Par Mehdi Taje
Derrière la fragmentation géopolitique et les conflits : la bataille pour le contrôle de l’ordre financier mondial
Les guerres du XXIème siècle ne se jouent plus seulement autour des territoires, des frontières ou des ressources naturelles. Derrière les lignes de front militaires se déroule une confrontation plus silencieuse : celle qui déterminera qui contrôlera le capital mondial, les infrastructures financières, les normes d’investissement, les monnaies de règlement, les réseaux de paiement et, in fine, la capacité des États à financer leur puissance.
La véritable ligne de fracture du système international pourrait ainsi être moins idéologique qu’on ne le pense. Elle oppose progressivement deux architectures de puissance. D’un côté, un écosystème financier encore largement centré sur les États-Unis, le dollar, les marchés de capitaux américains, les grandes banques, les gestionnaires d’actifs, les agences de notation, les cabinets de conseil et les infrastructures de paiement. De l’autre émergent des centres d’accumulation du capital chinois, indien, brésilien, moyen-oriental et plus largement issus du Sud global, qui cherchent non nécessairement à détruire l’ordre existant mais à réduire leur vulnérabilité à son égard.
C’est cette confrontation qu’il convient désormais d’intégrer à l’analyse géopolitique.
BlackRock n’est pas un État. Mais son échelle est devenue géopolitique
Le point de départ est un changement silencieux de la structure du capitalisme occidental. La concentration ne concerne plus seulement les banques. Elle concerne désormais les intermédiaires qui administrent l’épargne mondiale.
À la fin de l’année 2025, BlackRock déclarait 14 000 milliards de dollars d’actifs sous gestion, contre environ 8 000 milliards quatre ans auparavant. L’entreprise opère dans plus de cent pays. À titre de comparaison, cette masse financière représente plusieurs fois le PIB annuel de la France ou de l’Allemagne.
A ce stade, il convient néanmoins de préciser ce que signifie ce chiffre. BlackRock ne « possède » pas 14 000 milliards de dollars comme un conglomérat industriel posséderait ses usines : l’essentiel appartient juridiquement aux investisseurs dont BlackRock administre les fonds. Mais cette distinction, indispensable juridiquement, ne supprime pas pour autant la question relevant du pouvoir. Les gestionnaires exercent des droits de vote, rencontrent les directions d’entreprise, établissent des politiques de stewardship[1] et deviennent des intermédiaires permanents entre l’épargne mondiale et les grandes sociétés cotées. Ainsi, nous basculons dans le contrôle des élites.
En effet, BlackRock, Vanguard et State Street occupent simultanément des positions significatives dans plusieurs milliers d’entreprises. Pris ensemble, BlackRock, Vanguard et State Street Investment Management administraient environ 31 700 milliards de dollars d’actifs à la fin de 2025. Il ne s’agit évidemment pas de 31 700 milliards leur appartenant en propre, mais d’une concentration sans précédent de la fonction d’intermédiation, d’allocation et de gouvernance du capital. En 2024, selon l’OCDE, les gestionnaires d’actifs détenaient 65 % des actions cotées américaines et 59 % au Royaume-Uni ; leur poids atteignait déjà 28 % en Afrique du Sud, 23 % au Brésil et 21 % en Inde. Les vingt plus grands géraient 56 000 milliards de dollars, soit 38 % des actifs mondiaux de cette catégorie. Et dans près de 80 % des économies OCDE et G20, les investisseurs institutionnels étrangers détenaient davantage d’actions cotées que les investisseurs institutionnels domestiques.
Parallèlement, un récent travail du NBER[2] portant sur 49 pays confirme que le common ownership, à savoir la détention simultanée de participations dans des entreprises concurrentes par les mêmes investisseurs institutionnels, progresse mondialement et souligne le rôle particulièrement important des « Big Three »[3]. L’OCDE considère depuis plusieurs années que cette concentration soulève des questions réelles de concurrence, même si son impact exact reste débattu. La question n’est donc plus seulement celle de la concentration de la richesse, mais de la concentration de la fonction d’intermédiation actionnariale : un nombre extrêmement réduit d’institutions participe désormais à la gouvernance d’une fraction considérable des sociétés cotées mondiales.
Nous ne sommes donc pas face à un « gouvernement mondial » occulte. Nous sommes face à quelque chose de plus subtil : une infrastructure privée de coordination du capital dont l’échelle n’a pratiquement aucun précédent historique.
Werner Rügemer[4] pousse cette interprétation beaucoup plus loin. Il décrit BlackRock, Vanguard, State Street, Fidelity ou Capital Group comme une nouvelle couche de pouvoir financier présente au capital des principales banques, entreprises technologiques, industries de défense, groupes énergétiques et multinationales occidentales. Il souligne également l’interpénétration entre gestionnaires d’actifs, cabinets de conseil, agences de notation, gouvernements et institutions européennes. Son interprétation est explicitement anticapitaliste et plusieurs de ses conclusions peuvent être qualifiées de controversées. Néanmoins, le phénomène structurel qu’il dessine, concentration de l’intermédiation financière et porosité croissante entre expertise publique et finance privée, est incontestable.
L’Europe : moins une colonie qu’une puissance financièrement dépendante
Le terme de « vassalisation » européenne est politiquement chargé. Le concept analytiquement plus précis pourrait être celui d’asymétrie structurelle.
L’Europe demeure l’un des plus grands ensembles économiques du monde. Elle possède sa monnaie, ses banques centrales, son industrie, ses systèmes de réglementation et d’importants investisseurs institutionnels. Mais plusieurs infrastructures décisives de son économie sont désormais profondément intégrées à un système financier dominé par les États-Unis.
Le phénomène s’accélère et prend de l’ampleur. En août 2026, le Financial Times estimait que des entreprises américaines administraient désormais environ 47 % des actifs européens sous gestion, contre 40 % cinq ans auparavant. Les acquisitions américaines de sociétés européennes de gestion d’actifs ont atteint en 2026 leur rythme le plus élevé depuis plusieurs décennies.
Le paradoxe européen est désormais saisissant : alors que l’Union Européenne revendique une autonomie stratégique croissante, près de la moitié des actifs européens sont administrés par des groupes américains au moment même où l’Europe estime devoir mobiliser plusieurs centaines de milliards d’euros supplémentaires d’investissement chaque année pour financer sa souveraineté technologique, énergétique et militaire.
L’épisode BlackRock versus Commission européenne est particulièrement révélateur. En 2020, la Commission confia à BlackRock Investment Management une étude concernant l’intégration des critères ESG[5] dans la réglementation bancaire européenne. La Médiatrice européenne jugea que l’offre aurait dû faire l’objet d’un contrôle beaucoup plus strict compte tenu des intérêts économiques de BlackRock dans le secteur concerné. Elle releva notamment que le prix exceptionnellement bas proposé pouvait être perçu comme un moyen d’obtenir de l’information et de l’influence sur l’environnement réglementaire. Aucun acte de mauvaise administration ne fut juridiquement retenu mais l’épisode conduisit à demander un renforcement des règles relatives aux conflits d’intérêts.
C’est précisément là que réside la problématique de nature géopolitique. Le pouvoir moderne ne nécessite pas nécessairement le contrôle direct de l’État. Il suffit qu’il contrôle des infrastructures dont l’État lui-même dépend.
Le phénomène est particulièrement visible lorsque finance, conseil stratégique et reconstruction post-conflit se rencontrent. À partir de 2022, le gouvernement ukrainien sollicita BlackRock Financial Markets Advisory pour travailler, initialement pro bono, sur l’architecture d’un fonds de reconstruction. En mai 2023, le ministère ukrainien de l’Économie signa avec BlackRock un accord de soutien à la création de l’Ukraine Development Fund visant à mobiliser capital public et capital privé.
Il serait abusif d’en conclure que BlackRock aurait eu un intérêt dans le déclenchement de la guerre. Aucun élément accessible et probant ne le démontre. Mais cette séquence illustre une réalité plus importante : la guerre détruit des structures économiques que la reconstruction réinsère ensuite dans les circuits internationaux du capital. La géopolitique crée ainsi des marchés, des besoins de financement et des architectures institutionnelles nouvelles auxquelles les grands intermédiaires financiers participent.
La véritable arme occidentale reste cependant le dollar
Le cœur du système n’est pas BlackRock. Il est monétaire.
