Le déficit commercial tunisien continue de se creuser, révélant, derrière l’aggravation des chiffres, une équation extérieure de plus en plus contraignante. Sur les huit premiers mois de 2026, le déficit de la balance commerciale a atteint 17,8 milliards de dinars, contre 14,6 milliards sur la même période de 2025 et 11,6 milliards en 2024. Pour l’économiste Ridha Chkoundali, cette progression traduit avant tout une augmentation continue des besoins de l’économie tunisienne en devises, alors même que sa capacité à financer ses importations par ses propres recettes d’exportation s’érode.
L’évolution du taux de couverture est, à cet égard, particulièrement révélatrice. Celui-ci est passé de 77,7% en 2024 à 73,9% en 2025, puis à 71,4 % en 2026. Autrement dit, les exportations permettent de couvrir une part de plus en plus réduite de la facture des importations. La Tunisie doit donc trouver ailleurs les ressources en devises nécessaires pour équilibrer ses échanges extérieurs.
La dégradation du taux de couverture ne constitue pas un simple indicateur comptable. Elle traduit, selon Ridha Chkoundali, un déséquilibre plus profond entre les capacités exportatrices du pays et ses besoins d’approvisionnement extérieur.
Depuis plusieurs années, les recettes touristiques et les transferts des Tunisiens résidant à l’étranger constituent deux des principaux amortisseurs de cette contrainte extérieure. Ces ressources demeurent toutefois tributaires de facteurs exogènes et de la conjoncture internationale. Elles ne suffisent pas, à elles seules, à compenser durablement l’écart entre les exportations et les importations.
Dans ce contexte, le recours à l’endettement extérieur apparaît comme une nécessité croissante. Or, souligne l’économiste, les conditions de financement international de la Tunisie se sont durcies, notamment dans le contexte de la rupture des négociations avec le Fonds monétaire international et du maintien du pays dans la catégorie spéculative par Fitch Ratings. Le financement du déficit extérieur devient ainsi non seulement plus difficile, mais également plus coûteux.
L’une des principales conclusions de l’analyse de Chkoundali tient à la nature du déficit. Celui-ci est presque parfaitement partagé entre le déficit énergétique et le déficit hors énergie, qui atteignent chacun 8,9 milliards de dinars.
Cette répartition invalide l’idée selon laquelle le déséquilibre commercial tunisien serait essentiellement imputable à la facture énergétique. Le problème est plus large : il renvoie également à l’incapacité de la base productive nationale à satisfaire une partie importante de la demande intérieure.
L’évolution des exportations semble, elle, pourtant rassurante. Celles-ci ont progressé de 8% sur les huit premiers mois de l’année. Mais, pour Chkoundali, cette croissance ne saurait être assimilée à un véritable redressement de l’appareil exportateur.
Elle repose largement sur des facteurs conjoncturels et saisonniers, au premier rang desquels figure la remarquable performance de l’huile d’olive. Les exportations agricoles ont ainsi augmenté de 20,8 %, atteignant environ 3,3 milliards de dinars, tandis que les exportations d’huile d’olive se sont élevées à 3,769 milliards de dinars, portées par une récolte exceptionnellement abondante.
Cette embellie masque cependant les difficultés persistantes des secteurs industriels traditionnellement tournés vers l’exportation. Les exportations de phosphates et dérivés ont reculé de 12%, tandis que celles du textile, de l’habillement et du cuir ont diminué de 4,8%.
La progression globale des exportations apparaît donc moins comme le signe d’un nouvel élan industriel que comme la résultante de quelques moteurs ponctuels. Une bonne récolte peut améliorer significativement les recettes d’exportation une année donnée ; elle ne constitue pas, à elle seule, une stratégie de compétitivité extérieure.
Une dynamique d’importation plus rapide que celle des exportations
Le déséquilibre est accentué par le rythme des importations. Celles-ci ont progressé de 11,6%, soit nettement plus rapidement que les exportations.
Une partie de cette hausse est liée à des besoins difficilement compressibles à court terme. Les importations énergétiques ont bondi de 28,5%, sous l’effet combiné de l’augmentation des quantités importées et de la hausse des prix internationaux. Les quantités ont progressé de 13,1%, tandis que les prix du pétrole ont augmenté de 13,4%.
Cette dynamique est directement liée au recul tendanciel de la production tunisienne de pétrole brut et de gaz naturel, alors que la demande intérieure demeure soutenue par les besoins de l’électricité, du transport et de l’industrie. La Tunisie se trouve ainsi contrainte de recourir davantage aux marchés internationaux pour couvrir ses besoins énergétiques.
Les importations alimentaires ont, elles, augmenté de 17,1%. Pour Ridha Chkoundali, cette progression ne saurait être interprétée comme la conséquence d’une simple augmentation du confort matériel ou de la consommation. Elle traduit surtout l’insuffisance de la production nationale dans plusieurs filières stratégiques.
Les années successives de sécheresse ont notamment affecté les céréales et plusieurs cultures essentielles, contraignant la Tunisie à se tourner davantage vers les marchés internationaux afin de sécuriser son approvisionnement en produits de première nécessité.
Il en résulte un paradoxe apparent : le pays peut enregistrer une progression de ses exportations agricoles tout en augmentant simultanément ses importations alimentaires. Cette contradiction s’explique par la nature différente des deux flux. Les exportations sont fortement soutenues par des produits bénéficiant d’avantages ponctuels, comme l’huile d’olive, tandis que les importations répondent à des besoins structurels en céréales, maïs, aliments pour animaux et autres produits indispensables à la consommation et à la production.
L’amélioration ponctuelle de la balance agricole ne suffit donc pas à résoudre la question de la sécurité alimentaire ni celle de l’autonomie productive.
Le même paradoxe se retrouve dans l’industrie. Une part importante du modèle économique tunisien repose sur la sous-traitance et la fabrication destinée à l’exportation. Ce modèle suppose cependant l’importation de nombreux intrants nécessaires à la production.
Les importations de matières premières et produits semi-finis ont ainsi progressé de 7,9%, tandis que celles des biens d’équipement ont augmenté de 6,2%.
L’économie tunisienne demeure donc prise dans une mécanique où l’augmentation de la production destinée à l’exportation peut elle-même générer une demande accrue de biens importés. Cette caractéristique devient particulièrement problématique lorsque les secteurs exportateurs traditionnels perdent simultanément en compétitivité.
Le recul des phosphates et dérivés ainsi que celui du textile, de l’habillement et du cuir en constituent deux illustrations. La question n’est plus seulement celle du volume des exportations, mais de leur capacité à générer durablement suffisamment de valeur ajoutée et de devises pour financer les besoins du pays.
Le véritable enjeu : sortir de « l’urgence importatrice »
La géographie du déficit commercial révèle par ailleurs une forte concentration des déséquilibres. Cinq partenaires expliquent une part majeure du déficit enregistré par la Tunisie : la Chine (-7,8 milliards de dinars), l’Algérie (-3,3 milliards), la Turquie (-2,4 milliards), l’Égypte (-2,3 milliards) et la Russie (-1,5 milliard).
À l’inverse, la Tunisie dégage des excédents significatifs avec trois partenaires : la France (+2,9 milliards de dinars), l’Allemagne (+1,2 milliard) et la Libye (+1 milliard).
Cette configuration réduit cependant les marges de manœuvre disponibles pour corriger rapidement un déficit devenu chronique. Elle témoigne également d’une structure des échanges extérieurs profondément asymétrique, dans laquelle certains marchés constituent des débouchés importants pour les produits tunisiens, tandis que d’autres alimentent massivement la facture des importations.
Le cas de l’énergie illustre à lui seul la complexité de la situation. Certaines exportations énergétiques affichent certes une progression spectaculaire : les ventes de produits raffinés ont augmenté de 44,3 %, atteignant 1,115 milliard de dinars contre 504,2 millions une année auparavant.
Mais cette performance ne signifie pas que la Tunisie ait renoué avec un excédent énergétique. Elle correspond principalement à une activité de raffinage et de transformation qui ne reflète pas l’existence d’un excédent structurel de production nationale d’hydrocarbures.
Le contraste avec l’augmentation de 28,5% des importations énergétiques est, à cet égard, particulièrement significatif. Le secteur énergétique demeure un consommateur net de devises, dans un contexte marqué par la baisse de la production nationale d’hydrocarbures et la progression de la demande intérieure.
Pour Ridha Chkoundali, la baisse du taux de couverture à 71,4% possède ainsi plusieurs significations. Elle traduit d’abord une détérioration des équilibres extérieurs et un élargissement de l’écart entre les recettes d’exportation et les ressources nécessaires au financement des importations.
Elle révèle ensuite ce que l’économiste qualifie de « soif importatrice » croissante : la nécessité de recourir aux marchés extérieurs pour satisfaire des besoins énergétiques, alimentaires et productifs que l’économie nationale ne parvient plus à couvrir suffisamment.
Enfin, elle met en lumière la fragilité de la base exportatrice tunisienne. Tant que la progression des exportations repose en partie sur des facteurs saisonniers ou exceptionnels, tandis que les secteurs industriels historiques connaissent des difficultés structurelles, l’amélioration de la position extérieure restera précaire.
Le chiffre de 17,8 milliards de dinars ne constitue donc pas seulement le solde négatif d’une balance commerciale. Il est, dans la lecture de Ridha Chkoundali, le révélateur d’une équation économique plus préoccupante : une économie dont les besoins incompressibles en énergie, en alimentation, en intrants et en équipements augmentent plus vite que sa capacité à produire de la valeur exportable.

N.J










