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600 usines en moins en cinq ans : l’industrie tunisienne se meurt

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Service IA, Business News

Par Raouf Ben Hédi

    Le tissu industriel tunisien se rétrécit. En cinq ans, le pays a perdu 600 entreprises industrielles de dix salariés ou plus. Les entreprises totalement exportatrices reculent elles aussi, le textile continue de perdre des unités et les partenariats étrangers s’érodent. La production industrielle, elle, résiste encore, tout comme l’emploi, signe que la désindustrialisation tunisienne ne prend pas la forme d’un effondrement brutal, mais d’une lente érosion de l’appareil productif. Une tendance suffisamment préoccupante pour mériter une politique industrielle forte. Or, depuis le 27 avril 2026, la Tunisie n’a même plus de ministre de l’Industrie de plein exercice.

    Le chiffre résume à lui seul l’ampleur du recul : 4.519 entreprises industrielles de dix salariés ou plus sont aujourd’hui recensées en Tunisie, contre 5.119 cinq ans auparavant. 600 entreprises en moins, soit près de 12 % du tissu industriel structuré qui s’est évaporé en cinq ans.

    Le terme « usines », utilisé dans le titre, mérite une précision. Les statistiques de l’Agence de promotion de l’industrie et de l’innovation (APII) portent sur les entreprises industrielles employant au moins dix personnes. L’Agence précise elle-même qu’une entreprise peut sortir de sa base lorsqu’elle passe sous ce seuil, cesse provisoirement son activité ou devient saisonnière. La différence entre deux périodes ne signifie donc pas que 600 établissements ont officiellement fermé leurs portes.

    Elle signifie en revanche quelque chose de difficilement contestable : la Tunisie compte aujourd’hui beaucoup moins d’entreprises industrielles d’une certaine taille qu’il y a cinq ans.

    Le cœur exportateur s’effrite

    L’industrie totalement exportatrice a constitué pendant des décennies l’un des grands succès économiques tunisiens. Textile, composants automobiles, câblage, électronique, mécanique : la Tunisie a bâti une partie de son modèle industriel sur sa proximité avec l’Europe, une main-d’œuvre qualifiée et des délais logistiques courts.

    Aujourd’hui encore, les entreprises totalement exportatrices ne représentent que 44,5 % des entreprises industrielles recensées par l’APII, mais elles emploient 356.338 personnes sur un total de 527.140, soit 67,6 % des emplois industriels couverts par cette base, selon les statistiques officielles de l’APII.

    Deux entreprises industrielles sur trois peuvent donc ne pas être exportatrices ; deux emplois industriels sur trois se trouvent, eux, dans celles qui le sont. Or leur nombre diminue. La contraction est particulièrement visible lorsqu’on la replace dans le temps. Elles étaient 2.239 au deuxième trimestre 2021. Elles ne sont plus que 2.012 aujourd’hui : 227 entreprises totalement exportatrices en moins en cinq ans.

    Ce sont précisément les entreprises qui relient directement l’appareil productif tunisien aux marchés internationaux qui deviennent moins nombreuses.

    Ce constat ne signifie pas que la Tunisie serait sortie des chaînes de valeur européennes. Elle reste un site industriel important dans plusieurs filières, particulièrement dans les industries mécaniques et électriques. Il indique cependant que l’avantage industriel accumulé pendant plusieurs décennies n’est plus en train de s’élargir. Il se contracte.

    Le textile perd des usines, mais reste vital

    Le textile-habillement permet de mesurer concrètement cette transformation.

    L’APII recense actuellement 1.275 entreprises dans le secteur. Elles représentent à elles seules plus de 28 % de l’ensemble des entreprises industrielles de dix salariés ou plus.

    Surtout, elles emploient encore 143.617 personnes, dont 130.988 dans le régime totalement exportateur. Les données sectorielles de l’APII montrent ainsi qu’un peu plus d’un emploi industriel recensé sur quatre reste lié au textile et à l’habillement.

    Ce poids rend son recul d’autant plus préoccupant. En cinq ans, le secteur a perdu 239 entreprises de dix salariés ou plus, soit près de 40 % des 600 entreprises industrielles sorties du tissu recensé sur la période. À lui seul, le textile-habillement représente donc quatre unités perdues sur dix. Une concentration du recul qui montre à quel point l’un des piliers historiques de l’industrie tunisienne est aujourd’hui fragilisé.

    Et les données de production ne permettent pas, cette fois, de relativiser totalement le phénomène. Selon l’Institut national de la statistique, la production du textile, de l’habillement et du cuir a diminué de 3,4 % au premier semestre 2026 par rapport aux six premiers mois de 2025.

    Ce secteur a longtemps symbolisé l’insertion industrielle tunisienne en Europe. Il reste puissant, exportateur et gros pourvoyeur d’emplois, mais sa base productive s’amenuise.

    La production résiste, et c’est justement ce qui masque le problème

    Il serait cependant excessif de décrire une industrie tunisienne en train de s’effondrer partout et simultanément. Les derniers chiffres officiels obligent à une lecture plus nuancée.

