Le franchissement inédit de la barre des trente milliards de dinars de billets et monnaies en circulation ne constitue pas un simple record monétaire. Pour le professeur universitaire en économie Ridha Chkoundali, la rapidité avec laquelle le cash progresse en Tunisie révèle des changements plus profonds dans les comportements de paiement et pose plusieurs risques pour l’économie, le système bancaire, la politique monétaire et les finances publiques.
Dans une publication Facebook diffusée tard dans la soirée de mardi 25 août 2026, Ridha Chkoundali est revenu sur le niveau historique atteint par la monnaie fiduciaire en circulation et sur les facteurs susceptibles, selon lui, d’expliquer cette envolée.
Selon les indicateurs de la Banque centrale de Tunisie (BCT), les billets et monnaies en circulation se sont établis à 30,040 milliards de dinars au vendredi 21 août 2026, contre 25,902 milliards à la même date un an auparavant. En douze mois, 4,138 milliards de dinars supplémentaires ont ainsi été mis en circulation, soit une progression de 15,97%.
Si l’inflation entraîne mécaniquement un besoin accru de liquidités pour financer un même volume de transactions à des prix plus élevés, elle ne suffirait pas, aux yeux de M. Chkoundali, à expliquer une hausse du cash proche de 16% en seulement un an dans une économie dont la croissance reste nettement inférieure. Cette évolution traduirait donc également un changement dans les comportements des agents économiques et dans leurs modes de règlement.
Chèque, paiements électroniques : pourquoi le cash gagne du terrain
Parmi les principaux facteurs avancés, Ridha Chkoundali pointe la réforme du chèque. Son entrée en vigueur en février 2025 a profondément modifié l’utilisation de cet instrument de paiement, tandis que les alternatives numériques et électroniques n’auraient pas progressé suffisamment rapidement pour prendre entièrement le relais.
« Une partie des transactions qui passaient par le système bancaire tend désormais à se déplacer vers le cash », estime-t-il.
Les chiffres de la BCT confirment, pour leur part, le décrochage du chèque. Durant le premier semestre 2026, 3,6 millions de chèques ont été télécompensés pour un montant de 24,146 milliards de dinars. Sur un an, leur nombre a reculé de 10,7% et leur valeur de 12,5%. Par rapport au premier semestre 2024, avant l’entrée en vigueur de la réforme, les baisses cumulées atteignent environ 70,35% en nombre et 60,88% en valeur.
M. Chkoundali évoque également l’abandon du plafond encadrant les transactions en espèces. Selon son analyse, lorsque les restrictions sur les paiements en liquide sont levées dans une économie où les moyens de paiement électroniques restent encore insuffisamment diffusés, le cash devient naturellement plus attractif.
À ces facteurs s’ajoute, selon lui, une dimension structurelle plus préoccupante : le poids de l’économie parallèle. Plus les transactions non déclarées se développent, plus le recours aux espèces tend à prendre le pas sur les virements et les comptes bancaires, le cash offrant un degré de traçabilité moindre. L’augmentation de la monnaie fiduciaire en circulation pourrait ainsi constituer, au moins en partie, un indicateur de l’extension des activités évoluant en dehors des circuits formels.
Banques, fiscalité, politique monétaire : les risques d’une économie davantage tournée vers le cash
Les conséquences ne se limiteraient pas aux moyens de paiement. Ridha Chkoundali met d’abord en garde contre un affaiblissement de l’intermédiation financière. Lorsque les ménages et les entreprises conservent davantage d’argent sous forme de billets plutôt que sur leurs comptes, les banques disposent de moins de ressources susceptibles d’être transformées en crédits pour financer l’investissement et la consommation.
Le phénomène pourrait également compliquer la transmission de la politique monétaire. La Banque centrale agit notamment sur l’économie à travers les taux d’intérêt, la liquidité et le système bancaire. Plus les transactions effectuées en dehors des canaux bancaires prennent de l’importance, plus la transmission de ces décisions à l’économie réelle devient difficile. M. Chkoundali estime ainsi que le relèvement du taux directeur pour combattre l’inflation risque de perdre en efficacité lorsqu’une part importante des échanges s’effectue hors du système bancaire.
M. Chkoundali pointe aussi les conséquences fiscales. Une transaction en espèces non déclarée correspond à une activité qui n’apparaît pas entièrement dans les comptes officiels et peut donc se traduire par un manque à gagner pour l’État. Elle crée parallèlement une concurrence déséquilibrée au détriment des entreprises formelles qui acquittent impôts, cotisations sociales et autres charges.
Enfin, il met en avant un possible effet inflationniste. Selon son analyse, une augmentation des liquidités disponibles pour la dépense, lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’une progression comparable de la production, peut contribuer à accentuer les pressions sur les prix, particulièrement dans une économie confrontée à des contraintes d’offre et à des pénuries de certains produits.
Rendre le paiement bancaire plus attractif plutôt que combattre le cash
Le dépassement des trente milliards de dinars doit donc, selon Ridha Chkoundali, être considéré comme un signal économique invitant à s’interroger sur la place prise par les espèces dans une économie où les technologies financières sont pourtant appelées à se développer.
La solution ne résiderait toutefois pas, selon lui, dans une interdiction forcée du cash. Il préconise plutôt de rendre les paiements passant par le système bancaire plus attractifs : développer les paiements électroniques, réduire leur coût, généraliser le paiement instantané, renforcer la confiance dans les banques et proposer des instruments capables de constituer de véritables alternatives au chèque.
Il appelle également à revoir les dispositions législatives susceptibles d’inciter indirectement les opérateurs économiques à revenir vers les espèces.
Mais pour M. Chkoundali, agir uniquement sur les moyens de paiement ne suffira pas. La progression du cash renvoie également à la question plus large de l’économie parallèle. Son intégration dans le circuit formel devrait passer non seulement par le contrôle et les sanctions, mais aussi par une simplification de la fiscalité et des procédures ainsi que par une réduction du coût du passage vers le secteur organisé.
Au-delà du seuil symbolique désormais franchi, c’est donc moins le montant absolu des trente milliards de dinars que la vitesse de progression du cash et la place qu’il occupe désormais dans l’économie tunisienne qui alimentent les interrogations.

I.N.











Commentaire
Tunisino
Tout est anarchique après 2011, et tout est bête après 2021, des nuls venus de la poubelle sont en charge! Une Jamahiria ne reconnait ni sciences, ni technologies, elle se base sur des méthodes arriérées, avec une teinte communiste, elle est contre toute modernité. Alors pourquoi s’étonner de l’explosion du cash et du marche arrière vers le passé. Un beau exemple, les chèques ont été arrêtés par les littéraires du ministère de la justice sous la pression des banques qui donnent de l’argent à l’Etat au lieu de l’injecter dans l’économie, sans aucune étude de risques, alors que les chèques jouaient le rôle de microcrédits dans l’économie, et absorbent une partie du cash. Il ne faut pas s’étonner, il faut juste prier que les bêtes, les stupides, et les imbéciles de la deuxième république disparaissent vers l’enfer avec les moindres dégâts pour les tunisiens et la Tunisie.