Le secrétaire général de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), Slaheddine Selmi, a livré, lundi 14 septembre 2026, un constat particulièrement sévère de la situation économique et sociale en Tunisie et de l’état du dialogue social. Depuis Le Caire, où il participe à la 52e session de la Conférence arabe du travail, il a dénoncé des difficultés accumulées, des blocages dans le traitement des crises économiques et sociales, la « diabolisation » de l’action syndicale, l’arrêt des négociations sociales ainsi que des restrictions touchant les droits et libertés.
Dans son intervention devant la conférence organisée par l’Organisation arabe du travail du 13 au 20 septembre, M. Selmi a directement interpellé le gouvernement tunisien sur ses engagements en matière de droits sociaux et syndicaux. Une sortie qui intervient sur fond de fortes tensions entre l’UGTT et le pouvoir et quelques jours seulement après la décision de la Centrale syndicale de préparer une mobilisation progressive pouvant aller jusqu’à la grève générale.
Le gouvernement tunisien directement interpellé
Revenant d’abord sur le thème de la conférence, Slaheddine Selmi a insisté sur la nécessité d’articuler croissance économique durable et justice sociale. Il a souligné l’interdépendance entre les droits civils et politiques, d’une part, et les droits sociaux, économiques et culturels, le développement, l’environnement et la paix, d’autre part.
Pour le secrétaire général de l’UGTT, la croissance économique ne peut répondre aux exigences de durabilité si elle ne s’accompagne pas de justice sociale. Les transformations technologiques accélérées et les changements climatiques imposent également, selon lui, de repenser la vision arabe de l’avenir du travail et les politiques économiques et sociales.
Il a notamment évoqué le défi de la fracture numérique au sein des sociétés et entre les États, la transition vers une économie verte et la durabilité environnementale, ainsi que la nécessité d’une gouvernance permettant une gestion durable, le développement des compétences et le renforcement de la justice sociale. Il a également insisté sur le rôle du dialogue entre les trois partenaires de la production pour renforcer le consensus et la confiance, améliorer la productivité et favoriser le travail décent.
Slaheddine Selmi a ensuite estimé qu’en tant que partenaire social, l’UGTT était en droit d’interpeller les gouvernements arabes, « au premier rang desquels le gouvernement tunisien », sur leur devoir de ratifier les normes arabes et internationales du travail ainsi que les conventions consacrant les droits sociaux et les principes des droits humains, et de respecter les obligations qui en découlent.
Il a également revendiqué le droit de participer aux décisions concernant les choix économiques et sociaux. Le responsable syndical a appelé les gouvernements et les employeurs arabes à orienter les investissements vers la lutte contre la pauvreté et toutes les formes de discrimination touchant notamment les régions, les femmes et les migrants, et à favoriser des investissements productifs à forte intensité d’emploi et à forte valeur ajoutée.
Il a, dans le même temps, réclamé l’institutionnalisation du dialogue social afin d’en faire un mode de fonctionnement et de recherche de compromis entre les partenaires sociaux, au service des entreprises, du travail décent et d’une vie digne.
C’est toutefois lorsqu’il a abordé directement la situation tunisienne que son discours s’est nettement durci. Slaheddine Selmi a déclaré constater, depuis cette tribune arabe et « avec amertume et mécontentement », les difficultés accumulées que connaît la Tunisie, les blocages dans le traitement des crises économiques et sociales, les restrictions imposées à l’action syndicale et sa « diabolisation », ainsi que l’arrêt des négociations sociales.
Il a également dénoncé des restrictions touchant les droits et libertés et une « instrumentalisation de la justice » qui, selon lui, suscite des inquiétudes quant aux garanties d’un procès équitable et au droit de la défense.
Face à cette situation, le secrétaire général de l’UGTT a appelé à « faire du dialogue notre soupape de sécurité et notre priorité », estimant qu’il était indispensable de concilier les impératifs d’une croissance économique durable avec ceux de la justice sociale.
« Sans dialogue, sans liberté et sans conviction dans la complémentarité des rôles et des idées, personne ne peut, seul, gagner la bataille de l’avenir », a-t-il soutenu, citant notamment la lutte contre la pauvreté, l’exploitation, l’autoritarisme et les discriminations, mais aussi les défis liés à l’accélération de la transformation numérique et aux changements climatiques.
