Par Amin Ben Khaled
Par-delà les célébrations rituelles et les bilans technocratiques, l’année 2030 marquera la croisée de deux trajectoires : l’échéance mondiale des Objectifs de développement durable et les vingt ans de la révolution de 2011. Pour une génération n’ayant connu la révolution que dans les manuels d’histoire, l’absence de perspectives matérielles ne relève plus d’une transition inachevée, mais d’un blocage systémique.
Certaines échéances du calendrier acquièrent une charge politique avant même de survenir. L’année 2030 appartient désormais à cette catégorie d’horizons saturés de symboles. Il serait sans doute scientifiquement imprudent et politiquement vaniteux de prophétiser une nouvelle convulsion sociale en Tunisie à la manière dont un cabinet d’études planifie une échéance électorale ou répertorie des indicateurs macroéconomiques. Les sociétés humaines ne répondent pas aux horloges mécaniques, et l’essence même des révolutions réside dans leur capacité à déjouer les prévisions des experts comme les certitudes des appareils d’État. Pour autant, l’hypothèse d’une nouvelle rupture historique ne relève ni du procès d’intention ni de la fiction prospective : elle repose sur la convergence inédite d’une dynamique générationnelle et d’un bilan institutionnel à l’échelle internationale.
Le choix de l’année 2030 ne procède d’aucun ésotérisme. Sur la scène internationale, elle fixe le terme de l’Agenda 2030, cet ensemble de dix-sept Objectifs de développement durable (ODD) promulgué en 2015 sous le patronage des Nations unies. La grille de lecture onusienne entendait soumettre la souveraineté des États à une exigence d’imputabilité : résorption de la pauvreté, accès égalitaire à la santé et à l’éducation, réduction des disparités territoriales et promotion d’institutions inclusives. En présentant en 2026 son troisième examen national volontaire auprès de l’ONU, la Tunisie a une fois de plus réitéré son adhésion théorique à cette grammaire globale du progrès social. Pourtant, lorsque sonnera l’heure de cet inventaire mondial, l’évaluation technocratique rencontrera inévitablement une interrogation d’une toute autre nature, proprement tunisienne celle-ci : que reste-t-il, deux décennies plus tard, du souffle de janvier 2011 ?
La concomitance des calendriers crée un effet de miroir saisissant. La cohorte citoyenne qui atteindra l’âge de vingt ans au tournant de la décennie aura vu le jour dans les soubresauts de la chute de l’ancien régime. L’ère autoritaire de Zine El-Abidine Ben Ali ne constituera pour elle qu’une séquence historiographique ou un récit transmis par la mémoire familiale. Quant à la « révolution du Jasmin », sanctifiée par les discours officiels, elle aura pris le visage figé d’une mythologie nationale enseignée sur les bancs de l’école. Cette jeunesse ne cherchera pas à comprendre les raisons historiques de l’insurrection de leurs aînés ; elle interrogera la persistance des structures d’immobilité qui, vingt ans plus tard, étouffent son propre présent. C’est dans cet écart béant entre la promesse démocratique et la réalité matérielle que prend corps l’hypothèse d’une seconde révolution.
La dialectique du temps et de la comparaison
Il convient de distinguer la logique des générations qui contestent un ordre ancien dont elles ont subi le joug de celles qui se cabrent contre un présent perçu comme un enfermement sans issue. En 2011, le soulèvement populaire s’alimentait d’une confrontation continue entre le vécu de l’oppression et l’aspiration à la norme démocratique. Le concept de « dignité » (karama) agrégeait des griefs hétérogènes : l’arbitraire policier, la précarité structurelle, le népotisme des élites et la relégation géographique.
À l’horizon 2030, le paramètre de référence se sera déplacé. La jeunesse tunisienne ne mesurera plus son bien-être à l’étalon de la Tunisie des années 2000. Hyperconnectée, insérée dans des flux d’information mondialisés, façonnée par l’imaginaire des réseaux sociaux et le spectacle de la réussite transnationale, elle évaluera sa condition au regard des standards globaux. Sa frustration ne résidera pas uniquement dans le déficit de ressources matérielles, mais dans l’expérience quotidienne d’un avenir verrouillé. Or, si les corps sociaux démontrent une capacité d’endurance remarquable face à l’austérité économique, ils tolèrent plus difficilement le sentiment d’une relégation définitive.
