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Rentrée scolaire : quand le nécessaire ne suffit plus à l’école du cahier à vingt dinars

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Par Nadya Jennene

    La rentrée scolaire a ceci de singulier qu’elle réussit chaque année le tour de force de réunir, dans un même cartable, la fierté des parents et leur inquiétude. Fierté de voir leurs enfants reprendre le chemin de l’école, retrouver leurs camarades, leurs enseignants et, avec un peu de chance, le goût d’apprendre. Inquiétude, aussi, devant une facture qui s’allonge au gré des cahiers, des cartables, des blouses, et des livres. 

    Et puis il y a la liste. Cette fameuse liste de fournitures scolaires qui, dans certains cas, semble avoir cessé d’être un simple instrument pédagogique pour devenir une sorte de cahier des charges adressé aux parents. Avec, parfois, une précision qui ferait pâlir d’envie un service des achats : telle marque de stylo, tel type de cahier, tel format, telle qualité de papier, telle couleur, tel modèle. Comme si l’enfant allait passer un concours d’entrée dans une école d’art, plutôt que de commencer une année scolaire.

    Le problème ne réside évidemment pas dans le fait de demander aux élèves de disposer du matériel nécessaire à leur travail. Il serait absurde de contester ce principe élémentaire. Il réside dans cette frontière, parfois franchie, entre le nécessaire et le superflu, entre l’outil pédagogique et l’exigence de consommation.

    Car plusieurs témoignages recueillis auprès de parents d’élèves, dans l’entourage professionnel et familial, font état de pratiques pour le moins discutables. Des parents ayant des enfants en primaire, au collège ou au secondaire décrivent des listes qui, loin de se limiter à l’indispensable, imposeraient parfois des fournitures coûteuses alors que des produits beaucoup moins chers pourraient parfaitement remplir la même fonction.

    Le cas des cahiers est particulièrement révélateur. Pourquoi exiger systématiquement un cahier grand format ou un modèle de qualité supérieure lorsque le contenu pédagogique peut être réalisé dans un cahier ordinaire ? Pourquoi transformer un objet aussi banal qu’un cahier en marqueur de qualité sociale ? Le paradoxe devient franchement saisissant lorsque l’on sait qu’un cahier subventionné peut coûter autour de 3 dinar, tandis que certains cahiers grand format non subventionnés peuvent dépasser les 20 dinars l’unité. À ce tarif-là, on pourrait presque lui demander de faire les devoirs à la place de l’élève ! 

    La comparaison n’est pas anecdotique. Selon Lotfi Khaldi, vice-président de l’Organisation tunisienne de défense du consommateur (ODC), les seules fournitures scolaires d’un élève du primaire peuvent représenter entre 120 et 250 dinars, selon les produits choisis, leur qualité, leur marque et leur origine. En intégrant le cartable, la blouse, les livres et les autres équipements, le coût global d’une rentrée primaire peut atteindre environ 300 dinars. Au secondaire, il peut avoisiner 500 dinars par enfant.

    Pour un foyer dont le salaire net médian se situe souvent entre 800 et 1 200 dinars, la rentrée n’est donc pas une formalité administrative. Elle est une ponction substantielle sur le budget familial. Pour un salarié rémunéré autour de 1 000 dinars, consacrer 300 dinars à la rentrée d’un seul enfant signifie absorber, en quelques semaines, près du tiers d’un revenu mensuel. Avec deux enfants, le calcul devient vite vertigineux.

    Dans ce contexte, chaque exigence superflue prend une autre dimension. Demander quelques stylos de couleurs pour certains exercices peut parfaitement se justifier. Exiger une véritable panoplie chromatique, en revanche, mérite que l’on s’interroge sur sa nécessité pédagogique. Même question pour les rames de papier que certains enseignants demanderaient aux élèves afin de contribuer aux photocopies, avec, selon des témoignages, des quantités qui pourraient aller jusqu’à couvrir les besoins d’une classe, voire de deux classes.

    Il faudrait alors comprendre à quel moment le cartable de l’élève s’est transformé en annexe logistique de l’établissement scolaire dans un pays qui s’est longtemps enorgueilli de son école publique et de la gratuité de l’enseignement. Car à force de demander aux familles de fournir le papier, les consommables, les supports de photocopie et quantité d’accessoires dont la nécessité pédagogique n’est pas toujours évidente, on finit par déplacer insensiblement la frontière entre ce qui relève de l’équipement de l’élève et ce qui relève du fonctionnement même de l’institution. 

    Une famille peut légitimement acheter à son enfant les fournitures dont il a besoin pour apprendre ; elle ne devrait pas avoir le sentiment de devoir approvisionner, à coups de listes et de rames de papier, une administration dont les moyens de fonctionnement sont censés relever d’une responsabilité collective. À ce rythme, le cartable ne contient plus seulement les outils du savoir : il transporte une petite partie des charges de l’école. Et l’on pourrait presque se demander si, demain, il faudra également glisser dans la trousse quelques cartouches d’encre, une agrafeuse et, pourquoi pas, un extincteur, histoire de parachever cette étonnante privatisation à l’unité des dépenses scolaires.

