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« L’État s’inflige ce que l’ennemi ne fait pas à son ennemi » : le sévère constat de Ridha Chkoundali

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Par Raouf Ben Hédi

    Dans une analyse publiée vendredi 14 août 2026, l’économiste Ridha Chkoundali dresse un réquisitoire contre une série de choix économiques opérés ces dernières années. Pour lui, le problème de l’économie tunisienne ne réside pas dans une décision isolée, mais dans une logique d’intervention publique qui, en cherchant à traiter les symptômes des crises, finit parfois par en aggraver les causes.

    « En Tunisie, l’État fait lui-même ce que l’ennemi ne fait pas à son ennemi ». La formule employée par le professeur universitaire en économie Ridha Chkoundali est volontairement provocatrice. Mais elle résume une situation devenue préoccupante. Certaines politiques publiques, conçues pour corriger des déséquilibres, ont fini par produire des effets contraires à ceux recherchés.

    Dans son analyse, l’économiste ne pointe pas une seule décision. Il aligne au contraire plusieurs dossiers : approvisionnement, énergie, médicaments, financement extérieur, investissement privé, fiscalité ou encore réforme des chèques, pour défendre une même thèse. L’économie tunisienne souffre moins d’une absence d’intervention de l’État que d’interventions dont les effets indirects sont insuffisamment anticipés.

    Du stockage à la pénurie : quand la lutte contre la spéculation désorganise l’offre

    Premier exemple cité par Ridha Chkoundali, la politique menée contre le stockage souvent assimilé à une pratique spéculative ou à une forme d’accaparement.

    Pour l’économiste, cette approche ne distingue pas suffisamment le stockage destiné à spéculer sur les prix de celui qui est nécessaire au fonctionnement normal des chaînes d’approvisionnement. Or, dans certains secteurs, disposer de stocks constitue précisément une garantie contre les ruptures.

    En s’attaquant indistinctement au stockage, l’État aurait ainsi contribué, dans certains cas, à réduire l’offre disponible et à perturber les marchés. Avec un effet pour le moins paradoxal : une politique destinée à contenir les prix peut contribuer à les pousser à la hausse lorsque l’offre devient insuffisante.

    Cette logique du paradoxe se retrouve, d’après lui, dans plusieurs autres secteurs.

    La Steg : les impayés publics finissent par coûter à tout le monde

    L’économiste évoque ensuite la situation financière de la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (Steg). Il rappelle que l’État n’a pas toujours réglé dans les délais les sommes dues à l’entreprise publique au titre de la consommation de ses établissements, tandis que des impayés liés à la compensation de l’électricité se sont également accumulés.

    Le problème n’est pas uniquement comptable, estime-t-il. Lorsque la Steg se retrouve privée d’une partie des ressources qui devraient lui revenir, sa capacité à investir, entretenir ses équipements et renforcer ses infrastructures s’en trouve affectée.

    La conséquence finit alors par dépasser largement les comptes de l’entreprise. Une crise financière au sein d’un opérateur public stratégique peut se transformer en problème de qualité et de continuité du service.

    Autrement dit, ce que l’État ne paie pas à une entreprise publique aujourd’hui peut se retrouver demain sous la forme d’un déficit d’investissement, d’un réseau fragilisé ou de difficultés d’approvisionnement.

    Médicaments : la crise financière de la Pharmacie centrale finit dans la poche du citoyen

    Le même mécanisme est, selon Ridha Chkoundali, à l’œuvre dans le secteur de la santé.

    Les hôpitaux publics n’ont pas réglé l’intégralité de leurs créances envers la Pharmacie centrale de Tunisie, contribuant à fragiliser davantage la situation financière de cette institution, pourtant chargée d’assurer l’approvisionnement du pays en médicaments.

    Là encore, le professeur relève un effet en chaîne. Des difficultés financières accumulées au sein des établissements publics finissent par peser sur un autre maillon essentiel du système.

    Et lorsque la Pharmacie centrale rencontre à son tour des difficultés pour assurer ses missions, le coût finit par être supporté par le citoyen, notamment à travers la hausse des prix de certains médicaments.

    Pour M. Chkoundali, il s’agit d’un nouvel exemple d’une crise que l’État aurait dû prévenir ou traiter à sa source, plutôt que de laisser ses conséquences se propager dans l’économie et jusqu’au consommateur.