Cette fracture esthétique et psychologique met en lumière le principal paradoxe de la trajectoire post-2011. La Tunisie a changé ses textes constitutionnels, métamorphosé ses institutions, vu succéder des gouvernements aux doctrines variées et modifié les équilibres de la représentation politique. Pour autant, cette mutation de la superstructure n’a pas entraîné le remaniement correspondant de l’infrastructure socio-économique. Les déséquilibres régionaux entre le littoral développé et l’intérieur marginalisé demeurent structurels ; le chômage des diplômés du supérieur conserve ses allures de tare systémique ; l’appareil productif échoue à générer une valeur ajoutée suffisante pour absorber la demande de travail qualifié. La démocratisation de la parole publique, privée de démocratisation de la prospérité, a ainsi engendré une déception qualitative : celle d’une émancipation politique demeurée au milieu du gué.
Les métamorphoses de la soupape migratoire
Dans ce contexte de stagnation, l’émigration a longtemps rempli la fonction d’exutoire socio-politique. En offrant une porte de sortie individuelle au désespoir collectif, le départ – qu’il s’effectue par des filières régulières ou au risque de la traversée maritime – exténuait le potentiel subversif de la contestation intérieure. Selon une logique classique, le départ des forces vives, des compétences médicales, des ingénieurs et de la jeunesse précaire prélève sur la nation les contingents mêmes susceptibles de porter la contradiction aux élites en place.
Cependant, ce mécanisme d’évacuation des tensions se heurte à des limites physiques et géopolitiques strictes. À mesure que se durcissent les régimes frontaliers européens et que se restreignent les canaux de la mobilité internationale, l’option de l’exil tend à se fermer. La saturation de cette soupape de sécurité produit un effet de reflux interne. Une jeunesse contrainte à l’assignation à résidence territoriale se voit forcée d’affronter directement les contradictions de sa propre société. Dès lors que l’évasion individuelle devient impossible, la transformation collective redevient la seule stratégie de survie. La frustration exportable se mue en énergie politique indigène.
Il convient toutefois d’éviter tout déterminisme mécanique. Une crise économique, aussi sévère soit-elle, ne débouche pas automatiquement sur une insurrection. Les soulèvements sociaux ne sont pas des équations comptables où la hausse de la dette publique ou du taux de chômage déclencherait mécaniquement le renversement des régimes. L’étincelle révolutionnaire se produit au moment précis où des griefs sectoriels disséminés – la dégradation des services publics, la cherté de la vie, la déliquescence des transports, l’arbitraire administratif – cessent d’être perçus comme des fatalités individuelles pour être identifiés comme les symptômes d’un unique blocage politique.
L’inconnue du catalyseur
L’analyse prospective se heurte inévitablement à l’imprévisibilité de l’événement fondateur. En décembre 2010, l’ensemble des indicateurs de la vulnérabilité sociale étaient connus des observateurs, mais nul ne pouvait prédire le geste d’immolation de Mohamed Bouazizi ni la vitesse de propagation de la vague d’indignation qui s’ensuivit. L’événement agit comme un accélérateur de particules, condensant en quelques jours des décennies de ressentiment accumulé.
À l’approche de 2030, la matrice des tensions structurelles apparaît lisible : dépendance budgétaire, érosion du pouvoir d’achat, épuisement des modèles de gouvernance et crise de la représentation. Néanmoins, la forme que pourrait revêtir une seconde rupture historique s’éloignera vraisemblablement des schémas romantiques du passé. Moins idéologique, affranchie des cadres partisans traditionnels, structurée par des réseaux d’auto-organisation numériques, cette contestation pourrait prendre la forme de mouvements sectoriels diffus, de désobéissances civiles répétées ou d’une crise d’impossibilité institutionnelle rendant le pays ingouvernable.