    Au deuxième trimestre 2026, la production industrielle a progressé de 1,5 % sur un an. Sur les six premiers mois de l’année, elle affiche même une hausse de 2,9 %. L’agroalimentaire progresse de 9,3 % au premier semestre et les industries mécaniques et électriques de 4 %. À l’inverse, la chimie recule de 9,2 %, les matériaux de construction, céramique et verre de 4,1 % et le textile-habillement-cuir de 3,4 %, selon les derniers chiffres de l’INS.

    Il y a là un réel paradoxe. La Tunisie compte moins d’entreprises industrielles, mais les entreprises qui restent continuent de produire et emploient plus de personnes.

    L’emploi industriel, lui, résiste. Les entreprises recensées par l’APII employaient environ 520.300 personnes au deuxième trimestre 2022. Elles en emploient aujourd’hui 527.140, selon les dernières données de l’Agence. En quatre ans, l’industrie a donc gagné près de 6.800 emplois, soit 1,3 %, alors même que le nombre d’entreprises industrielles recensées a fortement reculé.

    Le contraste est frappant : moins d’entreprises, mais légèrement plus d’emplois. Une partie du phénomène peut s’expliquer par une concentration de l’activité dans des entreprises plus importantes. Une autre tient à la méthodologie même de l’APII : une entreprise qui passe sous le seuil de dix salariés sort de cette statistique sans nécessairement disparaître économiquement.

    Cela n’annule pas le signal, mais permet de mieux le définir : la désindustrialisation tunisienne n’est pas, à ce stade, un effondrement de la production ou de l’emploi. C’est d’abord une érosion de la densité de son tissu productif.

    Le poids stratégique des partenaires étrangers

    Un autre indicateur mérite attention : la présence étrangère dans l’industrie tunisienne.

    Les statistiques de l’APII recensent aujourd’hui 1.300 entreprises industrielles à participation étrangère, dont 871 à capitaux entièrement étrangers et 1.083 totalement exportatrices.

    La France demeure le premier partenaire industriel de la Tunisie, avec des participations dans 552 entreprises, devant l’Italie avec 347, l’Allemagne avec 124 et la Belgique avec 76.

    Ces chiffres sont importants parce que l’industrie tunisienne ne s’est jamais développée en vase clos. Son principal atout réside précisément dans sa capacité à s’insérer dans les chaînes de production européennes.

    Une usine allemande, française ou italienne implantée en Tunisie ne représente pas seulement des capitaux étrangers. Elle apporte des commandes, des technologies, des standards industriels, des emplois qualifiés et une place dans une chaîne de valeur internationale.

    Lorsque cette présence cesse de progresser ou se contracte, c’est donc une partie du modèle industriel tunisien qui s’affaiblit.

    Une industrie toujours concentrée sur le littoral

    La contraction du tissu industriel n’a pas davantage corrigé les vieux déséquilibres régionaux. Les données de l’APII montrent que 80,3 % des entreprises industrielles tunisiennes sont concentrées dans trois grandes zones : le Centre-Est en accueille 37,3 %, le Nord-Est 22,2 % et le Grand Tunis 20,8 %.

    Les chiffres officiels permettent de mesurer l’écart. Le Centre-Est compte 1.686 entreprises industrielles de dix salariés ou plus et le Grand Tunis 940. À titre de comparaison, Gafsa n’en compte que 36, Sidi Bouzid 40, Kasserine 45, Kébili 24 et Tataouine seulement 14.

    Cette géographie industrielle est d’autant plus frappante que le développement des régions intérieures figure depuis des années parmi les priorités affichées par les pouvoirs publics. La Tunisie ne peine donc pas seulement à préserver son tissu industriel. Elle n’a toujours pas réussi à l’étendre réellement aux régions qui en ont le plus besoin.

    Une désindustrialisation « lente, cumulative et silencieuse »

    C’est ici que le dernier numéro d’EcoWeek, la lettre économique de Hachemi Alaya, apporte un éclairage particulièrement intéressant.

    Et un chiffre résume à lui seul la profondeur du phénomène : l’industrie représentait encore 24,5 % du PIB tunisien au deuxième trimestre 2011. Quinze ans plus tard, au deuxième trimestre 2026, son poids est tombé à 18,3 %, selon les calculs d’EcoWeek. Autrement dit, l’industrie a perdu 6,2 points de PIB en quinze ans.

    Hachemi Alaya qualifie ce qui se déroule en Tunisie de « désindustrialisation lente, cumulative et silencieuse ». Son diagnostic rejoint ce que montrent les différentes séries : moins d’entreprises, recul du tissu totalement exportateur, érosion des partenariats étrangers et concentration géographique persistante de l’appareil industriel.

    Le problème est d’autant plus sérieux que cette désindustrialisation n’est pas le résultat d’une transformation réussie de l’économie tunisienne. Dans les pays développés, le recul relatif de l’industrie a souvent accompagné l’enrichissement, la montée en gamme technologique et l’essor de services à forte valeur ajoutée. Rien de comparable en Tunisie. L’industrie perd du terrain dans une économie qui reste marquée par une croissance faible et un investissement productif insuffisant, sans qu’un nouveau moteur de productivité ait véritablement pris le relais. C’est précisément ce qui conduit Hachemi Alaya à y voir non pas une mutation normale de l’économie, mais le « symptôme d’un déclin économique ».