Malgré des décennies d’annonces sur son déclin, le dollar demeure la principale infrastructure financière mondiale. La Banque des règlements internationaux constate qu’il occupe la première position dans pratiquement tous les grands compartiments de la finance internationale : dette, crédit, réserves, opérations de change et facturation commerciale. La profondeur des marchés américains crée un mécanisme autorenforçant : plus le commerce est facturé en dollars, plus les entreprises recherchent du financement en dollars ; plus la dette en dollars augmente, plus la demande de liquidités et d’actifs sûrs américains s’accroît.
L’hégémonie du dollar n’est pas un héritage symbolique de Bretton Woods : elle constitue encore une infrastructure matérielle mesurable. Fin 2025, le dollar représentait 56,8 % des réserves mondiales identifiées ; il intervenait dans 89,2 % des transactions mondiales de change et environ 9 000 milliards de dollars de dette négociable du Trésor américain étaient détenus par des investisseurs étrangers.
Cette architecture confère aux États-Unis un avantage que n’a possédé aucune autre puissance contemporaine à la même échelle : la capacité de transformer leur monnaie nationale en infrastructure de politique étrangère ou en arme géopolitique.
Les sanctions deviennent alors potentiellement extraterritoriales. Une banque asiatique, africaine ou européenne peut respecter la législation de son propre pays tout en évitant une transaction parce qu’elle craint de perdre son accès au marché financier américain ou aux circuits en dollars.
L’Atlantic Council, difficilement suspect d’hostilité structurelle envers Washington, résume lui-même l’enjeu : la domination du dollar permet aux États-Unis de financer plus facilement leur dette, leur présence militaire mondiale et leur capacité de sanctions ; inversement, Chine et Russie cherchent à développer la dédollarisation précisément pour réduire cette vulnérabilité. Le conflit financier est donc bien réel. C’est le socle de la puissance impériale qui est en jeu.
Le « pétrodollar » existe mais pas sous la forme du mythe souvent raconté
La dimension énergétique complète cette architecture, à condition d’éviter de basculer dans un raccourci fréquent.
Il ne semble pas exister de traité secret obligeant depuis l’année 1974 l’Arabie Saoudite à vendre éternellement son pétrole exclusivement en dollars. Les affirmations selon lesquelles un prétendu « accord pétrodollar de cinquante ans » aurait expiré en 2024 semblent erronées. Les sources ouvertes ne permettent pas de le prouver avec certitude.
En revanche, l’importance historique du pétrole dans l’écosystème du dollar est réelle. La cotation dominante des hydrocarbures en dollars, la profondeur des marchés américains, le recyclage des excédents des économies exportatrices de pétrole vers des actifs internationaux et la centralité du système financier américain ont renforcé mutuellement l’usage du dollar.
Ce système évolue aujourd’hui. Les fonds souverains du Golfe investissent désormais massivement dans les actions, les infrastructures, la technologie et le private equity, tandis que les relations économiques de l’Arabie Saoudite et des Emirats Arabes Unis avec la Chine et l’Asie prennent de l’ampleur. Comme le souligne le Council on Foreign Relations, parler d’un « pétrodollar » immuable masque désormais une architecture beaucoup plus complexe.
Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir si quelques cargaisons de pétrole seront réglées en yuans. Il est de savoir dans quelle monnaie seront détenus les excédents, émise la dette, constituées les réserves et valorisés les actifs mondiaux.
Face à Wall Street, Pékin construit déjà son propre complexe financier
La Chine a parfaitement identifié cette vulnérabilité.
Son modèle n’est pas une copie de BlackRock. Il repose davantage sur l’État, les banques publiques, les fonds souverains et des plateformes financières directement liées aux priorités stratégiques nationales.
Central Huijin, filiale de China Investment Corporation, illustre cette architecture. Elle détient des participations dans des institutions financières chinoises représentant des dizaines de milliers de milliards de dollars d’actifs et agit explicitement comme élément de la national team[6] intervenant pour stabiliser les marchés chinois.
Cette différence est essentielle. La compétition ne met donc pas simplement face à face « BlackRock contre un BlackRock chinois ». Elle oppose deux modèles d’organisation du capital : d’un côté, un capitalisme financier largement privé mais intimement lié aux institutions occidentales ; de l’autre, un capitalisme d’État dans lequel politique industrielle, banque, technologie, commerce et géopolitique sont beaucoup plus directement coordonnés.
