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De l’étincelle au naufrage : pourquoi les révolutions meurent sans architectes

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Par Ridha Zahrouni

    Par Ridha Zahrouni

    Une révolution ne vient pas d’elle-même ; elle n’est jamais le produit du hasard. Elle naît de la rencontre brutale entre une détresse sociale devenue intenable et une idée forte capable de la nommer. Pourtant, l’histoire nous a toujours enseigné sa leçon tragique : si la colère suffit à déloger un régime, elle se révèle fatalement impuissante à en bâtir un nouveau. Sans une armature intellectuelle préalable, sans un pouvoir postrévolutionnaire fort assumant le double rôle de parrain et de gardien, mais aussi sans une opposition constructive et des médias intègres, l’élan libérateur se dissout invariablement dans le chaos. Le vide qui se crée ainsi ouvre la voie à l’anarchie politique, intellectuelle, culturelle et sociale, avant de ramener le peuple là où il a commencé : dans les bras d’un nouveau pouvoir totalitaire.

    Le marqueur intellectuel : la boussole avant la tempête

    Pour qu’une révolte devienne une réussite, et non une simple jacquerie sans lendemain, elle exige des pensées préexistantes et une cause unificatrice. Les idées ne déclenchent pas les mouvements de foule, mais elles leur donnent un cap. Elles traduisent une souffrance diffuse en un projet politique cohérent, transformant le cri de rage en article de loi. Cette boussole conceptuelle doit être partagée par l’ensemble de l’écosystème : le pouvoir qui s’installe, l’opposition qui le conteste et les médias qui éclairent le débat public.

    Lorsque le peuple de Paris prend la Bastille le 14 juillet 1789, ou lorsque les femmes de Petrograd marchent pour du pain le 23 février 1917, l’explosion est matérielle. Cependant, le déclenchement de ces ruptures s’est appuyé sur un travail intellectuel déjà accompli. En France, l’esprit philosophique des Lumières, incarné par Voltaire, Rousseau ou Diderot, avait désacralisé la monarchie absolue de droit divin des décennies auparavant. Aux États-Unis, avant la Déclaration d’indépendance du 4 juillet 1776, le pamphlet Common Sense de Thomas Paine, publié en janvier de la même année, avait déjà converti les masses à la nécessité géopolitique de la séparation d’avec la Couronne britannique, en s’appuyant sur les théories contractuelles de John Locke — le tout largement diffusé et débattu par les gazettes de l’époque.

    Le marqueur intellectuel sert de toute évidence de boussole ; sans lui, la transition navigue à vue, pour ne pas dire qu’elle part à la dérive. Une insurrection privée de doctrine ou un soulèvement violent motivé par la haine et le désespoir peut détruire le pouvoir en place, mais reste incapable de proposer une alternative. Si les médias délaissent cette substance pour le sensationnalisme et si l’opposition la sacrifie pour des gains électoraux immédiats, le pays est condamné à l’errance idéologique. On ne reconstruit pas une nation sur la seule base d’un ressentiment partagé.

    Le pouvoir postrévolutionnaire : parrain et gardien

    Le jour d’après est le moment le plus critique de l’histoire d’un peuple, lorsque les anciennes structures s’effondrent et que l’absence de règles menace de plonger la société dans l’état de nature. C’est à cet instant précis qu’il devient impératif que le pouvoir émergent soit viscéralement acquis à la cause démocratique. Il doit agir comme le parrain de la démocratie naissante et son gardien inflexible.

    Être le parrain signifie concevoir des règles du jeu équitables, organiser des scrutins transparents et accepter de fragmenter le pouvoir pour empêcher l’émergence d’un nouveau despote. Être le gardien : exige de maintenir l’ordre public et de protéger l’État de droit, y compris contre les excès de la rue. Mais le pouvoir ne peut tenir ce rôle paradoxal dans un désert de responsabilité : il requiert une opposition qui accepte les règles du jeu républicain et des médias indépendants agissant en vigies citoyennes.

    L’histoire retient les noms de ceux qui ont su préserver cet équilibre. En décembre 1783, après avoir vaincu l’Empire britannique, le général George Washington commet un acte fondateur : il refuse la couronne, démissionne de son commandement militaire devant le Congrès continental et retourne à la vie civile, soutenu par une presse naissante consciente de ses devoirs historiques.

    En août 1944, à la Libération de Paris, le général Charles de Gaulle dissout les structures d’exception de la Résistance pour installer le Gouvernement provisoire de la République française. Malgré sa légitimité immense, il organise dès octobre 1945 des élections législatives constituantes et rétablit la légalité républicaine sous le regard critique mais constructif d’une presse libre et de partis structurés. Il démissionne en janvier 1946 lorsque les formations politiques rejettent sa vision constitutionnelle, puis une seconde fois en avril 1969, après avoir mis son mandat en jeu lors d’un référendum sur la régionalisation et la réforme du Sénat.

    Dans ces deux cas, le chef victorieux, ses opposants et les relais d’opinion ont fait passer l’institution avant leur propre gloire ou leurs intérêts corporatistes. Ils ont protégé la démocratie de la tentation du pouvoir personnel.

    Le piège de l’amateurisme et de l’expédient

    Le drame des transitions contemporaines réside dans l’affaissement de cette responsabilité collective. Lorsque le pouvoir postrévolutionnaire tombe dans l’amateurisme politique, la démocratie s’asphyxie. Gouverner par des coups d’éclat, naviguer au jour le jour sans vision macroéconomique et multiplier les expédients législatifs détruit la crédibilité des nouvelles institutions. Ce piège s’alourdit lorsque les médias délaissent leur rôle de pédagogues de la transition pour se complaire dans la mise en scène des conflits, et lorsque l’opposition se focalise sur le sabotage institutionnel plutôt que sur la formulation d’alternatives crédibles.