    Que les familles contribuent ponctuellement à certaines activités ou fournissent du matériel pédagogique nécessaire est une chose. Faire reposer, de manière récurrente ou disproportionnée, des dépenses collectives sur les parents en est une autre. Et lorsque plusieurs élèves doivent apporter du papier destiné à des photocopies collectives, la question n’est plus seulement celle du coût : c’est celle du principe.

    Car l’école publique, précisément parce qu’elle accueille des enfants issus de milieux sociaux différents, devrait être l’un des lieux où la différence de revenus s’efface autant que possible. Elle ne devrait pas être celui où elle se rappelle quotidiennement aux élèves à travers la marque de leur cartable, la qualité de leur cahier ou la capacité de leurs parents à acheter la fourniture exigée.

    L’ODC a d’ailleurs appelé les enseignants et les établissements scolaires à davantage de souplesse, en les invitant à éviter d’imposer des fournitures particulièrement coûteuses lorsque des alternatives moins chères peuvent remplir la même fonction. Un appel qui paraît relever moins de la révolution pédagogique que du simple bon sens.

    Il y a, dans cette affaire, une autre contradiction qui mérite d’être relevée. Elle est d’autant plus troublante qu’elle concerne précisément certains membres d’une profession qui connaît, elle aussi, les difficultés économiques du pays.

    Nombre d’enseignants sont eux-mêmes parents. Ils connaissent donc, ou devraient connaître, la réalité d’un budget familial soumis à la hausse des prix, aux charges quotidiennes, aux dépenses de logement, de transport, de santé et d’alimentation. Ils connaissent également les difficultés du pouvoir d’achat et les revendications salariales qui ont marqué le secteur de l’éducation ces dernières années.

    On comprend donc mal qu’une personne puisse, le matin, dénoncer la cherté de la vie et réclamer une amélioration de son revenu, puis, quelques heures plus tard, demander à des familles disposant de moyens parfois bien plus modestes d’acheter une fourniture de marque alors qu’une version ordinaire ferait parfaitement l’affaire.

    Il ne s’agit évidemment pas de mettre tous les enseignants dans le même sac. Beaucoup font preuve de compréhension, adaptent leurs demandes aux possibilités des familles et privilégient l’essentiel. Certains vont même jusqu’à conseiller aux parents de réutiliser le matériel encore en bon état, une pratique que recommande également l’ODC pour réduire la facture.

    Mais c’est précisément parce que ces comportements responsables existent que les autres interpellent davantage. L’école ne peut pas simultanément enseigner aux enfants la sobriété, le respect des ressources et la valeur de l’effort tout en participant, même indirectement, à une logique d’achat où le plus cher devient implicitement le meilleur.

    D’autant que le marché lui-même offre une gamme de prix particulièrement disparate. Selon l’ODC, certaines petites fournitures peuvent voir leur prix multiplié par cinq selon la marque, la qualité ou l’origine du produit. Les familles se retrouvent ainsi face à un marché où la tentation de « faire comme les autres » peut rapidement devenir une obligation sociale.

    Il faut aussi rappeler que les fournitures ne constituent qu’une partie de la dépense. Les livres scolaires représenteraient moins de 15% du coût global de la rentrée, selon Lotfi Khaldi. Le véritable poids financier se trouve donc ailleurs : dans l’accumulation des équipements, des fournitures et des dépenses annexes.

    Et si l’ODC estime que les hausses observées pour une partie des produits se situent plutôt autour de 5 à 6%, cela ne rend pas la situation anodine. Une hausse modérée appliquée à une facture déjà lourde reste une hausse de trop pour un ménage qui compte chaque dinar. 

    La rentrée devrait pourtant être autre chose qu’une épreuve comptable. Elle devrait être ce moment où un enfant ouvre un nouveau cahier avec l’enthousiasme intact des commencements. Elle devrait être l’occasion de retrouver le chemin du savoir, pas celui des rayons de papeterie à la recherche désespérée du modèle exact exigé par tel ou tel enseignant.

    Il serait peut-être temps de se souvenir qu’un stylo sert à écrire, qu’un cahier sert à apprendre et qu’une feuille de papier, qu’elle coûte quelques millimes ou plusieurs dinars, demeure une feuille de papier lorsqu’elle est destinée à imprimer un exercice de mathématiques.

    Car, in fine, l’excellence pédagogique ne se mesure pas au grammage du papier. Et l’école, surtout lorsqu’elle est publique, ne devrait jamais donner aux enfants la première leçon d’une société à deux vitesses : ceux dont les parents peuvent acheter tout ce qui figure sur la liste, et ceux qui devront expliquer pourquoi ils n’ont pas pu le faire.

    N.J

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