    Mais EcoWeek va plus loin en avançant une explication politique. L’économiste évoque le « coût industriel du souverainisme économique » et pointe moins un problème de discours qu’un problème d’environnement économique.

    Une industrie investit sur le temps long. Elle doit connaître le prix auquel elle achètera son énergie, savoir si elle pourra importer ses intrants, anticiper sa fiscalité, accéder au financement, faire sortir ses marchandises rapidement des ports et pouvoir compter sur l’exécution d’un contrat lorsque survient un litige.

    EcoWeek insiste ainsi sur la visibilité de la demande, l’énergie, les intrants importés, les relations avec l’administration, les ports, le financement et la justice.

    Derrière tous ces facteurs, Hachemi Alaya en place un au-dessus des autres : la confiance. Aucun dispositif d’aide ou d’incitation ne peut, selon lui, compenser durablement l’incertitude sur les règles, les délais ou la sécurité juridique d’un investissement.

    La question du souverainisme prend alors une dimension paradoxale.

    Depuis plusieurs années, le discours officiel tunisien exalte la souveraineté nationale, la production locale et la réduction de la dépendance envers l’étranger. Mais la souveraineté économique ne se décrète pas, elle se produit.

    Elle suppose des entreprises, des machines, des capitaux, des ingénieurs, des ouvriers, de l’énergie et des débouchés. Elle suppose surtout que quelqu’un accepte aujourd’hui d’investir de l’argent en Tunisie dans l’espoir d’y produire encore dans dix ou vingt ans.

    On peut réduire certaines importations par une décision administrative, mais on ne crée pas une usine par décret.

    Et depuis avril, même plus de ministre de l’Industrie

    C’est dans ce contexte qu’une anomalie politique prend tout son relief.

    Depuis le 27 avril 2026, la Tunisie n’a plus de ministre de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie de plein exercice.

    Le portefeuille est géré par Salah Zouari, ministre de l’Équipement et de l’Habitat. La composition officielle du gouvernement, actualisée en septembre, le présente toujours comme « chargé de la gestion du ministère de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie » depuis le 27 avril.

    Près de cinq mois sans titulaire à la tête d’un département aussi stratégique ne sont évidemment pas la cause de la désindustrialisation tunisienne. Celle-ci est bien plus ancienne et résulte d’un ensemble de facteurs accumulés sur plusieurs gouvernements. Mais le symbole est difficile à ignorer.

    La Tunisie parle de souveraineté économique, de relance de la production et de création de richesse. Dans le même temps, l’un des ministères qui devraient porter cette ambition fonctionne depuis près de cinq mois sans ministre de plein exercice.

    L’espoir demeure

    Il serait injuste, enfin, de présenter la Tunisie comme un pays condamné industriellement.

    Elle conserve des avantages que beaucoup de ses concurrents aimeraient posséder : une heure de décalage avec l’Europe centrale, quelques jours de transport maritime avec ses principaux clients, une tradition industrielle vieille de plusieurs décennies, des techniciens et ingénieurs qualifiés et un savoir-faire réel dans le textile, l’électrique, l’électronique, les composants automobiles, la mécanique, l’agroalimentaire et la pharmacie.

    Les chiffres de 2026 montrent d’ailleurs que plusieurs de ces industries continuent de progresser.

    C’est précisément pour cela que les 600 entreprises perdues en cinq ans doivent inquiéter.

    La Tunisie n’est pas un désert industriel qu’il faudrait construire de zéro. Elle est un pays industriel qui laisse progressivement s’éroder un avantage qu’il possédait déjà.

    Et dans la compétition actuelle pour rapprocher les chaînes de production du marché européen, cet avantage devrait valoir de l’or.

    Raouf Ben Hédi

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    2 commentaires

    1. Hannibal

      Répondre
      14 septembre 2026 | 13h43

      … Par contre l’usine des mensonges fonctionne à plein régime

    2. HatemC

      Répondre
      14 septembre 2026 | 13h38

      Une partie importante de l’industrie tunisienne travaille pour des donneurs d’ordre étrangers. Elle fabrique selon des cahiers des charges fixés ailleurs, avec des marges parfois limitées.

      Ce modèle présente plusieurs faiblesses :

      Dépendance à quelques grands clients.
      Forte concurrence internationale.
      Faible maîtrise des marques et de la commercialisation.
      Difficulté à imposer ses prix.
      Risque de délocalisation vers un pays moins cher.

      Le problème est de rester cantonné à la partie la moins rémunératrice de la chaîne de valeur.

      La Tunisie doit passer progressivement de la simple sous-traitance à la conception, à l’ingénierie, à la fabrication de composants complexes et aux produits à forte valeur ajoutée.

      De plus pour établir un diagnostic solide, il faudrait connaître la répartition exacte des fermetures par secteur, gouvernorat, taille d’entreprise, statut exportateur et nombre d’emplois perdus.

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