M. Selmi a réaffirmé que la liberté syndicale, le dialogue social et la négociation collective ne constituaient ni des privilèges ni des choix circonstanciels, mais des droits et des obligations juridiques aux niveaux national, arabe et international. Ils constituent également, selon lui, des conditions essentielles à la stabilité sociale, au développement durable et à une transition juste.
Il a, dans ce cadre, renouvelé son appel au gouvernement tunisien afin qu’il respecte ses engagements arabes et internationaux et adopte des mesures concrètes et urgentes garantissant les droits et libertés syndicales. Il a également réclamé la reprise d’un dialogue sérieux et régulier, fondé sur une négociation responsable et le respect mutuel, conformément aux normes arabes et internationales du travail.
Le secrétaire général de l’UGTT a enfin appelé l’Organisation arabe du travail à assumer ses responsabilités en tant qu’espace de représentation tripartite des partenaires sociaux, notamment à travers ses mécanismes d’investigation, de reddition de comptes et de contrôle, afin de garantir le respect des normes arabes et internationales du travail et des engagements qui en découlent.
Une sortie cinq jours après le maintien du cap vers la grève générale
Cette intervention intervient cinq jours après la réunion, mercredi 9 septembre 2026, de l’instance administrative de l’UGTT. Celle-ci avait réaffirmé son attachement à la décision d’organiser une grève générale et mandaté le bureau exécutif national pour élaborer un « plan de lutte progressif jusqu’à la grève générale ».
Dans son communiqué publié le lendemain, la Centrale avait appelé ses différentes structures à préparer la mobilisation et à renforcer la coordination sur le terrain, tout en réclamant l’ouverture d’un véritable dialogue sur l’avenir du pays.
L’UGTT avait dressé un constat particulièrement critique de la situation économique, sociale et politique et tenu le pouvoir en place « pleinement responsable » de l’échec dans la gestion des affaires publiques, de la concentration de la décision et de l’absence de dialogue avec les forces sociales, civiles et politiques.
La Centrale avait également dénoncé ce qu’elle considère comme une offensive contre le travail syndical et les syndicalistes. Elle avait réclamé la libération des syndicalistes emprisonnés, l’abandon des poursuites visant ceux concernés ainsi que la réintégration de ceux ayant été révoqués.
Sur le terrain économique et social, elle avait réclamé un plan national urgent de sauvetage accordant notamment la priorité à la protection du pouvoir d’achat, au soutien aux entreprises et établissements publics, à l’emploi, au développement régional et à la préservation des services publics.
Le discours de Slaheddine Selmi au Caire porte ainsi devant une instance tripartite arabe les critiques formulées par la Centrale en Tunisie, au moment où celle-ci prépare une nouvelle phase de mobilisation pouvant aller jusqu’à la grève générale.
La Palestine et les conflits régionaux en toile de fond
Dans la dernière partie de son intervention, Slaheddine Selmi a estimé que la réflexion sur le développement durable et la justice sociale dans le monde arabe ne pouvait être dissociée des transformations géopolitiques accélérées que connaît le Moyen-Orient et de leurs conséquences sur la sécurité des populations, la stabilité des États et l’avenir de la cause palestinienne.
Il a réaffirmé la position de principe de l’UGTT en faveur du droit du peuple palestinien à la liberté et à l’autodétermination, à l’établissement d’un État indépendant sur sa terre avec Al-Qods Al-Charif pour capitale ainsi qu’au droit au retour des réfugiés conformément aux résolutions internationales.
M. Selmi a enfin averti que la poursuite des tensions, des conflits et des guerres dans la région ne ferait qu’aggraver les crises économiques et sociales, élargir la pauvreté, le chômage et la migration et fragiliser les fondements du développement et de la stabilité.
Pour le secrétaire général de l’UGTT, l’instauration d’une paix juste et globale dans la région constitue ainsi une condition essentielle à la construction d’un développement arabe durable et équitable.
I.N.










