Heure de Tunis :
Plus de prévisions: Meteo 25 jours Paris
Light
Dark

L’échelle qu’on retire

Article réservé aux abonnés

Par Mohamed Salah Ben Ammar

    Par Mohamed Salah Ben Ammar

    À la veille de la rentrée universitaire, il existe une injustice plus cruelle que celle que l’on voit : celle que l’on finit par trouver normale.

    En Tunisie, on répète que l’université sélectionne au mérite. C’est rassurant. C’est aussi incomplet. Car avant de mesurer le mérite, il faudrait regarder d’où partent ceux que l’on met en compétition. On ne peut pas demander à deux enfants de courir la même course lorsque l’un part avec une piste, un entraîneur et une voiture d’assistance, et que l’autre commence pieds nus dans le sable.

    Le problème n’est donc pas de savoir si l’on doit favoriser les enfants des régions. Le problème est de savoir comment réparer une inégalité que personne de sérieux ne peut plus nier.

    Taux de réussite au baccalauréat par gouvernorat – session principale, juin 2026.


    Le système d’orientation tunisien est présenté comme une mécanique scientifique. Chaque candidat obtient un score propre à chaque filière : une formule générale pondérée selon la section du baccalauréat, à laquelle s’ajoutent une ou plusieurs matières spécifiques. 

    Le guide 2026 recense quarante-sept formules différentes. Un même élève peut donc avoir plusieurs scores pour une même moyenne selon la formation demandée.

    Et puis il existe un correctif : une majoration régionale de 7 %, destinée à certains candidats de délégations défavorisées lorsqu’ils postulent dans leur propre gouvernorat.

    Sept pour cent. Comme si l’injustice territoriale pouvait être réparée à coups de décimales.

    Surtout, ce correctif connaît de nombreuses exclusions : médecine, cycles préparatoires aux études d’ingénieur, licence en éducation, et formations rares concentrées dans un nombre limité d’établissements. Le résultat est paradoxal : là où l’enjeu est le plus déterminant pour changer une trajectoire sociale, le correctif disparaît précisément.

    Il faut pourtant regarder la réalité en face.

    La carte des résultats du baccalauréat 2026 ressemble à une radiographie du pays. Celles des années précédentes ressemblent à s’y méprendre à celle de cette année. 

    Sur la façade orientale, de Bizerte à Médenine, en passant par Tunis, Nabeul, Sousse, Monastir, Mahdia et Sfax, les taux de réussite sont nettement supérieurs. À l’intérieur, plusieurs gouvernorats restent dans les tranches les plus faibles. Jendouba, Le Kef, Kasserine et Gafsa sont sous les 30 %.

    Et cette géographie du bac devient ensuite une géographie de l’orientation.

    Sfax envoie plus d’un bachelier sur dix vers les écoles d’ingénieurs ; Tataouine, moins de deux sur cent. Tunis oriente près d’un dixième de ses bacheliers vers les grandes écoles de commerce et de gestion ; Sidi Bouzid, Gafsa et Kébili, à peine quatre pour mille.

    Ce ne sont pas des écarts. Ce sont des murs.

    On expliquera ces différences par les lycées, les enseignants, les familles, l’information disponible, les conditions économiques, le chômage. Tout cela est vrai.

    Mais additionner les explications ne doit pas devenir une manière élégante de ne rien changer.

    Car ces inégalités ne sont pas apparues hier. Elles sont le produit d’une histoire territoriale, d’investissements longtemps concentrés sur le littoral, d’un enseignement supérieur qui s’est développé beaucoup plus tardivement dans l’intérieur du pays. La République a proclamé l’égalité ; elle n’a jamais complètement égalisé les conditions permettant de la réaliser.

    Alors oui : l’État doit corriger.

    Pas pour distribuer des diplômes qui vont faire des chômeurs de plus. Pas pour fabriquer artificiellement du mérite. Mais pour donner à ceux qui partent de plus loin les moyens de parcourir la même distance dans les mêmes conditions.

    Cela signifie des coefficients correcteurs réellement efficaces pour les régions défavorisées. Appelez le comme vous le voulez, discrimination positive ou justice sociale ou mesures correctrices. Mais les fait est qu’il faut des bourses suffisantes, des logements universitaires, des internats, des transports, des conditions matérielles d’études dignes, un accès renforcé aux préparations et aux formations d’excellence. Et surtout, des investissements durables dans les établissements de l’intérieur.

    L’équité n’est pas de donner exactement la même chose à tout le monde.

    L’égalité, c’est donner la même ligne d’arrivée. L’équité, c’est accepter de ne pas donner la même aide au départ.

    Et il faut cesser de brandir les quelques enfants de Kasserine, de Sidi Bouzid, de Jendouba ou de Tataouine qui réussissent comme la preuve que tout fonctionne. Leur réussite démontre exactement l’inverse : ils ont réussi malgré les obstacles, pas parce que le système les avait supprimés.

    C’est ainsi que l’injustice devient héréditaire.

    Une génération manque de moyens. La suivante manque de diplômés. Puis les meilleurs partent. Et l’absence de cadres devient à son tour la justification du retard.

    Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir si l’on doit « avantager » les enfants des régions.

    C’est de savoir si l’État a le droit de prétendre à l’égalité lorsqu’il connaît parfaitement l’inégalité des points de départ et refuse de la corriger.

    Depuis 2011 bien des actions correctrices auraient pu être mises en œuvre. Or rien de substantiel n’a été entrepris et la mécanique de l’exclusion persiste. C’est peut être là que réside le plus grave échec de la Révolution.

    Le mérite n’est pas une donnée tombée du ciel. Il se construit avec une école, un environnement, une famille, un logement, des livres, du temps, des enseignants et parfois simplement la possibilité de travailler dans de bonnes conditions.

    Un enfant pauvre et isolé qui réussit n’est pas la preuve que l’échelle est inutile.

    Il est la preuve qu’il faut cesser de retirer l’échelle à ceux qui sont encore en bas.

    Car l’équité, ce n’est pas donner un privilège aux enfants des régions.

    C’est enfin leur donner les moyens de ne plus avoir besoin de privilèges.

    BIO EXPRESS

    Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014

    Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

    Subscribe to Our Newsletter

    Keep in touch with our news & offers

    Contenus Sponsorisés

    Répondre

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *