Il faut cesser de regarder les uns et les autres comme une collection de solistes un peu surexcités qui, chacun dans son coin, auraient simplement décidé de défendre le pouvoir à leur manière. Ce qui se joue aujourd’hui sur les réseaux sociaux tunisiens ressemble beaucoup moins à une addition de prises de position individuelles qu’à un système de communication politique devenu suffisamment rodé pour fonctionner presque mécaniquement.
Il suffit qu’un événement susceptible de mettre le pouvoir en difficulté survienne pour voir apparaître les mêmes réflexes, les mêmes mots, les mêmes accusations, les mêmes insinuations et, surtout, la même succession de formats. L’un produit le long texte qui donne à l’accusation l’apparence de la démonstration. Un autre résume l’affaire en quelques phrases assassines. Un troisième fabrique l’image spectaculaire, parfois à l’aide de l’intelligence artificielle. Un quatrième filme une courte vidéo dans laquelle il parle à son public comme s’il venait de découvrir la vérité cachée au fond d’un dossier interdit. Puis viennent les commentaires, les partages, les comptes anonymes ou fermés, les mêmes éléments de langage répétés jusqu’à l’écœurement.
Quand tout cela est suffisamment répété, quelque chose de très important s’est déjà produit. L’opinion ne cherche plus à savoir ce qui est vrai, mais elle commence à discuter de ce qu’on lui a dit de croire.
Une machine, pas une addition de voix
Le terme de propagande peut sembler lourd. Il l’est pourtant beaucoup moins lorsqu’on observe la mécanique à l’œuvre. La propagande moderne n’a pas nécessairement besoin d’un ministère de l’Information, d’un studio de télévision et d’un fonctionnaire chargé de distribuer chaque matin les consignes.
À l’époque des réseaux sociaux, elle peut être beaucoup plus diffuse, beaucoup plus agile et, paradoxalement, beaucoup plus efficace. Elle repose sur des acteurs qui n’ont pas besoin d’être officiellement reliés entre eux pour jouer des rôles complémentaires. Il suffit que chacun connaisse sa fonction dans l’écosystème. C’est ce qui rend le phénomène difficile à saisir.
Les différentes campagnes lancées présentent suffisamment de régularités pour qu’il devienne difficile de continuer à parler de simples coïncidences.
Le procédé est toujours à peu près le même. Une personne est arrêtée ou attaquée, les raisons exactes sont encore inconnues ou à peine connues, mais le procès public commence immédiatement. Avant même que les faits soient établis, on installe un récit, les mots qui doivent rester sont choisis et les informations qui arrangent l’accusation sont sélectionnées. On ajoute quelques insinuations suffisamment vagues pour ne pas être facilement réfutées, puis on démultiplie le tout sur plusieurs supports.
Le long texte donnera de la profondeur à l’affaire. La petite phrase donnera sa violence. La vidéo donnera un visage à l’accusation. L’affiche donnera une image mémorisable. Les commentaires donneront l’impression d’une indignation populaire spontanée.
L’ensemble produira ainsi ce que les réseaux sociaux savent faire de mieux, une impression de masse.
Le tribunal Facebook rend son verdict avant le juge
L’arrestation de l’avocat Ghazi Mrabet en a donné une illustration.
Le soir de son arrestation, les raisons de l’interpellation n’étaient pas connues publiquement. Business News rapportait alors, auprès de sources proches et familiales, que l’avocat avait été arrêté sans que les motifs soient encore établis. Dans les heures qui ont suivi, les réseaux se sont pourtant remplis d’informations, d’accusations et de récits qui ont progressivement installé une représentation de l’homme avant même que la procédure judiciaire ne produise publiquement ses éléments.
Savoir ce que l’enquête finira par établir n’est plus important. Ce qui l’est toutefois, c’est ce qui se passe avant que l’enquête ait parlé.
Dans cette nouvelle justice parallèle, le temps judiciaire est devenu beaucoup trop lent. Le tribunal Facebook, lui, statue dans l’heure.
L’accusation est lancée, l’identité est exposée, la réputation est détruite, et les précautions qui devraient accompagner toute procédure judiciaire deviennent presque accessoires. Il faut que l’accusé soit immédiatement transformé en personnage : le trafiquant, le corrompu, le vendu, le traître, le manipulateur, l’agent de l’étranger.
Une fois cette identité fabriquée, tout ce qui viendra ensuite sera interprété à travers elle.
C’est le principe élémentaire du lynchage numérique, puisqu’il ne s’agit pas seulement de convaincre que quelqu’un est coupable mais de faire en sorte que son innocence éventuelle devienne presque inaudible.
Mohamed Yousfi : la recette change à peine
Quelques jours plus tard, la même mécanique s’est remise en marche avec l’arrestation du journaliste Mohamed Yousfi.
Mohamed Yousfi a été arrêté le 4 septembre alors qu’il se rendait à Express FM pour participer à une émission. Il a ensuite été placé en garde à vue.
Autour de l’affaire judiciaire s’est immédiatement construit un procès politique et médiatique.