    L’exemple tunisien : de l’espoir au blocage

    La Tunisie post-2011 illustre parfaitement ce mécanisme. Après la chute du régime de Ben Ali, la Constitution du 27 janvier 2014 a mis en place un régime parlementaire conçu pour neutraliser l’exécutif par peur de la dictature. Ce choix a produit une instabilité chronique, et les Tunisiens ont vu défiler plus de dix chefs de gouvernement en une décennie. Les parlements successifs sont devenus le théâtre d’un blocage institutionnel permanent, marqués par des invectives et une théâtralisation stérile, largement amplifiées par des médias en quête d’audience au détriment du débat de fond.

    Pendant que la classe politique s’enfermait dans l’amateurisme des querelles de partis, la situation socio-économique s’est lourdement détériorée : l’inflation a atteint des sommets historiques (8,3 % en 2022), le pouvoir d’achat s’effondre année après année, et les difficultés d’approvisionnement en produits de première nécessité s’amplifient. La liberté politique, mal accompagnée par des médias incapables d’éclairer les enjeux macroéconomiques, n’a pas été suivie par la dignité économique.

    Ce décalage a rendu la démocratie impopulaire pour une grande partie de la population qui, épuisée et agacée par l’anarchie institutionnelle, a fini par applaudir le virage du 25 juillet 2021, lorsque le président Kaïs Saïed a invoqué l’article 80 de la Constitution pour geler le Parlement. Ce soutien initial n’était pas un rejet des libertés, mais un appel à l’ordre face à l’inefficacité d’un amateurisme politique partagé par les dirigeants, les opposants et les relais d’information.

    Le miroir déformant d’une opposition stérile et de médias polarisés

    Ce naufrage est précipité par une autre pathologie : une opposition incapable de passer de la posture de contestation à la culture de gouvernement, agissant en miroir de médias devenus les caisses de résonance de la polarisation. Trop souvent, après la chute d’un régime autocratique, les forces politiques de l’opposition continuent d’agir avec les mêmes méthodes que sous l’ancien pouvoir. Habituées à la clandestinité ou à la confrontation radicale, elles perçoivent le pluralisme non comme un espace de compromis, mais comme une guerre d’usure. De leur côté, les médias, découvrant une liberté sans garde-fou déontologique, se transforment fréquemment en instruments d’influence au service d’agendas partisans, remplaçant l’analyse intellectuelle par l’invective.

    Au lendemain du 14 janvier 2011, l’opposition et les forces majoritaires ont prpouvé leur incapacité à s’entendre, sous les yeux d’un paysage médiatique qui a attisé les clivages plutôt que de favoriser le consensus, provoquant ainsi le blocage de la mise en place d’institutions clés. Le cas de la Cour constitutionnelle, prévue par la Constitution de 2014, est à cet égard emblématique. En raison des calculs partisans, des vetos systématiques et du refus de concéder le moindre terrain à l’adversaire, les députés ne sont jamais parvenus à élire les membres de cette Cour.

    Et c’est ce vide institutionnel qui a privé une démocratie encore jeune de son garde-fou juridique ultime, permettant ainsi au président de la République de suspendre le cadre constitutionnel en 2021 sans qu’aucune autorité légale supérieure ne puisse arbitrer le conflit. Et En continuant à diaboliser l’autre et en pratiquant l’obstruction systématique, l’opposition et les médias polarisés ont saboté les fondations intellectuelles et juridiques de la démocratie qu’ils prétendaient défendre et éclairer.

    L’inévitable retour du balancier

    L’anarchie politique, intellectuelle et culturelle n’est pas un état stable durable ; elle finit toujours par être psychologiquement et économiquement insupportable pour une société. Lorsque la parole rationnelle est balayée par la surenchère de l’opposition, que les médias saturent l’espace public de polémiques stériles, que les institutions sont paralysées et que la sécurité quotidienne disparaît, le contrat social finit toujours par se rompre.

    L’histoire démontre qu’après une période de chaos prolongée, le corps social finit toujours par réclamer de l’ordre, quel qu’en soit le prix, quitte à sacrifier les libertés fraîchement acquises. C’est l’anarchie et l’instabilité du Directoire qui ont poussé les Français à accepter le coup d’État du 18 Brumaire (9 novembre 1799) de Napoléon Bonaparte. C’est le chaos de la guerre civile russe et l’effondrement des institutions républicaines de 1917 qui ont ouvert la voie à la centralisation totalitaire stalinienne.

    Une révolution ne réussit que si elle sait s’arrêter pour laisser place à la loi, à l’État des institutions et du droit. Si le pouvoir, l’opposition et les médias ne s’élèvent pas ensemble à la hauteur de l’histoire par une maîtrise rigoureuse du droit, une déontologie de l’information et un respect absolu des contre-pouvoirs, ils condamnent leur mouvement au deuil. La colère peut renverser un despote, mais seul un écosystème responsable — un pouvoir parrain et gardien, une opposition constructive et des médias intègres, tous guidés par un marqueur intellectuel solide — peut empêcher qu’un autre ne lui succède.

    BIO EXPRESS

    Ridha Zahrouni  Président de l’Association tunisienne des parents et des élèves

    Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

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