devises ont depuis longtemps trouvé leurs propres mécanismes.

    On pourrait presque résumer la politique ainsi : puisqu’une réforme comporte des risques, laissons donc le marché parallèle faire la réforme à notre place.

    Une manière, finalement assez ironique, de reconnaître indirectement que les forces du marché peuvent se révéler plus efficaces que notre réglementation.

    Troisième exemple : l’Open Sky et Tunisair

    Ouvrir davantage le ciel tunisien à la concurrence comporte, paraît-il, des risques pour la compagnie nationale. Alors, plutôt que de prendre le risque d’affronter la concurrence, on préfère la limiter. Le paradoxe est d’autant plus frappant pour une économie qui compte largement sur le tourisme, notamment pour les recettes en devises qu’il génère : on protège la compagnie nationale en limitant l’ouverture du ciel, alors même que l’essor du tourisme dépend largement de l’accessibilité aérienne du pays.

    Là encore, le raisonnement est curieux : si l’entreprise nationale est agonisante, on la protège de la concurrence plutôt que de s’attaquer aux causes de sa fragilité.

    Et ce n’est pas comme si la performance de Tunisair ne posait aucune question. Les retards, les annulations et les problèmes récurrents de ponctualité sont devenus suffisamment fréquents pour faire partie du paysage.

    Mais surtout, ne prenons aucun risque avec l’Open Sky : fermons la porte, et surtout veillons à ce que la maison n’ait pas de fenêtres.

    Le fil conducteur de ces trois exemples est finalement assez simple : le risque justifie l’inaction. Ce n’est plus seulement une série de décisions ponctuelles, mais presque une politique d’État, qui vient compléter une autre doctrine bien connue : « compter sur soi ».

    Après « compter sur soi » pour le financement extérieur, voici donc « face au risque on ferme ».

    Le site de la Banque centrale ? On ferme l’accès.

    Le Code des changes ? On ne réforme pas.

    L’Open Sky ? Il devient « Closed Sky », ciel fermé.

    Or gérer le risque ne signifie pas éviter le changement. Cela signifie au contraire renforcer les institutions, améliorer les systèmes, réformer et moderniser les entreprises, et mettre en place les mécanismes nécessaires pour anticiper, prévenir et absorber les chocs.

    En Tunisie, la peur du risque produit exactement l’inverse. Elle conduit à protéger les situations existantes, même lorsqu’elles ne fonctionnent plus très bien.

    Et c’est ainsi qu’une économie peut progressivement devenir une économie de portes fermées : fermée à la concurrence, fermée à la réforme, fermée à l’innovation et, parfois même, fermée sur Internet.

    La formule pourrait presque devenir le nouveau slogan national : « Tunisie : on ferme. »

    Et pendant ce temps, le monde continue de s’ouvrir et d’avancer.

    Mais nous pourrons toujours, avec enthousiasme, continuer d’annoncer : « Tunisie, le portail de l’Afrique ! »

    BIO EXPRESS

    Sadok Rouai est un ancien haut cadre de la BCT et ancien conseiller auprès du conseil d’administration du FMI.

    Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

    Subscribe to Our Newsletter

    Keep in touch with our news & offers

    Contenus Sponsorisés

    2 commentaires

    1. Tunisino

      Répondre
      14 août 2026 | 17h58

      Si Sadok est en colère, et il doit l’être, les techniciens libres disent ce qu’ils pensent sans trop de maquillage! La Tunisie a été toujours un pays perdant, tout marche mal durant 70 ans d’indépendance d’un autre pays perdant, sauf que certaines périodes était meilleure que d’autres, tout dépendait de la qualité d’hommes s’ils sont relativement intelligents (première république) ou totalement bêtes (deuxième république). On ne peut pas demander d’un imbécile d’être efficace, il n’a pas les moyens pour l’être! Que la Tunisie soit protégée de ses enfants traitres.

    2. Mohamed Mabrouk

      Répondre
      14 août 2026 | 11h59

      Autre domaine ou on se plait dans la politique de l’autruche face au risque: l’extraction d’hydrocarbures. Trop risqué, donc plus simple a offrir en cadeau aux autres le riche sous sol que dieu nous a donné, en echange de miettes. Entre temps, d’autres que l’Etap a aidé les années 70, comme les malaisiens, viennent forer ici face à une Etap transformée en bureau d’enregistrement

    Répondre

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *