À l’approche de la rentrée universitaire, la Fédération générale de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique ne se contente pas d’aligner les revendications professionnelles. Sous-investissement, perte de pouvoir d’achat, fuite des compétences, chômage des docteurs, retard des recrutements et des promotions, développement de l’enseignement supérieur privé : la structure relevant de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) dresse un diagnostic sévère de l’université publique et réclame une réforme de fond ainsi que le retour à une véritable négociation avec les universitaires.
Dans un communiqué publié mercredi 9 septembre 2026 à l’occasion de l’ouverture de l’année universitaire 2026-2027, la fédération estime que les difficultés accumulées dépassent désormais les seuls dossiers professionnels. Pour elle, c’est la capacité même de l’université publique à remplir ses missions d’enseignement, de recherche et de production du savoir qui est en jeu.
La structure syndicale inscrit d’ailleurs cette rentrée dans un contexte économique et social qu’elle juge difficile, marqué par la baisse du pouvoir d’achat, la hausse du coût de la vie et des transports et des difficultés croissantes à assurer des conditions de vie décentes.
Une université qui peine à suivre
Le premier constat porte sur le recul progressif de l’investissement public dans l’enseignement supérieur et la recherche scientifique. Selon la fédération, celui-ci a affaibli la capacité de l’université tunisienne à suivre l’évolution rapide des connaissances, des technologies et des méthodes de formation, mais également à fournir les moyens nécessaires au développement des compétences scientifiques. Elle pointe également la dispersion des initiatives de réforme et leur manque de continuité, qui auraient contribué au recul du rayonnement scientifique et académique de l’université tunisienne dans plusieurs domaines.
Le chômage des titulaires de doctorat vient compléter ce tableau. La fédération considère l’augmentation du nombre de docteurs sans emploi comme le signe d’un manque de planification permettant d’assurer un équilibre entre la formation universitaire et les besoins du marché du travail. Elle appelle, dans ce cadre, à revoir les politiques nationales relatives à l’emploi, à la recherche scientifique et à l’investissement dans les compétences.
Pour la structure syndicale, une véritable réforme ne peut donc reposer sur des mesures ponctuelles. Elle réclame une stratégie de long terme, avec des objectifs et des priorités clairement définis, construite à partir des besoins de l’université tunisienne et des spécificités de la société et de l’économie nationales. Elle insiste également sur la nécessité de tirer profit de la coopération internationale sans que la décision universitaire ou nationale ne devienne, selon ses termes, « l’otage des donateurs et des bailleurs de fonds ».
La fédération défend, dans le même temps, une conception plus large de la place des universitaires dans cette réforme. Leur rôle, souligne-t-elle, ne saurait se limiter à l’exécution de tâches pédagogiques : ils doivent être considérés comme des acteurs essentiels du projet universitaire et de la construction de son avenir.
Autre sujet soulevé : l’expansion de l’enseignement supérieur privé. La fédération estime que son développement au cours des dernières années impose un débat national sur la qualité de la formation, les garanties entourant les diplômes et l’égalité des chances.
Elle défend parallèlement le maintien d’un enseignement supérieur public de qualité et réclame un cadre juridique clair ainsi qu’un contrôle rigoureux et transparent des établissements privés, afin que les considérations commerciales ne prennent pas le pas sur les normes académiques.
Pouvoir d’achat, fuite des compétences et dossiers en souffrance
À cette crise du modèle universitaire s’ajoute celle vécue directement par les enseignants et chercheurs. La fédération évoque des charges professionnelles, matérielles et morales croissantes, des conditions de travail difficiles et une dégradation continue du pouvoir d’achat.
Elle estime que la détérioration des conditions professionnelles et matérielles ainsi que les perspectives de carrière limitées poussent un nombre croissant d’universitaires à émigrer. Une fuite qui ne se résume pas, souligne-t-elle, au départ d’individus, mais représente également une perte d’années de formation, d’expérience et d’accumulation de connaissances pour le pays.