    Le financement extérieur : la rupture avec le FMI et le rétrécissement des marges de manœuvre

    Sur le front financier, l’économiste revient également sur la rupture des négociations avec le Fonds monétaire international.

    La décision a privé la Tunisie d’une source de financement qui devait notamment contribuer à combler une partie des besoins du pays. Dans le même temps, l’accès de la Tunisie aux marchés financiers internationaux s’est considérablement compliqué et les conditions de financement disponibles se sont dégradées.

    Le problème n’est donc pas seulement celui d’un accord abandonné, mais celui d’une marge de manœuvre financière qui s’est progressivement réduite.

    Pour Ridha Chkoundali, lorsqu’un pays ferme une source de financement sans disposer de solutions alternatives suffisantes, la contrainte ne disparaît pas. Elle se déplace.

    Le secteur privé : une confiance difficile à reconstruire

    Cette contrainte se retrouve également dans le rapport entre l’État et le secteur privé.

    L’économiste considère que les entrepreneurs et les entreprises privées constituent un moteur essentiel de l’investissement, de la création de richesse et de l’emploi. Or, selon lui, le climat économique et politique des dernières années n’a pas favorisé cet investissement.

    Il cite notamment le discours de suspicion ou de mise en cause visant les hommes d’affaires, ainsi que l’incarcération de certains d’entre eux. Au-delà des cas individuels et des procédures judiciaires, c’est surtout l’incertitude créée autour de l’investissement privé qui inquiète l’économiste.

    Dans un environnement où l’entrepreneur ne sait pas clairement quelles seront les règles demain, où le risque économique se double d’un risque réglementaire ou judiciaire perçu comme imprévisible, l’investissement devient naturellement plus difficile.

    Le résultat est un paradoxe majeur. Une économie qui possède des besoins considérables en matière d’investissement, mais qui croît largement en dessous de son potentiel, avec à la clé une persistance du chômage, particulièrement chez les jeunes.

    Le recours massif au financement de la Banque centrale : l’argent de l’État au détriment de l’économie ?

    Face au rétrécissement des possibilités de financement, l’État s’est tourné davantage vers le financement direct auprès de la Banque centrale de Tunisie.

    Cette solution présente un avantage évident puisqu’elle permet de répondre rapidement aux besoins de financement de l’État. Mais elle comporte également un coût économique, estime M. Chkoundali.

    En mobilisant une part importante des ressources disponibles, l’État peut exercer une pression sur la liquidité et réduire l’espace dont dispose le secteur privé pour accéder au financement bancaire.

    Or, souligne l’économiste, c’est précisément au moment où l’économie tunisienne a besoin de davantage d’investissement et de production que le financement de l’activité privée risque de devenir plus difficile.

    Le financement de l’État devient alors, en quelque sorte, une concurrence pour le financement de l’économie.

    Plus d’impôts ne signifie pas forcément plus de recettes

    La fiscalité constitue un autre volet important de son analyse.

    Pour faire face à des ressources publiques insuffisantes, l’État a accru la pression fiscale sur les ménages et les entreprises. Mais, avertit Ridha Chkoundali, l’augmentation des taux ou de la pression fiscale ne garantit pas mécaniquement une augmentation durable des recettes.

    Lorsque la charge devient trop lourde, elle peut entraîner une contraction de l’investissement, de la consommation et de l’activité économique. La base imposable elle-même finit alors par se réduire.

    Le raisonnement est simple : une économie qui produit moins, investit moins et consomme moins génère également moins de ressources fiscales.

    L’État peut donc se retrouver pris dans un cercle vicieux : il augmente la pression fiscale pour accroître ses recettes, mais contribue en même temps à réduire l’activité sur laquelle ces recettes reposent.

    La réforme des chèques : un changement de règles sans alternatives suffisantes

    Dernier exemple avancé par l’économiste, la réforme du système des chèques.

    Le principe de la réforme pouvait répondre à un besoin réel de sécurisation et de modernisation des transactions. Mais, selon M. Chkoundali, son entrée en vigueur est intervenue dans un environnement économique et social qui n’était pas suffisamment préparé à ses conséquences.

    En l’absence de solutions de paiement suffisamment souples, accessibles et fiables pour remplacer les usages anciens du chèque, la réforme a créé de nouvelles difficultés pour une partie des citoyens et des entreprises.

    L’économiste insiste particulièrement sur les jeunes, dans une société où les coûts liés au mariage, au logement et à l’équipement sont devenus particulièrement élevés.

    Une réforme financière peut donc être techniquement pertinente dans son principe tout en produisant des effets économiques et sociaux difficiles à absorber lorsqu’elle n’est pas accompagnée par des alternatives adaptées.

    Une succession de réponses qui finissent par créer de nouvelles crises

    C’est finalement cette mécanique que Ridha Chkoundali cherche à mettre en évidence.

    Son analyse ne porte pas véritablement sur le stockage, la Steg, la Pharmacie centrale, le FMI, la fiscalité ou les chèques pris séparément. Elle porte sur la cohérence d’ensemble de la politique économique.

    À ses yeux, le problème réside dans une succession de décisions qui traitent l’urgence sans toujours mesurer suffisamment leurs conséquences à moyen terme.

    La lutte contre le stockage peut contribuer à réduire l’offre. Les impayés de l’État peuvent fragiliser ses propres entreprises publiques. La hausse de la pression fiscale peut étouffer une partie de l’activité. La défiance envers le secteur privé peut décourager l’investissement. Le recours au financement de la Banque centrale peut réduire les marges de financement de l’économie. La réduction des sources de financement extérieur peut accroître les difficultés de financement de l’État. Et une réforme des transactions financières, lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’alternatives crédibles, peut alourdir davantage les contraintes pesant sur les ménages et les entreprises.

    Le fil conducteur est donc celui des effets de second tour. Une décision peut résoudre un problème immédiat tout en créant, quelques mois ou quelques années plus tard, un problème plus difficile encore à traiter.

    Quelle place pour l’État dans l’économie ?

    Pour Ridha Chkoundali, la question n’est finalement pas de savoir s’il faut davantage ou moins d’État. Elle est de savoir quel État et pour quelle politique économique.

    Un État fort, estime-t-il, n’est pas celui qui intervient partout, mais celui qui sait quand intervenir, comment le faire et surtout mesurer les conséquences indirectes de ses décisions.

    Dans cette perspective, la priorité devrait être de restaurer la confiance, de consolider les entreprises publiques stratégiques, de recréer un environnement favorable à l’investissement privé et d’élargir la base productive du pays.

    Derrière les différents dossiers cités par l’économiste se trouve une même question, comment faire repartir une économie dont les ressources sont limitées sans continuer à affaiblir les moteurs mêmes de sa croissance ?

    La réponse, pour M. Chkoundali, passe moins par l’accumulation de nouvelles mesures que par un changement de logique. L’objectif devrait être de remettre la croissance, la production, l’investissement et la création d’emplois au cœur de la politique économique.

    Une manière, au fond, de retourner sa propre formule. La Tunisie n’a peut-être pas besoin de chercher constamment les causes de ses difficultés à l’extérieur. Certaines politiques publiques peuvent, à force de se cumuler et de produire des effets inattendus, finir par faire à l’économie tunisienne ce qu’aucun adversaire extérieur ne pourrait lui faire.

    R.B.H

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    5 commentaires

    1. Roberto Di Camerino

      Répondre
      16 août 2026 | 15h00

      Tout s’explique, le Chef de L »Etat voit dans chaque acteur economique un malfaiteur, dans toute mesure economique un complot et dans toute suggestion pour corriger une atteinte à la suretè de l »Etat ( la sienne par extension).

    2. Mohamed Mabrouk

      Répondre
      16 août 2026 | 12h48

      Bonjour. Tres interessant Si Ridha mais qui va entendre? A qui expliquer? A des magistrats qui se sont saisi du pouvoir economique et qui confondent dysfonctionnement economique et affaire pénale?

    3. Tunisino

      Répondre
      15 août 2026 | 19h10

      L’État s’inflige ce que l’ennemi ne fait pas à son ennemi: Lorsque les derniers de la classe sont au podium, tout est possible!

    4. Benhassine

      Répondre
      15 août 2026 | 18h26

      finissent par peser sur un autre maillon essentiel du système.
      Connu d’avance le pauvre citoyen [البهيم القصير]

    5. le financier

      Répondre
      15 août 2026 | 17h27

      Une analyse partiellement juste , ne pas faire appel au FMI est possible si l etat c etait debarassé de 100 a 200 000 fonctionnaire . Le financier Ben yezza avait deja expliquer tout ce qui allait arrivé , les penuries … les soulevement et il faudra a la fin devaluer le dinars helas

    Répondre

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