Entre structures anarchiques, concurrence des écoles privées et difficultés à recruter des éducateurs qualifiés, les jardins d’enfants font face à plusieurs défis à l’approche de la rentrée. Nabiha Kamoun Tlili, présidente de la Chambre nationale des jardins d’enfants et des crèches relevant de l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (Utica), alerte notamment sur la situation des établissements légaux, confrontés, selon elle, à une concurrence qui ne se limite plus aux structures exerçant en dehors du cadre réglementaire.
Mme Kamoun Tlili, est revenue, vendredi 4 septembre 2026, au micro de Naoufel Ouertani dans l’émission Midi Mag sur Mosaïque FM, sur les difficultés rencontrées par le secteur. Au cœur de son intervention : les structures anarchiques accueillant des enfants, mais aussi la concurrence des écoles privées qui prennent désormais en charge une partie des enfants âgés de cinq ans.
Les structures anarchiques, une concurrence persistante
La question des espaces accueillant des enfants en dehors du cadre légal demeure l’une des principales préoccupations du secteur. Au-delà de la concurrence exercée sur les établissements autorisés, leur prolifération pose surtout la question des conditions dans lesquelles les enfants sont accueillis et encadrés.
Au début de l’émission, il a ainsi été rappelé que 133 décisions de fermeture avaient été prises au cours des dix premiers mois de 2025 contre des structures anarchiques accueillant des enfants en dehors du cadre légal. Des commissions ont également été mises en place au niveau des gouvernorats afin de suivre ces espaces, de les contrôler et de vérifier la légalité de leur activité.
Les parents ont, dans ce cadre, été appelés à vérifier la situation juridique des établissements avant d’y inscrire leurs enfants et à signaler les structures suspectes ou irrégulières. Une liste actualisée des établissements légaux est mise à disposition par le ministère concerné.
Pour Nabiha Kamoun Tlili, cependant, les structures anarchiques ne constituent qu’une partie du problème. La professionnelle pointe une autre concurrence qu’elle juge désormais particulièrement lourde pour les jardins d’enfants : celle des écoles privées.
Les enfants de cinq ans au cœur du bras de fer
La responsable estime que les jardins d’enfants ont progressivement perdu une partie importante de la tranche d’âge des cinq ans au profit des écoles privées. Elle fait remonter cette évolution au cadre juridique adopté au début des années 2000, qui a permis l’intégration des enfants de cet âge dans le système scolaire tout en maintenant leur possibilité d’accueil dans les jardins d’enfants.
Nabiha Kamoun Tlili rappelle que les professionnels avaient contesté cette orientation dès 2001, sans parvenir à l’infléchir. Selon elle, le phénomène s’est ensuite progressivement amplifié, avec un déplacement croissant des enfants de cinq ans vers les établissements scolaires privés.
Elle appelle aujourd’hui l’État à réexaminer ce dispositif et, surtout, à en évaluer les résultats. Son interrogation porte notamment sur les conséquences pédagogiques de la scolarisation des enfants de cinq ans et sur la pertinence du cadre dans lequel ils sont pris en charge.
La responsable professionnelle insiste en effet sur la différence entre enseignement scolaire et éducation de la petite enfance. Selon elle, la prise en charge de cette tranche d’âge nécessite des compétences spécifiques et devrait être assurée par des éducateurs formés à cet effet.
Elle relève à ce titre un paradoxe : alors que des formations spécialisées existent, les diplômés concernés ne sont pas nécessairement recrutés par le ministère de l’Éducation pour prendre en charge les enfants de cinq ans. Elle soutient que ceux-ci sont confiés à des enseignants alors que, selon elle, l’éducateur spécialisé dispose précisément de la formation adaptée à cet âge.
Des jardins d’enfants qui peinent à trouver des éducateurs
Cette question de la formation se double, du côté des jardins d’enfants, de difficultés de recrutement. Nabiha Kamoun Tlili affirme que de nombreux établissements, dans pratiquement tous les gouvernorats, éprouvent aujourd’hui des difficultés à trouver des éducateurs. Elle évoque également la possibilité, prévue par le cahier des charges, de recruter des titulaires du baccalauréat et d’assurer leur formation au sein des établissements.
La situation intervient alors que l’accès même aux jardins d’enfants reste limité. Il a été rappelé durant l’émission que le taux d’accès des enfants âgés de trois à cinq ans se situe autour de 47% en Tunisie. Une part importante des enfants de cette tranche d’âge reste ainsi en dehors des jardins d’enfants, qu’ils soient gardés à domicile, par leurs grands-parents ou accueillis dans d’autres structures.
La question de l’encadrement devient d’autant plus importante que le secteur mobiliserait environ 20.000 professionnels. Le choix de l’établissement reste donc déterminant : les parents sont appelés à vérifier sa légalité, mais également les conditions dans lesquelles leurs enfants seront accueillis et pris en charge.
Ces difficultés sont évoquées alors que d’autres représentants professionnels alertent parallèlement sur la situation économique des établissements. Mardi 1er septembre 2026, Nabila Miladi, présidente du groupement professionnel des crèches et jardins d’enfants affilié à la Confédération des entreprises citoyennes de Tunisie (Conect), avait expliqué qu’un précédent calcul réalisé par des professionnels avait évalué à plus de 470 dinars par mois le coût de prise en charge d’un enfant dans des conditions normales. Une nouvelle étude est en cours afin d’actualiser cette estimation.
Nabila Miladi avait également affirmé que plus de 70% des jardins d’enfants étaient contraints de recourir au crédit pendant l’été pour faire face notamment aux loyers, aux charges sociales et fiscales, aux factures et aux dépenses nécessaires à la préparation de la rentrée.
Les deux interventions, portées par deux structures patronales distinctes, convergent ainsi sur le constat d’un secteur sous pression, même si elles n’en mettent pas en avant les mêmes difficultés. À la fragilité économique décrite par le groupement relevant de la Conect répondent les problématiques mises en avant par Nabiha Kamoun Tlili : concurrence des structures anarchiques et des écoles privées, mais aussi difficultés de recrutement des éducateurs. Autant de questions qui renvoient, au-delà de la situation des établissements, au modèle retenu pour l’accueil et l’éducation des enfants avant leur entrée dans le cursus scolaire.
I.N.










