Imaginez passer plus de 24 heures allongé sur un brancard. Pas un lit d’hôpital. Un brancard. Avec un matelas dont l’épaisseur ne dépasserait pas une dizaine de centimètres.
Imaginez maintenant avoir 70 ans, une fracture du col du fémur ou de la hanche, ou encore une infection nécessitant une intervention chirurgicale. Et imaginez que ces 24 heures ne soient, finalement, qu’un début : dans certains cas, l’attente peut se prolonger jusqu’à quinze jours.
Le tout dans un service d’urgence saturé, où les lumières restent allumées jour et nuit, où les patients s’entassent et où les bruits ne cessent jamais.
Ce n’est pas une scène exceptionnelle. C’est, selon le président de l’Organisation tunisienne des jeunes médecins (OTJM), Wajih Dhokkar, une situation devenue presque quotidienne à l’hôpital universitaire Tahar Sfar de Mahdia, qu’il dit avoir observée directement depuis plusieurs mois.
Des urgences transformées en salle d’attente
Le problème commence aux urgences. Un service conçu pour accueillir, stabiliser et orienter les patients, pas pour les héberger pendant plusieurs jours.
Or, faute de places dans les services d’hospitalisation, certains patients y restent. Des heures, parfois plus de 24 heures, sur des brancards équipés de matelas très fins, dans l’attente d’une prise en charge qui peut tarder pendant plusieurs jours.
La situation serait particulièrement critique en chirurgie orthopédique. Lorsqu’un lit se libère, il est immédiatement occupé par un autre patient. Mais les arrivées ne s’arrêtent pas et les délais d’attente continuent de s’allonger.
Jusqu’à quinze jours, selon le président de l’OTJM.
Wajih Dhokkar cite notamment le cas d’un adolescent de 16 ans souffrant d’une infection liée à du matériel implanté dans son corps. Dix jours d’attente avant de pouvoir retirer ce matériel.
Il évoque également le cas d’une femme âgée souffrant de fractures aux deux genoux. Une intervention qui ne peut être indéfiniment repoussée : le retard pourrait compromettre sa mobilité et avoir des conséquences durables.
Et derrière chaque délai, il y a une famille qui attend. Un parent qui demande une solution. Un médecin qui doit répondre alors qu’il n’en a pas toujours les moyens.
« Docteur, faites quelque chose. Trouvez-moi une solution », résume en substance Wajih Dhokkar, décrivant des médecins arrivés au bout de leurs ressources face à des patients qui attendent parfois depuis des jours.
« Nous sommes à bout »
Face à cette situation, l’OTJM affirme avoir tenté de proposer une solution.
L’idée est simple : maintenir l’intervention chirurgicale à l’hôpital universitaire Tahar Sfar, qui dispose des moyens et des équipes nécessaires, mais transférer la préparation préopératoire et la période de récupération postopératoire vers les hôpitaux régionaux et locaux situés à proximité.
Un système qui permettrait de désengorger l’hôpital universitaire, de libérer des lits et, surtout, de réduire les délais d’attente avant les opérations.
La proposition a été présentée aux responsables concernés. Mais, selon Wajih Dhokkar, elle n’aurait suscité aucune réponse concrète.
« Le silence des tombes », ironise-t-il pour décrire l’absence de réaction.
Et pendant ce temps, la situation continue.
Le médecin pointe également une autre réalité : celle des visites officielles qui semblent parfois suffire à faire bouger les choses… temporairement.
À l’occasion de certaines visites de responsables sanitaires, raconte-t-il, les solutions apparaissent soudainement, les accords sont réactivés, les procédures avancent et les problèmes semblent, pour un temps, trouver leur réponse.
Puis la visite s’achève. Et la pression retombe… avant de revenir.
Quand les médecins conseillent… le privé
À cette saturation s’ajoute un problème particulièrement préoccupant : l’accès au matériel chirurgical.
Selon Wajih Dhokkar, certaines familles doivent elles-mêmes se procurer le matériel nécessaire à l’intervention. Des noms de sociétés leur seraient communiqués, avec des factures pouvant atteindre plusieurs milliers de dinars.
Il cite notamment du matériel destiné à certaines fractures, ainsi que des vis chirurgicales dont le prix peut atteindre 1.500 dinars.
La CNAM peut ensuite, selon les procédures en vigueur, prendre en charge ou rembourser ces dépenses.
Mais pour une famille confrontée à une opération urgente, la perspective d’une prise en charge ultérieure ne règle pas nécessairement le problème immédiat : il faut d’abord trouver l’argent, acheter le matériel et pouvoir faire opérer le patient.
Et c’est là que le constat du président de l’OTJM devient particulièrement alarmant.
« Nous, médecins, en sommes arrivés à encourager les gens à sortir leur argent et à aller dans le privé », affirme-t-il en substance.
Non pas parce que le secteur public ne devrait plus les prendre en charge, mais parce que les médecins eux-mêmes se retrouvent parfois incapables de proposer une solution dans les délais nécessaires.
Une situation qui dit beaucoup de l’état du système public : lorsque ceux qui y travaillent commencent à conseiller aux patients de se tourner vers le privé, c’est que le problème dépasse largement celui d’un simple manque de lits.
Des patients qui attendent, des médecins qui encaissent
Dans les services, la tension ne retombe pas.
Il y a le patient âgé qui ne peut plus rester allongé pendant des jours. Celui qui demande quand son père sera enfin opéré. Celui qui s’inquiète pour son enfant. Celui à qui l’on explique qu’il faut encore attendre.
Et il y a le médecin, coincé entre les contraintes de l’hôpital et les attentes légitimes du patient.
« Nous sommes à bout », résume Wajih Dhokkar.
Le problème n’est donc pas seulement celui d’un hôpital saturé. C’est celui d’un système qui finit par faire porter son manque de moyens sur ceux qui attendent et sur ceux qui soignent.
Et pendant que les patients attendent un lit, une intervention ou simplement le matériel nécessaire à leur opération, les autorités parlent de plateformes numériques et d’intelligence artificielle.

S.H