Néanmoins, la contradiction chinoise apparaît dans les chiffres : une économie représentant près de 17 % du PIB mondial nominal ne dispose encore que d’une monnaie pesant environ 2 % des réserves de change identifiées et très loin derrière le dollar dans les paiements, le financement et le marché des changes. La construction de CIPS[7], l’internationalisation du renminbi et le financement en monnaies locales ne relèvent donc pas seulement d’une politique monétaire ; ils constituent une tentative de réduire l’écart entre puissance productive et puissance financière.
L’Inde suit une trajectoire différente mais participe à la même recomposition. En août 2026, New Delhi a encore facilité le règlement des exportations en roupies afin d’encourager l’utilisation internationale de sa monnaie.
Le Brésil, la Chine, l’Inde et leurs partenaires des BRICS soutiennent parallèlement le développement des financements en monnaies locales et des institutions comme la New Development Bank. Les dix membres à part entière des BRICS représentaient en 2024 environ 24 % des exportations mondiales de marchandises et 20 % des importations. Leurs exportations sont passées d’environ 1 000 milliards de dollars en 2003 à 6 000 milliards en 2024 ; leurs importations, de 800 milliards à 5 000 milliards. Surtout, les échanges intra-BRICS sont passés de 84 milliards de dollars en 2003 à environ 1 200 milliards en 2024, soit une croissance moyenne annuelle de 13 %, contre 6 % pour le commerce mondial.[8]
Toutefois, il n’existe pas encore de monnaie BRICS en mesure de remplacer le dollar. Mais il existe désormais une stratégie progressive de réduction de la dépendance au dollar. C’est probablement là que se trouve la véritable « guerre silencieuse ».
Les conflits ralentissent la croissance mondiale. Mais qui en bénéficie ?
Dans ce contexte, une hypothèse de travail mérite d’être posée.
Les guerres, sanctions, restrictions technologiques, contrôles des investissements, relocalisations industrielles et politiques de friend-shoring réduisent l’efficacité de la mondialisation. Selon les scénarios étudiés par le FMI, les pertes associées à une fragmentation sévère de l’économie mondiale pourraient atteindre jusqu’à 7 % du PIB mondial. Ce chiffre n’est pas une prévision mais un ordre de grandeur de stress-test : il mesure ce que coûterait une segmentation profonde des flux commerciaux, technologiques et financiers.
Le World Economic Outlook d’avril 2026 estime désormais que les conflits et la fragmentation géopolitique constituent l’un des principaux risques pesant sur la croissance mondiale et souligne que les guerres provoquent des pertes de production persistantes dépassant parfois celles des crises financières ou des catastrophes naturelles.
Ainsi, nous pourrions être tenté d’en déduire qu’un ralentissement durable de la croissance mondiale empêcherait mécaniquement les puissances émergentes de rattraper les économies occidentales, notamment américaine.
Néanmoins, à ce stade, il convient de distinguer conséquence et intention.
Aucune donnée sérieuse ne permet actuellement d’affirmer que BlackRock, Vanguard, Wall Street ou une coalition d’élites occidentales orchestreraient les conflits dans le but de maintenir la croissance mondiale artificiellement basse. C’est intellectuellement concevable mais difficile à prouver sur la seule base de sources ouvertes ; La question plus intéressante est différente : la fragmentation mondiale est-elle asymétrique ? La réponse est incontestablement oui.
Un monde moins intégré pénalise particulièrement les économies dont l’ascension dépend encore d’une croissance rapide du commerce, du transfert technologique et de l’investissement industriel. Le FMI montre notamment que la fragmentation des investissements directs étrangers pourrait affecter fortement certains pays émergents et qu’un découplage structuré autour de blocs américain et chinois entraînerait des pertes durables de production.
Inversement, lorsqu’un choc mondial provoque une recherche de sécurité, les capitaux se dirigent souvent vers les marchés les plus profonds et les actifs les plus liquides. Tant que les États-Unis disposent du plus grand marché obligataire, de la principale monnaie de réserve et d’un écosystème financier sans équivalent, la fragmentation peut paradoxalement affaiblir la mondialisation tout en renforçant certaines infrastructures financières américaines.
Une guerre non pour contrôler le monde, mais pour contrôler les infrastructures du monde
Le XXIème siècle pourrait ainsi être marqué par une transformation fondamentale de la puissance. Au XXème siècle, contrôler le système international signifiait contrôler des territoires, des armées, des routes maritimes et des ressources.