La fédération rappelle aussi les retards répétés dans le versement de certaines rémunérations et primes ainsi que l’absence de valorisation financière de plusieurs tâches accomplies par les universitaires au profit de leurs établissements.
Elle réclame ainsi une revalorisation de la prime de rentrée universitaire à hauteur d’un mois de salaire, avec son versement avant le début de l’année universitaire.
Elle demande également l’achèvement des concours de recrutement et des promotions en retard, afin de renouveler les effectifs au sein de l’université, de réduire l’attente des docteurs au chômage et de permettre aux universitaires de poursuivre normalement leur évolution professionnelle.
Des statuts au cœur d’un bras de fer déjà engagé
Mais le dossier le plus immédiat reste celui des statuts des différents corps de l’enseignement supérieur. La Fédération générale de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique réclame l’ouverture immédiate de négociations sérieuses sur les statuts particuliers des différents corps universitaires, notamment les enseignants-chercheurs, les technologues et les agrégés, ainsi que leur promulgation simultanée. Elle demande également l’ouverture de négociations sur les incidences financières correspondant aux différentes tâches assumées par les universitaires.
Le sujet avait déjà provoqué une montée de tension quelques jours auparavant. Dans un communiqué daté du 7 septembre 2026, la fédération avait réagi à une publication du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, diffusée le 2 septembre, annonçant une réunion du conseil des universités consacrée notamment à l’examen du projet de statut des enseignants-chercheurs.
La structure syndicale avait alors contesté une démarche qu’elle jugeait unilatérale et refusé que le statut des enseignants-chercheurs soit traité séparément de ceux des technologues et des agrégés. Elle réclamait leur examen simultané ainsi que la réactivation de la commission mixte avec le ministère et sa participation à toutes les étapes de la révision des statuts.
Elle demandait également le respect des accords conclus et des propositions issues des précédentes discussions sur ces textes. Le ton était déjà ferme : la fédération prévenait qu’elle se réservait le droit de recourir aux formes de mobilisation qu’elle jugerait nécessaires si l’autorité de tutelle persistait, selon elle, dans une démarche unilatérale.
Deux jours plus tard, le communiqué de rentrée maintient la pression mais élargit le champ des revendications. La fédération demande notamment la mise en place d’un mécanisme national participatif chargé d’examiner les recours et de régler les litiges relatifs aux concours nationaux. Elle réclame également la concertation sur les mutations, les détachements, les congés sabbatiques et, plus généralement, sur les dossiers touchant à la carrière des universitaires, estimant qu’ils ne peuvent faire l’objet de décisions unilatérales.
Elle appelle ainsi à un dialogue social « sérieux et responsable » et à l’application effective des engagements et accords conclus avec l’autorité de tutelle.
Cette nouvelle alerte intervient alors que les structures syndicales de l’Éducation viennent, elles aussi, de dresser un constat sévère de la situation de l’école publique. Dans un communiqué daté du 7 septembre, le département de la fonction publique de l’UGTT, réuni avec les syndicats des différents corps de l’Éducation, avait pointé la dégradation des infrastructures, l’insuffisance des équipements, le manque de personnel, la pression sur les agents et plusieurs accords restés en souffrance.
Ces structures réclamaient également le retour à un dialogue « sérieux et responsable » ainsi qu’une réforme « réelle et participative » dépassant la seule révision des programmes pour toucher au fonctionnement du système éducatif dans son ensemble.
De l’école à l’université, les dossiers diffèrent donc, mais les alertes convergent sur plusieurs points : manque de moyens, conditions de travail dégradées, réformes jugées insuffisantes et dialogue social en panne. Dans l’enseignement supérieur, une inquiétude supplémentaire se dessine : lorsque le sous-investissement se conjugue à la fuite des compétences et au chômage des docteurs, la question n’est plus seulement de savoir dans quelles conditions l’université fera sa rentrée, mais avec quelles ressources humaines elle pourra encore remplir sa mission dans les années à venir.
I.N.










