Pas un, pas deux, mais quatre. En l’espace de quelques jours, quatre athlètes ont déserté leurs délégations pendant les Jeux méditerranéens. Un chiffre qu’on annoncerait comme un score si l’on n’y prêtait pas attention.
Chahd Jeljeli, Mohamed Amine Bouhajba, Mohamed Amine Saïdi, puis Ahmed Abidi. D’abord « portés disparus », pudeur administrative pour dire qu’ils ont fui, en pleine compétition, sous le nez de ceux censés les encadrer.
Certains se sont exprimés. « Je n’avais pas le choix », écrivait Chahd dans une lettre publiée après son départ. « Le sportif n’est pas une machine à médailles. C’est aussi un être humain », écrivait Ahmed. Deux phrases qui devraient suffire à clore le débat. Elles ne suffiront pas.
Les deux athlètes expliquent à quel point cette décision a été pénible, mais nécessaire. Ils voudraient que l’on ne se demande pas seulement pourquoi ils sont partis, mais ce qu’ils ont vécu pour en arriver à cette extrémité. Une Tunisie qu’ils disent pourtant « aimer », à laquelle ils sont toujours fiers d’appartenir et pour laquelle ils promettent qu’un jour, ils « lèveront le drapeau ».
En échange de cet amour, qu’a fait ce pays pour eux ? On peut exiger de nos jeunes qu’ils portent les couleurs nationales, qu’ils s’entraînent pendant des années, qu’ils consentent à des sacrifices que peu de métiers réclament, tout en leur refusant une vie digne et la moindre garantie d’avenir. On peut le leur demander, mais on ne peut pas les obliger à écouter à n’importe quel prix.
Une désertion devenue routine
Ces départs se répètent, se ressemblent, jusqu’à devenir ordinaires, presque compréhensibles. Sur les réseaux, on s’indigne encore un peu, par réflexe : on parle de trahison, de désertion. Mais l’indignation sonne creux, mécanique. Au fond, tout le monde comprend. On leur pardonne d’avoir préféré un avenir à une agonie patriotique.
Il y a quelques mois, la naturalisation du nageur Rami Rahmouni avait suffi à déclencher un scandale national. Mais avant lui, d’autres sportifs avaient déjà choisi de ne pas rentrer : la championne d’haltérophilie Ghofrane Belkhir, disparue en Norvège avant de poursuivre sa carrière en Allemagne, ou encore la lutteuse Abir Zarrouki, disparue lors d’un stage à Nice. Ingratitude, trahison, tout le vocabulaire habituel. Aujourd’hui, quatre départs simultanés lors du même événement, et c’est à peine un haussement de sourcils.
On devrait pourtant y lire un signal d’alarme, pas un fait divers qu’on digère avant de passer au suivant. Ce départ en appellera d’autres : ces jeunes verront bientôt leur propre pays non comme une destination, mais comme un tremplin, et ils videront, un à un, le sport national de ce qu’il compte de meilleur.
Ce qu’on refuse de nommer
On peut juger cette décision égoïste, peut-être un peu à raison. Mais s’arrêter à l’individu, c’est refuser de regarder ce qui l’a produit. Un choix aussi difficile ne devient une nécessité que lorsque toutes les autres options ont été épuisées.
« Le seul objectif du lutteur tunisien aujourd’hui, c’est d’attendre qu’on lui annonce que les indemnités et les primes ont été versées. »
Voilà à quoi se résume, pour beaucoup, l’élite sportive nationale : une attente et, souvent, une absence d’espoir.
Une réalité économique qu’on ne peut plus balayer d’un revers de main et qui s’aggrave chaque année pour des athlètes sommés de performer sans accompagnement, sans motivation, sans l’essentiel : équipement, compléments alimentaires, parfois même un toit pour dormir.
Qu’un sportif de haut niveau préfère la clandestinité et la précarité à son propre pays devrait alarmer davantage qu’une accusation de manque de patriotisme ne devrait rassurer personne.
C’est aux fédérations et au ministère de la Jeunesse et des Sports de s’en saisir, s’ils en sont encore capables et s’ils ont, surtout, la volonté et les moyens de le faire. Plutôt que de multiplier communiqués et déclarations pour se dédouaner et renvoyer la faute à des sportifs « en soif de reconnaissance », il serait temps de penser encadrement, accompagnement, avenir.
« Cessons de faire semblant de ne pas voir pourquoi ces désertions se multiplient ! », dénonçait la nageuse Faten Ghattass, appelant à « prendre ce problème à bras-le-corps », avant que ces départs en série ne finissent par faire d’autres dommages collatéraux et compliquer les demandes de visa des futures délégations qui, elles, n’ont rien demandé.
Une élite qu’on épuise, puis qu’on regarde partir
Au fond, derrière ces quelques noms, c’est le sort de milliers de Tunisiens qui se rejoue, à qui l’on demande de performer sans contrepartie, sans espoir, sans dignité. On avait déjà martyrisé les médecins, partis chercher ailleurs ce qu’on leur refusait ici. On avait déjà dénigré les meilleures moyennes du bac qui rêvaient, très raisonnablement, de poursuivre leurs études sous d’autres cieux.
Depuis 2017, six mille médecins ont quitté la Tunisie. Mille par an. Un exode qu’on pourrait suivre au chronomètre. Qu’ont fait les autorités ? Elles ont répondu à ces départs par un peu plus de dédain, un peu plus de déni, la seule politique publique qui, ici, ne connaît jamais de rupture de stock.
Le même déni attend les sportifs, encore et encore, jusqu’au jour où l’on découvrira, trop tard, que tout cela aurait pu être évité. Ou, à défaut, largement amoindri…











4 commentaires
Citoyen_H
ET
les traitres, les vendus et les rkhass, veulent réacquérir, les flux d’argent sales pré-25 juillet béni !
Nahor Guëttam
C’est la meilleure contestation qu’on puisse faire au pouvoir despotique et misérablement démagogue de Saïed. Il faut « appeler chat un chat ». C’est le moment de le dire haut et fort.
Les athlètes, dans leur fuite évidente, mettent à nu toutes les hypocrisies qui sont devant les yeux de tout le monde. La tragi-comédie ne peut pas continuer et l’Etat ne peut certes pas demander l’extradition de ces athlètes comme des ennemis politiques ou des criminels communs.
La chute populaire de Saïed est déjà un fait et son discours de complot l’accelere davantage.
Gg
Ils ont raison leur carrière au top est courte. C’est pourquoi en général on leur propose un plan de carrière pour la suite. Dans la formation, l’événementiel, la conception des équipements, la vente et les relations commerciales etc…
Ce n’est pas l’état qui s’occupe de cela, il n’en a pas les compétences, mais les entreprises du secteur .
Judili58
Nos sportifs d’élite souffrent. Et pourtant leurs droits et devoirs sont fixés par un statut promulgué depuis plus de vingt ans. Malheureusement ni l’ETAT ni les fédérations sportives ne s’obligent de respecter ce statut . De plus nos sportifs constatent le fossé qui existe entr’eux et leurs concurrents d’autres pays en terme de préparation ce qui les cantonne dans à jouer les seconds rôles alors qu’ils voient qu’ils ont le talent pour être des champions. Notre Sport vit une véritable descente aux enfers et ce ne sont pas les quelques médailles glanées par ci par la qui doivent occulter notre amère réalité