Au XXIème siècle, cela signifie également contrôler les infrastructures invisibles : monnaie de réserve, chambres de compensation, indices boursiers, agences de notation, normes comptables, systèmes de paiement, marchés obligataires, plateformes numériques, flux de données, gestion de l’épargne et capacité d’allouer des milliers de milliards de dollars de capital.
BlackRock est important non parce que Larry Fink dirigerait secrètement les gouvernements occidentaux mais parce que l’émergence de firmes capables d’administrer des volumes de capital comparables aux économies des grandes puissances modifie la frontière traditionnelle entre puissance publique et puissance privée.
La Chine l’a compris et développe ses propres instruments. L’Inde internationalise progressivement sa monnaie. Les BRICS cherchent des mécanismes de règlement alternatifs. Les monarchies du Golfe transforment leurs fonds souverains en instruments d’influence mondiale. L’Europe, elle, demeure prise entre sa souveraineté réglementaire et une dépendance croissante envers des marchés de capitaux, technologies et infrastructures financières souvent américains.
La confrontation fondamentale n’oppose donc peut-être plus simplement Washington à Pékin ou l’Occident aux BRICS.
Elle oppose deux conceptions de l’ordre international : un système dans lequel la mondialisation reste structurée autour du dollar et de l’écosystème financier occidental et un système polycentrique dans lequel plusieurs puissances disposent de leurs propres monnaies, institutions de financement, systèmes de paiement, gestionnaires d’actifs et circuits d’accumulation du capital.
Les guerres contemporaines accélèrent cette transformation. Elles fragmentent les chaînes de valeur, transforment l’énergie en arme stratégique, renforcent la politique industrielle, déplacent les capitaux, redessinent les flux commerciaux et obligent chaque État à choisir les infrastructures financières dont il accepte de dépendre.
La véritable bataille qui redessine aujourd’hui la géopolitique mondiale pourrait donc ne pas être celle que dévoilent les cartes militaires. Derrière la guerre visible opposant des États se développe une guerre beaucoup plus discrète : celle du contrôle des architectures dans lesquelles circule le capital mondial. Celui qui contrôlera ces architectures n’aura pas besoin de posséder le monde. Il lui suffira de rester indispensable à son fonctionnement.
La Tunisie face à la guerre silencieuse du capital : le coût de l’inaction
Pour la Tunisie, cette recomposition de l’ordre financier mondial n’est ni théorique ni lointaine : elle frappe directement les variables dont dépend sa stabilité économique. En 2025, l’Union Européenne absorbait 73,2 % des exportations tunisiennes, représentait 59,5 % de son commerce extérieur et concentrait environ 85 % du stock d’investissements directs étrangers dans le pays. Parallèlement, la Tunisie enregistrait un déficit commercial de 21,8 milliards de dinars, dont 11,14 milliards, soit plus de la moitié, provenaient du seul déficit énergétique. Plus préoccupant encore, durant les sept premiers mois de l’année 2026, les importations ont progressé de 13,7 %, sensiblement plus vite que les exportations (+9,9 %), portant le déficit commercial à près de 15 milliards de dinars, en aggravation de plus de 25 % sur un an, tandis que les importations énergétiques bondissaient de 35,7 %. Ces déséquilibres interviennent alors que la dette publique reste proche de 85 % du PIB et que les réserves de change demeurent limitées. Pour un pays présentant une telle combinaison de concentration géographique des exportations, de dépendance énergétique et de contrainte financière, la fragmentation de l’économie mondiale constitue un multiplicateur de vulnérabilités : une récession européenne affecte directement les carnets de commandes industriels ; une appréciation du dollar renchérit certains approvisionnements et engagements extérieurs ; une nouvelle crise énergétique dégrade la balance commerciale ; une rupture de chaîne de valeur frappe immédiatement les industries exportatrices et la multiplication des sanctions, contrôles technologiques et politiques de friend-shoring pourrait obliger les entreprises tunisiennes à choisir entre des écosystèmes économiques concurrents.
