La Tunisie n’avait jamais compté autant de billets en circulation : plus de trente milliards de dinars, dont quatre milliards supplémentaires en un an. Derrière ce record monétaire se dessine un paysage familier, fait de transactions invisibles, de commerces à la rentabilité inexplicable et d’une économie souterraine estimée à près de 40% du PIB. L’État prétend promouvoir le paiement numérique, mais ses propres décisions ont successivement affaibli la traçabilité du liquide, bouleversé le chèque et facilité certaines grosses acquisitions en espèces. Il ne crée pas le blanchiment, mais il lui a dégagé la voie.
Dans les quartiers huppés de Tunis et des grandes villes, le spectacle est devenu banal. Des cafés au marbre étincelant, des restaurants aux décors somptueux et des commerces dont l’aménagement semble avoir englouti plusieurs centaines de milliers de dinars, voire des millions. Le personnel attend, les tables restent vides et les clients se font rares. Pourtant, les enseignes demeurent ouvertes, mois après mois, parfois année après année.
Devant ces salles désertes, le soupçon vient spontanément : certains de ces établissements pourraient être moins des commerces ordinaires que des vitrines de blanchiment. Leur fonction ne serait pas de gagner de l’argent auprès d’une clientèle réelle, mais de donner une apparence commerciale à de l’argent gagné ailleurs. Le décalage entre le luxe affiché, la faiblesse de la fréquentation et la longévité de certaines enseignes autorise au moins cette hypothèse.
L’accusation est facile et ne tient évidemment pas debout, à elle seule, ni juridiquement ni techniquement. Un restaurant ou un café peu fréquenté peut travailler à d’autres heures, vivre des livraisons, occuper un local appartenant à son exploitant ou être financé par une autre activité. Une salle vide ne constitue ni une expertise comptable ni une preuve judiciaire.
La suspicion n’en est pas pour autant irrationnelle. Une entreprise qui a lourdement investi et paie chaque mois salaires, énergie, fournisseurs et loyer ne peut survivre sans recettes. Lorsque l’activité visible paraît sans commune mesure avec les moyens déployés, l’origine des capitaux et la réalité du chiffre d’affaires deviennent des sujets d’intérêt public.
Ce constat de terrain prend une autre dimension au moment où la Tunisie franchit un seuil monétaire inédit.
Au 24 août 2026, les billets et pièces en circulation ont atteint 30,080 milliards de dinars, contre 25,946 milliards à la même date en 2025, selon la Banque centrale de Tunisie (BCT). En un an, 4,134 milliards de dinars supplémentaires ont ainsi été mis en circulation, soit une hausse de 15,93%. Les données quotidiennes de la BCT permettent de suivre cette progression presque au jour le jour. Jeudi 20 août, les billets et monnaies en circulation atteignaient 29,996 milliards de dinars. Dès le lendemain, ils franchissaient le seuil des trente milliards pour s’établir à 30,040 milliards. Au 24 août, leur montant avait encore grimpé à 30,080 milliards. En quatre jours seulement, 84 millions de dinars supplémentaires ont ainsi été mis en circulation, dont quarante millions depuis le précédent relevé du 21 août.