Le journaliste critique du pouvoir devient le journaliste financé par l’étranger. Puis le journaliste vendu à des agendas étrangers. Puis le journaliste dont les financements seraient suspects. Puis, par un glissement supplémentaire dont la propagande a le secret, le financement d’un projet devient la preuve d’une appartenance idéologique, et une fondation allemande se retrouve convoquée dans un récit sur le sionisme.
La structure de l’opération est intéressante. On ne dit pas nécessairement : « voici la preuve que Mohamed Yousfi est coupable de telle chose ». On empile plutôt les associations : financement étranger, association, fondation, Allemagne, Israël, intérêts étrangers, journaliste critique…
À la fin, le lecteur n’a plus besoin de connaître les faits. Il a simplement besoin de ressentir qu’il y a quelque chose de louche. C’est une technique vieille comme la propagande et elle fonctionne particulièrement bien lorsque l’on sait à qui l’on parle.
Dans une société où les crispations identitaires, les frustrations sociales et la défiance envers les élites ont été méthodiquement nourries, il suffit parfois de quelques mots pour déclencher le réflexe souhaité. « Étranger. » ; « Financement. » ; « Droits de l’homme. » ; « Sioniste. » ; « Journaliste. »
Les mots n’ont même plus besoin d’être reliés par une démonstration. Il suffit de les poser côte à côte.
C’est exactement ce que montre aussi l’attaque visant la journaliste d’Alqatiba Yosra Blali. On écrit qu’elle est « marocaine », qu’elle dirige la commission des droits et libertés du SNJT et qu’elle siège au bureau exécutif élargi du syndicat. Puis on laisse le lecteur faire le travail.
Mais quel est le fait incriminant ? Il n’y en a pas.
La nationalité devient une insinuation, l’engagement syndical une suspicion et la défense des droits et des libertés devient, à son tour, un élément à charge.
C’est une forme particulièrement perverse de propagande. Ne pas formuler complètement l’accusation, afin de ne pas avoir à la démontrer, mais fournir au lecteur les matériaux psychologiques qui lui permettront de la fabriquer lui-même.
Le scandale sexuel comme bouton « pause »
Puis, lorsque deux journalistes, un avocat ou quelques autres figures publiques occupent trop longtemps l’espace médiatique, il reste toujours une arme efficace, celle du scandale sexuel.
Il n’est même plus nécessaire d’inventer une affaire. Il suffit parfois de laisser fuiter un document judiciaire, d’en extraire les noms les plus connus, de suggérer qu’un immense scandale se prépare et de laisser les réseaux faire le reste.
C’est exactement ce qui s’est produit avec la diffusion d’un procès-verbal d’enquête contenant les noms et les données personnelles de plusieurs adultes.
La question centrale aurait dû être immédiate : comment un document judiciaire contenant autant de données personnelles a-t-il pu sortir de la sphère où il était censé être protégé ?
Qui l’a transmis ? Qui l’a diffusé ? Qui l’a reproduit ? Qui a organisé sa circulation ? Pourquoi cette fuite n’est-elle pas devenue un sujet judiciaire de première importance ?
Mais ce n’est pas cette question qui a occupé les réseaux. On a préféré parler d’une prétendue « affaire Epstein tunisienne », de personnalités des milieux universitaire, artistique, médiatique ou juridique, de mœurs, d’homosexualité et de prétendus réseaux. L’os était lancé et la foule s’est précipitée dessus.
La notion de diversion prend ici tout son sens. Il ne s’agit pas nécessairement de demander aux citoyens d’oublier leurs problèmes. Il suffit de leur offrir un objet suffisamment excitant pour qu’ils aient envie de les oublier eux-mêmes pendant quelques heures.
Un scandale sexuel permet de recycler une vieille obsession politique, celle des « élites » corrompues, dépravées, hypocrites, qui prétendraient donner des leçons au peuple tout en menant, dans l’ombre, une existence scandaleuse.
Le populisme trouve ici dans les réseaux sociaux son carburant idéal. Il suffit de dire au citoyen : regardez-les, eux, pendant que vous souffrez.
Une vieille recette dans une machine nouvelle
Gustave Le Bon aurait probablement reconnu une partie du mécanisme. Dans sa psychologie des foules, il expliquait déjà combien l’individu placé dans une foule devient plus sensible aux images, aux affirmations simples et aux répétitions qu’à la démonstration rationnelle.
Edward Bernays, quelques décennies plus tard, allait transformer cette intuition en véritable technique de fabrication de l’opinion publique. Il ne suffisait plus de convaincre les individus, il fallait organiser l’environnement dans lequel ils formeraient leur jugement. Les réseaux sociaux ont simplement industrialisé le procédé.
Une rumeur répétée par dix comptes ressemble à une information confirmée. Une accusation reprise dans cinq vidéos semble plus crédible que lorsqu’elle est apparue dans une seule. Une même phrase publiée sous vingt posts donne l’impression d’une colère spontanée. Une image conçue pour provoquer une réaction émotionnelle peut circuler beaucoup plus vite qu’un article de trois mille mots qui explique patiemment pourquoi l’affirmation est fausse.