La question stratégique n’est donc plus de savoir si la Tunisie sera affectée par la confrontation financière mondiale, mais dans quelles conditions elle va la subir. Pour l’État comme pour les entreprises, continuer à gérer séparément commerce extérieur, énergie, financement, investissement, diplomatie et risque géopolitique revient désormais à piloter des vulnérabilités interdépendantes avec des instruments administratifs fragmentés. L’enjeu est de construire rapidement une capacité tunisienne de sécurité économique et d’intelligence géoéconomique capable de cartographier les dépendances critiques, tester les scénarios de rupture, diversifier les marchés et les sources de financement, identifier les opportunités de nearshoring européen et de croissance africaine, structurer la relation chinoise autour de l’investissement productif plutôt que de l’importation et permettre aux dirigeants d’entreprise d’intégrer le risque géopolitique dans leurs décisions d’investissement. Dans le nouvel ordre mondial, la vulnérabilité la plus dangereuse n’est pas la petite taille de l’économie tunisienne : c’est de découvrir trop tard les dépendances dont elle ignorait qu’elles étaient devenues stratégiques.
BlackRock, Annual Report / Form 10-K 2025, 14 000 milliards de dollars d’actifs sous gestion. SEC — BlackRock 2025 Form 10-K
OCDE, Institutional Investor Engagement and Stewardship, 2025, concentration mondiale de l’actionnariat institutionnel. OECD — Institutional Investor Engagement and Stewardship
NBER, Antón, Ederer, Giné & Ramirez-Chiang, Common Ownership Around the World, 2025. NBER — Common Ownership Around the World
European Ombudsman, enquête sur le contrat Commission européenne–BlackRock. European Ombudsman — BlackRock case
BIS, Quarterly Review, juin 2024, rôle international du dollar. BIS — International role of the dollar
IMF, Gita Gopinath, Geopolitics and its Impact on Global Trade and the Dollar. IMF — Geopolitics, trade and the dollar
IMF, World Economic Outlook, Global Economy in the Shadow of War, avril 2026. IMF — World Economic Outlook April 2026
Atlantic Council, A Strategy for Dollar Dominance, 2025. Atlantic Council — A Strategy for Dollar Dominance
Présidence ukrainienne, coopération BlackRock–Ukraine Development Fund. President of Ukraine — BlackRock and Ukraine Development Fund
Council on Foreign Relations, Petrodollars: Myth and Reality, 2026. CFR — Petrodollars : Myth and Reality
[1] « Les grands gestionnaires d’actifs exercent également une fonction de stewardship : ils définissent des politiques de vote et de gouvernance actionnariale, votent sur les résolutions soumises aux assemblées générales et dialoguent avec les directions des entreprises dont leurs fonds détiennent des actions ».
[2] National Bureau of Economic Research, en français le « Bureau national de recherche économique » américain.
[3] Les « Big Three » désignent les trois géants américains de la gestion d’actifs :
- BlackRock, le premier gestionnaire d’actifs mondial. Il administre notamment la gamme d’ETF iShares.
- Vanguard, géant des fonds indiciels et ETF, historiquement associé à la diffusion de la gestion passive à très faibles coûts.
- State Street Global Advisors (SSGA), branche de gestion d’actifs de State Street Corporation, notamment connue pour les ETF SPDR.
[4] Pour aller plus loin, lire « L’économiste Werner Rügemer révèle les actionnaires invisibles qui dirigent le monde », algérie patriotique, 25 août 2026, consultable au lien suivant : https://algeriepatriotique.com/2026/08/25/leconomiste-werner-rugemer-revele-les-actionnaires-invisibles-qui-dirigent-le-monde/
[5] ESG (Environmental, Social and Governance) : ensemble de critères extra-financiers utilisés par les investisseurs et gestionnaires d’actifs pour évaluer une entreprise au-delà de ses seuls résultats financiers.
[6] Expression couramment utilisée par les analystes et les médias financiers pour désigner, de manière informelle, l’ensemble des institutions financières chinoises liées à l’État susceptibles d’intervenir sur les marchés boursiers afin d’enrayer une chute brutale des cours ou de restaurer la confiance.
[7] CIPS (Cross-Border Interbank Payment System) : système chinois de paiement et de compensation transfrontaliers, lancé en 2015 sous l’égide de la Banque populaire de Chine, destiné à faciliter les règlements internationaux en renminbi. Il permet aux institutions financières participantes d’effectuer des paiements transfrontaliers en RMB avec une infrastructure propre, distincte mais interopérable avec d’autres réseaux financiers internationaux. CIPS constitue ainsi un instrument important de l’internationalisation du renminbi et de la stratégie chinoise de réduction de sa dépendance aux infrastructures de paiement dominées par l’Occident.
