Une nouvelle cartographie de l’offre médicale tunisienne met en lumière une fracture sanitaire aussi profonde qu’ancienne. Si l’accès à un généraliste reste relativement aisé sur l’ensemble du territoire, consulter certains spécialistes devient un véritable parcours pour les habitants de plusieurs régions de l’intérieur. À Hazoua, le rhumatologue le plus proche est à plus de 200 kilomètres. À Dhehiba, aucune des treize spécialités étudiées n’est référencée dans un rayon de cent kilomètres. Les données de Sina Connect, confrontées à celles du Conseil national de l’Ordre des médecins, de l’OMS et de la Banque mondiale, racontent surtout l’échec d’un pays qui connaît ces déséquilibres depuis des années sans parvenir à les corriger.
À Hazoua, dans le gouvernorat de Tozeur, mieux vaut ne pas avoir besoin d’un rhumatologue. Le plus proche se trouve, selon une nouvelle cartographie de l’offre médicale tunisienne, à 209 kilomètres à vol d’oiseau.
À Dhehiba, dans le gouvernorat de Tataouine, le problème prend une autre dimension. Sur les treize spécialités médicales étudiées — cardiologie, neurologie, rhumatologie, gynécologie, pédiatrie, ophtalmologie, dermatologie, psychiatrie, ORL notamment — aucune n’est disponible à moins de cent kilomètres. Pour l’ensemble de ces spécialités, la distance moyenne atteint 118 kilomètres.
Changeons maintenant de médecin. Pour consulter un généraliste, la Tunisie devient soudain un tout autre pays. La distance moyenne tombe à 2,8 kilomètres et aucune des 264 délégations ne se trouve à plus de 15,9 kilomètres du généraliste le plus proche. Même constat pour les pharmacies : 3,3 kilomètres en moyenne.
C’est ce contraste que met en évidence l’étude publiée en septembre 2026 par Sina Connect, une plateforme tunisienne d’orientation médicale. Elle a croisé une base de plus de 19.900 médecins avec les 264 délégations et les données démographiques du recensement 2024.
Mais derrière les cartes apparaît surtout une vieille maladie tunisienne : l’adresse du patient continue de déterminer une partie de son accès aux soins.

Six gouvernorats sans neurologue référencé
Siliana, Le Kef, Kasserine, Tozeur, Kébili et Tataouine ne comptent, dans la base utilisée par Sina Connect, aucun neurologue référencé, dans le public comme dans le privé. Ils représentent ensemble 1,41 million d’habitants.
En rhumatologie, six gouvernorats sont également concernés, représentant cette fois 1,56 million d’habitants.
Ces chiffres nécessitent une précaution. Sina Connect précise elle-même qu’une absence signifie qu’aucun praticien ne figure dans sa base au moment de l’étude et non qu’un registre administratif certifie l’absence absolue de médecin. Les distances sont en outre calculées à vol d’oiseau depuis le centre des délégations.
Mais ces limites méthodologiques ne suffisent pas à expliquer l’ampleur du déséquilibre observé. D’autant que celui-ci ne date pas de 2026.
Neuf ans plus tôt, les mêmes régions
Une étude publiée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) à partir notamment des données du Conseil national de l’Ordre des médecins (Cnom) permet de remonter à 2017.
À l’époque déjà, les disparités territoriales étaient nettement plus fortes chez les spécialistes que chez les généralistes. Tunis, Sousse et Sfax figuraient parmi les régions les mieux dotées. À l’autre bout du classement apparaissaient Tataouine, Kasserine, Jendouba, Sidi Bouzid et Le Kef.
Neuf ans plus tard, Tataouine, Kasserine, Le Kef et d’autres régions de l’intérieur réapparaissent dans les zones les moins bien desservies de la cartographie de Sina Connect.
Ce que celle-ci mesure aujourd’hui n’est donc pas une crise soudaine. C’est la persistance d’un déséquilibre que la Tunisie connaît depuis des années.
Le CNOM lui-même avait déjà relevé la forte concentration des médecins, particulièrement des spécialistes, à Tunis et dans les régions côtières.
Le problème n’est pas seulement le nombre de médecins
Les moyennes nationales ont un défaut : elles mettent dans la même colonne le spécialiste installé à Tunis et l’habitant de Dhehiba qui doit parcourir plus de cent kilomètres pour le consulter.
La Banque mondiale avait déjà relevé cette concentration des services spécialisés dans les grandes villes. Le véritable problème tunisien n’est donc pas uniquement de savoir combien de médecins le pays forme, ni même combien partent exercer à l’étranger. Il faut aussi demander où exercent ceux qui restent.
Car un spécialiste situé à 200 kilomètres existe parfaitement dans les statistiques nationales. Beaucoup moins dans la vie quotidienne du malade.
Quand le service public ne corrige pas la carte
On pourrait imaginer une répartition assez logique : là où l’installation privée est économiquement peu attractive, l’hôpital public prend le relais. La réalité est moins ordonnée.
À Siliana, par exemple, Sina Connect ne référence aucun cardiologue dans le privé, mais quatre à l’hôpital. Là, le service public remplit sa fonction de compensation territoriale.
À Tataouine, c’est l’inverse : deux cardiologues sont référencés dans le privé et aucun à l’hôpital.
À Tozeur, le constat est plus spectaculaire encore. Le rhumatologue le plus proche se trouve à 181 kilomètres, public et privé confondus. Si l’on ne considère que les hôpitaux publics, la distance grimpe à 239 kilomètres.
C’est ici que le sujet cesse d’être seulement médical pour devenir politique.
Si la logique économique peut expliquer qu’un spécialiste libéral préfère s’installer dans une grande agglomération plutôt que dans une petite ville de l’intérieur, le service public est précisément censé corriger ce que le marché ne corrige pas.
Or l’OMS relevait déjà, dans son évaluation de son action en Tunisie entre 2019 et 2023, un déséquilibre important des ressources entre secteur public et privé ainsi qu’entre littoral et intérieur.

