Que ce soit les forces alliées en 1944, Napoléon Bonaparte à Ulm ou Hannibal Barca déjouant le piège de Fabius, les plus grands stratèges militaires de l’Histoire auraient certainement gagné à observer la Tunisie de 2026. Tous avaient compris que, pour gagner une bataille, il fallait parfois détourner l’attention de l’ennemi. Mais aucun n’avait encore pensé à l’arme absolue : faire fuiter une obscure affaire de mœurs, saupoudrer le tout de noms connus, ajouter quelques pratiques sexuelles supposées, une pincée de chantage et laisser les réseaux sociaux faire le reste. Voilà une technique de diversion d’une modernité remarquable. On ne sait pas si elle figure dans les manuels militaires, mais elle semble parfaitement maîtrisée dans notre République.
Car il faut reconnaître au système une certaine science du timing. Mardi 8 septembre, la Tunisie apprend que le journaliste et rédacteur en chef d’Al Qatiba, Mohamed Yousfi, fait l’objet d’un mandat de dépôt alors même que son interrogatoire a dû être interrompu en raison de la dégradation de son état de santé. Selon son avocate, Leïla Haddad, les services de la Protection civile ont dû intervenir et une médecin aurait demandé son transfert urgent à l’hôpital. Malgré cela, le mandat de dépôt a été prononcé.
Le même jour, autre information autrement plus lourde : Lazhar Sta, ancien directeur général de Carthage Cement, meurt en détention à l’âge de 72 ans. Sa fille décrit des conditions de détention particulièrement éprouvantes, évoquant notamment une coupure d’eau, une température dépassant 50 degrés dans la cellule et un état de santé déjà très fragile. Les autorités judiciaires et pénitentiaires n’ont, à ce stade, pas publié de version officielle permettant d’établir les causes précises du décès ni répondu publiquement aux accusations de la famille.
Depuis plusieurs semaines déjà, des avocats, des familles, des organisations de défense des droits humains et des médecins signalent des décès et des problèmes graves dans les établissements pénitentiaires, sur fond de canicule et de surpopulation. L’Utica elle-même est sortie de sa torpeur et a rendu hommage à Lazhar Sta tout en rappelant son parcours professionnel et syndical. Et il en faut pour la faire bouger la centrale des patrons.
Mais voilà qu’une affaire autrement plus croustillante débarque dans le paysage. Une affaire de chantage, de mœurs, de relations homosexuelles supposées et de personnalités connues. Et soudain, miracle de la communication moderne : tout le monde en parle. Les détails circulent. Les noms circulent. Les insinuations circulent. Les commentaires fleurissent. Les spécialistes autoproclamés de la morale nationale se découvrent une passion soudaine pour les affaires de chambre à coucher.
La République du voyeurisme
Il ne manque plus que le pop-corn. La Tunisie vient de découvrir une nouvelle forme de service public : le divertissement judiciaire. On ne sait pas encore exactement ce qui est vrai, ce qui est faux, ce qui relève de l’enquête et ce qui relève du ragot, mais ce qui est certain, c’est que l’affaire est devenue suffisamment salace pour occuper les conversations.
Et surtout, elle présente un avantage considérable : elle ne nécessite aucune explication sur les responsabilités publiques.
Il est beaucoup plus facile de débattre de la vie intime supposée de quelques personnalités que de demander pourquoi un journaliste dont l’état de santé s’est dégradé au point d’interrompre son interrogatoire se retrouve malgré tout sous mandat de dépôt. Il est plus confortable de commenter les pratiques sexuelles des autres que de demander des comptes sur les conditions de détention d’un homme de 72 ans mort derrière les barreaux. Il est évidemment beaucoup plus amusant de partager un document policier prétendument compromettant que de réclamer des chiffres précis sur les morts et hospitalisations liés à la vague de chaleur.
C’est là que la diversion devient intéressante. Pas nécessairement parce qu’elle aurait été organisée. Nous n’en savons rien. Mais parce qu’elle fonctionne admirablement bien.
Le pouvoir n’a même plus besoin de demander aux gens de regarder ailleurs. Il suffit parfois de poser quelque chose de suffisamment spectaculaire au milieu de la pièce et d’attendre. Le public se charge du reste.
Pendant ce temps, l’Union européenne parle à Genève d’« érosion de l’État de droit » et de « rétrécissement de l’espace civique ». Des organisations internationales et syndicales réclament la libération de Mohamed Yousfi. La Fédération internationale des journalistes et plusieurs syndicats européens ont pris position dans son dossier.
Mais cela, évidemment, c’est moins vendeur qu’une histoire de sexe.
Heureusement, il y a une circulaire
Quelques jours avant que cette affaire ne fasse les délices des réseaux sociaux, la présidence du gouvernement avait justement publié une circulaire sur la cybersécurité des administrations. La circulaire gouvernementale n°5 du 2 septembre 2026 impose notamment de nouvelles règles concernant la protection des données, interdit la transmission de documents administratifs via les applications de messagerie ou les réseaux sociaux et réserve les échanges officiels aux canaux institutionnels.
Autrement dit, l’État vient de découvrir que les documents administratifs ne sont peut-être pas destinés à finir sur Facebook ou WhatsApp.
Reste simplement une petite question, sans importance évidemment : comment se fait-il que certains documents administratifs semblent parfois parvenir si facilement à ceux qui ont précisément envie de les publier ?
Peut-être s’agit-il simplement d’un concours de circonstances. Peut-être que les documents se promènent tout seuls. Peut-être qu’ils sortent des bureaux, prennent un taxi, traversent Tunis et viennent gentiment se déposer sur les téléphones de quelques influenceurs. Après tout, nous vivons à l’ère de l’intelligence artificielle : pourquoi pas celle des documents administratifs autonomes ?
La circulaire est donc là. Les obligations sont là. Les interdictions sont là. La cybersécurité est devenue une affaire sérieuse. Il ne reste plus qu’à espérer que les administrations tunisiennes en prennent acte.
Et surtout qu’elles ne confondent pas protection des données avec sélection des données.
Parce qu’au fond, le problème n’est pas de savoir qui couche avec qui, qui fait quoi dans sa chambre ou quels adultes consentants entretiennent quelles relations. La vie privée n’est pas une affaire d’État et encore moins un spectacle national. Le problème commence lorsque des éléments supposés relever d’une procédure judiciaire sont transformés en feuilleton populaire, avec noms, insinuations et détails intimes, pendant que les questions essentielles disparaissent derrière le bruit.
Un journaliste malade placé en détention ? On verra demain.
Un détenu de 72 ans qui meurt après des alertes répétées sur les conditions carcérales ? On attendra les conclusions.
Les décès liés à la canicule ? Il faudra demander les chiffres.
Les coupures d’eau et d’électricité ? On verra bien.
L’érosion de l’État de droit ? Sujet beaucoup trop sérieux.
En revanche, une histoire de sexe ? Voilà qui mérite immédiatement toute notre attention.
Et pendant que tout le monde regarde la serrure de la chambre à coucher, personne ne regarde plus très attentivement ce qui se passe derrière les portes de la prison, dans les salles d’interrogatoire ou dans les bureaux où se prennent les décisions.
C’est peut-être cela, finalement, la grande innovation stratégique tunisienne : ne jamais demander aux citoyens de détourner les yeux.
Il suffit de leur donner quelque chose de beaucoup plus aguicheur à regarder.











Commentaire
Hannibal
Patatras ! Je suis tombé dans le piège puisque j’ai très envie de savoir plus de ce truc aguicheur 🤤 … Non je plaisante 😂
Par contre, je suis persuadé que beaucoup de journalistes connaissent des histoires honteuses implicant les donneurs de leçons y compris celui qui est sur un piédestal, mais n’osent pas les révéler. Dommage ! Je le saurai un jour, je le saurai …