[8] Pour de plus amples détails, consulter le rapport : https://unctad.org/system/files/official-document/tdr2025ch4_en.pdf?utm_source=chatgpt.com
BIO EXPRESS
Mehdi Taje : Directeur de Global Prospect Intelligence – Expert senior et international en géopolitique et méthodologies de la prospective et de l’anticipation opérationnelle
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











3 commentaires
Vladimir Guez
Waow.
Rarement lu un tel jus de cerveau malade.
Voila ce que produira une IA entraînée sur la bêtise dans laquelle baigne le sud global.
jamel.tazarki
a) La stratégie de développement « Modernisation Theory » consiste à injecter des capitaux, sous forme d’aide ou de dette, dans les pays pauvres (provenant des pays industrialisés riches), afin de garantir leur croissance économique et de leur permettre de décoller.
b) La théorie de la modernisation n’a pas fonctionné dans le monde arabe et en Afrique. Or, les pays asiatiques (Corée du Sud, Taïwan, Singapour et Hong Kong, appelés « les dragons asiatiques ») qui ont appliqué cette stratégie sont devenus des pays développés à part entière.
c) Pourquoi les quatre dragons asiatiques sont-ils devenus des pays développés à part entière, Grâce à un modèle socio-économique (workflow) spécifique à leur pays et à la mentalité de leurs citoyens? Et ce, malgré les mêmes contraintes internationales que la Tunisie. D’autre part, pourquoi la révolution du Jasmin en Tunisie n’a-t-elle apporté que plus de misère ? Le monde parle de tigres asiatiques, et même de tigre celtique (qui désigne l’Irlande pendant sa période de forte croissance économique), mais la révolution du Jasmin a plutôt apporté la misère que le jasmin à la Tunisie, en raison d’une mauvaise gestion socio-économique du pays entre 2011 et 2026. Ce que je veux dire par tout cela, c’est qu’il est facile de rejeter la responsabilité sur le monde extérieur, la mondialisation et l’injustice du système socio-économique international, comme le font certains politiciens tunisiens, plutôt que de chercher l’origine de la décadence socio-économique de la Tunisie dans une mauvaise gestion interne des affaires du pays. En effet, la Tunisie disposait de suffisamment de capitaux entre 2011 et 2026 pour opérer son décollage socio-économique, mais elle a laissé passer cette occasion. Des milliards de dollars en cadeaux, en plus de la dette extérieure, ont été gaspillés.
jamel.tazarki
A) Arrêtons de rejeter notre décadence socio-économique uniquement sur les autres !
La Tunisie est à bout de ses forces socio-économiques, et ce, par la seule faute de ceux qui la gouvernent et l’ont gouvernée : des incompétents, des populistes, des affamés du pouvoir, et majoritairement, des corrompus, qui donnent pourtant l’apparence d’être des saints. Certes, on ne peut pas nier certains arguments de l’article ci-dessus, mais ils sont secondaires. Le mal vient de l’intérieur, de ceux qui se prennent pour des génies politiques, juridiques, et socio-économiques, alors qu’ils sont nuls. Certains ont fait trop de mal à la Tunisie et continuent de le faire, alors même qu’ils en ont conscience.
B) Il faut cultiver notre jardin !
« Il faut cultiver notre jardin » est la célèbre conclusion du conte philosophique Candide, ou l’Optimisme, de Voltaire, une maxime qui invite chacun à se concentrer sur son travail, son développement personnel et son environnement immédiat pour trouver le bonheur et échapper à l’ennui, au vice et au besoin, symbolisant ainsi une sagesse pratique face aux maux du monde dont l’article ci-dessus en parle !
–> Plutôt que de se perdre dans les spéculations géopolitiques ou les malheurs du monde, il est plus productif de s’engager dans une activité concrète et utile. Cultiver son jardin, c’est prendre en main sa propre vie, son esprit et son bien-être, et non attendre que les autres ou le Destin s’en chargent.
–> Le jardin peut être notre esprit, nos talents, notre famille ou notre communauté / pays. En s’occupant de son propre « Jardin », on contribue indirectement à une amélioration générale de la société et du monde !
–> C’est un appel à l’action personnelle, au pragmatisme et à la modestie, une philosophie des Lumières centrée d’abord sur l’amélioration de sa propre sphère d’influence.
Dr. Jamel Tazarki, Mathématicien