L’échéance de 2030 ne doit donc pas être envisagée comme le jour fixé d’un grand soir, mais comme le point d’aboutissement d’une trajectoire historique. Elle imposera une double confrontation. D’une part, un bilan international rigoureux où l’Agenda 2030 agira comme le miroir sans fard des retards d’aménagement et des promesses d’égalité non tenues. D’autre part, un bilan générationnel où les enfants de la révolution demanderont des comptes sur l’héritage transmis.
Mais le temps presse. Si l’État ne parvient pas à garantir les droits fondamentaux, à offrir à sa jeunesse une véritable perspective d’avenir et à refonder un pacte républicain crédible, fondé sur le dialogue, la transparence et la confiance, il risque de nourrir lui-même les conditions de sa propre fragilisation. La rupture pourrait alors cesser d’apparaître comme une simple hypothèse pour devenir une possibilité de plus en plus difficile à écarter. Confrontée, en 2030, au bilan des engagements internationaux et aux attentes d’une génération arrivée à l’âge adulte sans perspectives suffisamment lisibles, la Tunisie pourrait se retrouver dès lors face à une question qu’elle ne pourra plus repousser : comment rouvrir l’horizon collectif ?
L’enjeu des prochaines années ne sera donc pas seulement de gérer les crises au jour le jour, mais d’empêcher que leur accumulation ne transforme le mécontentement en rupture. Soit le pays parvient à rouvrir son avenir par des réformes profondes, capables de restaurer la confiance et de redonner un sens au pacte républicain ; soit le silence prolongé des blocages finira par préparer, sous une forme que nul ne peut encore prévoir, le bruit d’un nouveau réveil.
BIO EXPRESS
Amin Ben Khaled – Avocat au barreau de Tunis
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











4 commentaires
raouf.mo
Pourquoi 2030 ? Tous les ingrédients sont là pour que ça parte comme un feu de paille, les conditions sont encore plus propices qu’en 2010…… Ceci dit, une nouvelle révolution ne fera pas de nous des suédois ou des danois, le khobsisme, l’opportunisme, les comportements rampants, l’incivisme, la délation, les coups bas et et et …..sont inscrits dans nos gènes, il faut un tsunami qui emporterait tout ce qui bouge et un remplacement intégral
Hannibal
… et une bonne guerre provoquée par l’invasion du criquet malsain de l’ouest, est-ce que ça peut changer les mentalités ?
J’ai des doutes 😒
Vladimir Guez
La génération 2030 n’y arrivera pas mieux que celle de 2011. L’origine du mal est beaucoup plus profond qu’une simple cosmétique de changement de régime.
Il faudait changer soi même.
Ce que les tunisiens ne sont pas prêts a faire. Ils préfèrent continuer a se raconter des mensonges sur eux meme, tartiner leur prochain de moraline et se draper dans les faux semblants.
Ils sont rempli de vide et on ne fait pas de révolution avec des balons de baudruche.
Au mieux, on fait un simulacre comme en 2011.
Tunsia Agenda 2030, AfreakS Agenda 2063... AgendÉGAGE !
La dialeKtocardise du temps Qômmunautaire et de la Komparaison à nulle autre pareille.
La métapsyKôse migratoire imposée à « Koup de push-out and pull-in faKtors » et ses Koulisses instrumentalisatrices occultatoires peuplicidaires Qômbinées Koncentrationnaires pre-contreinsurrectionnels par paquets de frêts aériens sans visas (à vis et à vie) en milichiens sous légendes bullChiités iraqo-persans comme freaKS Kémytho-afrocentristes par convois au kilomètres à travers frontières des Françalgériatrie et Liriliyamalybia
voisines.
Les verrouillages catalytiKS de fin de Kontre-révolution antidémocratique imamatriKulée QômcepSion.
Réveil 2030.
Sans Kadran.
Même bien avant.
Tunisie, « presto avanti ! »