Derrière les kilomètres, des malades
Une distance sur une carte peut sembler abstraite. Elle l’est beaucoup moins lorsqu’il faut la parcourir pour se soigner.
Il faut une voiture ou un transport disponible, payer le trajet, parfois perdre une journée de travail et trouver quelqu’un pour accompagner un enfant, une personne âgée ou un malade dépendant. Pour certains, la consultation finit simplement par être reportée.
Les écarts apparaissent jusque dans le suivi médical. Selon les données MICS 2023 reprises par la Banque mondiale, 59,6 % des femmes du Centre-Ouest avaient effectué au moins quatre consultations prénatales, contre 88,6 % dans le Centre-Est. Près de vingt-neuf points d’écart entre deux régions d’un même pays.
La distance ne suffit évidemment pas à expliquer cette différence. Le revenu, le niveau d’éducation, la couverture sociale, les transports et les infrastructures interviennent également. Mais elle ajoute un obstacle de plus à ceux qui en ont déjà plusieurs.
La technologie peut aider, pas remplacer
La télémédecine n’est d’ailleurs plus seulement une hypothèse en Tunisie. Le programme Nejda, lancé par le ministère de la Santé pour l’orientation cardiologique d’urgence, constitue déjà une expérience de cette logique : transmettre rapidement les informations médicales nécessaires afin d’orienter le patient et de rapprocher l’expertise de ceux qui en ont besoin. Sina Connect indique que le programme a enregistré plus de 3.000 patients et 2.280 interventions durant sa première année.
C’est également dans cette logique que Sina Connect situe l’usage de la téléexpertise et de l’intelligence artificielle : mieux orienter les patients et éviter certains déplacements inutiles, sans prétendre remplacer le spécialiste. La nuance est essentielle.
Une application peut dire au malade où se trouve le neurologue. Elle ne peut pas rapprocher son cabinet de 150 kilomètres. Une téléconsultation peut éviter certains déplacements. Elle ne crée pas un service hospitalier là où il n’existe pas.
La cartographie publiée par Sina Connect a finalement un mérite qui dépasse largement la plateforme qui l’a produite. Elle transforme une vieille inégalité tunisienne en quelque chose que chacun comprend immédiatement : des kilomètres.
2,8 kilomètres pour trouver un généraliste.
209 kilomètres pour trouver un rhumatologue depuis Hazoua.
Entre les deux, il y a moins une statistique qu’une question d’égalité devant les soins.
Et le plus préoccupant n’est peut-être pas que les cartes de Sina Connect le montrent en 2026. C’est que les données du CNOM et de l’OMS racontaient déjà la même fracture il y a des années.
Maya Bouallégui











Commentaire
Hannibal
Il y en a un qui vit au meilleur endroit, qui est malade et qu’on arrive pas à soigner 😜