À l’approche de la préparation de la prochaine loi de finances, le débat sur les choix économiques de la Tunisie revient au premier plan. Pour le député Dhafer Sghiri, intervenant sur Express FM, l’enjeu dépasse largement l’équilibre comptable entre les recettes et les dépenses de l’État. Il a appelé à repenser la philosophie même de la loi de finances, dans un contexte où le pays reste confronté à une croissance insuffisante, au chômage, aux difficultés d’investissement et à une administration encore largement perçue comme un frein à l’initiative économique.
Son intervention fait écho aux débats particulièrement houleux qui avaient entouré la Loi de finances 2026. Adoptée en décembre 2025 après un long marathon parlementaire, celle-ci avait suscité de profondes divergences sur les orientations économiques et sociales du gouvernement. Dhafer Sghiri avait alors voté contre le texte, le jugeant notamment dépourvu de vision stratégique malgré plusieurs mesures en faveur des catégories vulnérables, des petits producteurs et des PME.
Sortir d’une vision purement comptable
Pour Dhafer Sghiri, la première rupture à opérer concerne la manière même dont la loi de finances est pensée.
Il a avancé qu’il faudrait « sortir de cette idée que la loi de finances est une loi de comptabilité », dans laquelle l’État se contente de détailler ses recettes, ses dépenses et son rôle social. À ses yeux, le texte budgétaire doit avant tout constituer un instrument de politique économique et déterminer la manière dont les ressources publiques peuvent contribuer à transformer durablement le pays.
Il s’est notamment interrogé sur la pertinence d’un exercice qui se répète sans apporter de réponse suffisante aux difficultés structurelles de l’économie tunisienne. Car, selon lui, le problème ne réside pas uniquement dans les équilibres budgétaires. « In fine, nous n’avons trouvé de solutions ni pour le chômage, ni pour le développement, ni pour la croissance économique », a-t-il déploré.
Cette interrogation prend une dimension particulière dans une économie qui peine encore à retrouver un rythme de croissance suffisamment soutenu. La Loi de finances 2026 avait été bâtie sur une hypothèse de croissance de 3,2%, alors que la progression enregistrée au premier trimestre 2026 s’est établie à 2,6% en glissement annuel, alimentant les interrogations sur la capacité de l’économie à atteindre les objectifs retenus.
Comment allons-nous dépenser l’argent du peuple ?
Face à cette situation, Dhafer Sghiri a appelé les experts et les citoyens à ne plus rester à distance du processus d’élaboration budgétaire.
Il les a invités à prendre contact avec la Commission des finances et à formuler des propositions concrètes. Car, selon lui, la question fondamentale posée par une loi de finances est finalement simple : comment l’État entend-il dépenser l’argent du peuple et dans quel but ?
Il a plaidé ainsi pour un véritable dialogue autour des choix budgétaires, auquel les citoyens, les économistes, les entrepreneurs et les différents experts devraient prendre part, estimant que le débat budgétaire ne devrait pas être cantonné aux institutions et aux séances parlementaires.
Cette approche rejoint d’ailleurs l’une des critiques qu’il avait formulées lors de l’examen du PLF 2026 : l’élaboration du texte aurait dû associer davantage les différents acteurs concernés afin de faire émerger une véritable stratégie économique.
2027, « une année tournant »
Le député a situé cette réflexion dans une perspective plus large considérant 2027 comme une année charnière.
« Si nous ne nous ne parvenons pas cette année à élaborer une loi de finances capable de créer de la richesse, je ne vois pas comment nous allons parvenir à 2028 », a-t-il mis en garde.
Derrière cette formule, Dhafer Sghiri pose la question de la capacité de la Tunisie à sortir d’une logique de gestion permanente des contraintes pour entrer dans une dynamique de création de richesse.
La question est d’autant plus sensible que les besoins de financement de l’État demeurent importants. Les débats parlementaires récents autour de nouveaux financements ont d’ailleurs remis au centre des discussions la nécessité de renforcer l’investissement, d’améliorer le climat des affaires, d’accroître l’autonomie financière du pays et de réduire la dépendance à l’endettement.
Simplifier l’économie et desserrer l’étau administratif
Mais pour le député, la création de richesse ne peut pas reposer uniquement sur les choix budgétaires. Elle suppose également de s’attaquer à un autre problème qu’il considère comme ancien : les blocages administratifs.
Dhafer Sghiri a noté dans ce sens que certaines attentes exprimées par les Tunisiens depuis 2011 restent toujours insatisfaites. Il a cité notamment la libéralisation de l’économie, la suppression des entraves bureaucratiques et la simplification des procédures.
Il a dénoncé d’ailleurs que de nombreux dispositifs administratifs continuent de limiter l’initiative privée. Selon lui, une partie de l’administration refuse encore de renoncer à certains mécanismes de contrôle qui pèsent sur l’activité économique, les autorisations en l’occurence. Une situation qui, à ses yeux, pénalise particulièrement les jeunes qui souhaitent entreprendre et créer leur propre activité.
Libérer l’initiative pour créer de la richesse
Le constat rejoint ainsi une question qui avait déjà traversé les débats sur la Loi de finances 2026 : comment produire davantage de richesse plutôt que de se limiter à déterminer comment distribuer ou financer les ressources disponibles ?
Lors des discussions parlementaires de décembre dernier, Dhafer Sghiri avait déjà appelé à une vision économique fondée sur des décisions courageuses, des procédures simplifiées, l’investissement et la créativité, ainsi que sur la capacité à redonner des perspectives à la jeunesse.
Quelques mois plus tard, son propos reste centré sur la même équation : une loi de finances ne peut, selon lui, se résumer à un exercice annuel de recettes et de dépenses. Elle doit permettre de préparer l’avenir, de libérer l’investissement, de réduire les obstacles administratifs et, surtout, de créer les conditions d’une croissance durable.
À défaut, estime le député, la Tunisie risque de continuer à traiter année après année les mêmes difficultés sans parvenir à s’attaquer à leurs causes profondes.
N.J