Les algorithmes ont parfaitement compris la logique. Ce qui choque circule, ce qui scandalise retient l’attention, ce qui met en colère fait commenter et ce qui divise fait revenir.
La propagande contemporaine n’a donc même plus besoin de lutter contre l’algorithme, elle travaille avec lui.
C’est pourquoi les différents formats ne sont pas anodins. Le long texte rassure ceux qui veulent croire qu’ils sont en train de lire une enquête sérieuse. La petite phrase frappe ceux qui n’en liront jamais davantage. La vidéo crée une relation personnelle avec l’accusateur. L’affiche transforme une personne en caricature. Le commentaire répété donne l’impression d’une opinion majoritaire. Et les comptes anonymes ou fermés peuvent amplifier l’ensemble jusqu’à donner l’illusion d’une gigantesque clameur populaire.
On ne sait pas toujours, et il serait imprudent de prétendre le savoir sans éléments techniques, quelle part de ces comptes relève de véritables robots, de faux profils ou simplement de militants humains organisés. Mais cela ne change pas le résultat observable. La répétition coordonnée d’un même récit produit artificiellement une impression de consensus.
C’est cela qu’il faut regarder. Pas seulement qui parle, mais qui parle après qui, avec quels mots, dans quel format et à quel moment. Parce qu’une campagne de propagande n’est pas seulement définie par son contenu, elle l’est aussi par son calendrier.
Et il faut dire que le calendrier tunisien de ces dernières semaines est bien chargé.
L’été a laissé derrière lui les coupures d’électricité et d’eau, les tensions autour de l’approvisionnement en eau en bouteille et une forte exaspération sociale. Les organisations de défense des droits humains ont parallèlement alerté sur la dégradation des conditions de détention, la chaleur, les difficultés d’accès à l’eau et à l’électricité et la multiplication de décès en milieu carcéral.
Au même moment, l’UGTT, l’Ordre des avocats et la LTDH ont annoncé la création d’un cadre de coordination commun autour des questions économiques, sociales, des droits et des libertés.
Autrement dit, il existe simultanément une colère sociale, des questions de plus en plus lourdes sur les conditions de détention, une inquiétude autour des libertés et une tentative de rapprochement entre des organisations nationales capables de faire entendre une voix collective.
Dans un tel contexte, la multiplication des affaires individuelles, des arrestations spectaculaires, des campagnes de salissure et des scandales fabriqués ou exploités n’est pas politiquement neutre.
Une arrestation fait peur à ceux qui pourraient être tentés de parler. Une campagne de diffamation discrédite ceux qui parlent déjà. Une affaire de mœurs détourne l’attention de ceux qui regardent ailleurs. Une accusation de financement étranger transforme une question politique en soupçon de trahison. Une attaque contre une organisation empêche la constitution d’un front commun.
Ainsi, tout cela finit par produire le même résultat renvoyant chacun dans son coin, pendant que la colère collective se fragmente.
Le plus dangereux, est-ce le mensonge ?
Les mensonges sont certes dangereux, mais ce qui l’est encore plus c’est que cette propagande réussit à rendre inutile la recherche de la vérité.
Une opinion publique se défend beaucoup plus difficilement contre un environnement saturé de récits contradictoires, d’accusations, de documents partiels, de captures d’écran, de « révélations », de vidéos, de comptes anonymes et de certitudes fabriquées.
Quand tout le monde accuse tout le monde, la vérité devient simplement une opinion parmi d’autres. C’est peut-être le but ultime, pas nécessairement de convaincre tout le monde que le récit officiel est vrai, mais de faire en sorte que plus personne ne sache à quoi croire.
Alors l’accusation la plus bruyante gagne. Le premier récit s’installe. Celui qui est attaqué doit passer les jours suivants à se défendre, tandis que celui qui l’a accusé passe déjà à la prochaine cible.
C’est une machine qui avance en consommant les réputations. Elle n’a pas besoin que chaque accusation soit prouvée. Elle a seulement besoin que suffisamment d’entre elles restent dans l’air.
C’est pourquoi il faut enfin regarder ce phénomène pour ce qu’il est. Non pas quelques « influenceurs régime » particulièrement virulents, mais un écosystème de propagande, où des acteurs différents remplissent des fonctions différentes et où les campagnes se nourrissent les unes des autres.
On peut discuter de leur degré exact de coordination. On peut chercher qui donne les impulsions, qui fournit les informations, qui transmet les documents, qui choisit les cibles et qui amplifie. Mais continuer de ne voir que des individus isolés serait désormais une forme de naïveté.
La machine est là. On la reconnaît à ses méthodes, à ses réflexes, à ses mots, à ses formats et surtout à son timing. Elle n’a même pas besoin de cacher son fonctionnement, parce que nous sommes trop occupés à regarder l’écran pour regarder qui tient la télécommande.










