Heure de Tunis :
Plus de prévisions: Meteo 25 jours Paris
Light
Dark

Du cahier scolaire à la reconquête de nos valeurs

Article réservé aux abonnés

Écouter cet article

0:00 0:00

Par Ridha Zahrouni

    Par Ridha Zahrouni

    La rentrée scolaire en Tunisie s’est ouverte cette année sur une polémique singulière qui, loin d’être un simple fait divers, agit comme le miroir de préoccupations fondamentales et profondément légitimes au sein de notre société. L’attention s’est cristallisée autour de l’illustration de la couverture d’un cahier de la gamme privée « Samara ». Un visuel y met en scène, de dos, un personnage féminin issu de l’univers de la fantasy, doté d’ailes et de bâtons, mais affichant des formes anatomiques particulièrement prononcées sous une tenue jugée légère et transparente.

    Pour de nombreuses familles, cette esthétique est immédiatement jugée comme un sacrilège lorsqu’on évolue dans l’espace sacré de l’école. Dans un pays qui se veut attacher à ses racines arabo-musulmanes, le milieu scolaire demeure le sanctuaire de la réserve morale et de la pudeur. L’apparition de ce type d’imagerie commerciale, combinée à une annotation interprétée comme un message politique, a déclenché une vive réaction protectrice collective. Ce réflexe des parents ne relève ni de l’ignorance ni d’un complotisme gratuit, mais exprime une inquiétude profonde et juste face à la porosité croissante des espaces éducatifs.

    I. Le diagnostic d’une rupture : la dégradation multiforme des valeurs

    Pour comprendre l’intensité de la réaction, il faudrait la replacer dans un contexte beaucoup plus large et systémique. Cette affaire n’est que la manifestation visible d’un malaise plus profond : la perception d’une crise éducative globale et d’une dégradation des valeurs culturelles dans la sphère publique de notre société. C’est un sentiment désormais partagé par les parents, les sociologues et les éducateurs tunisiens. Et la Tunisie vit aujourd’hui un véritable défi sociétal. D’un côté, les familles restent viscéralement ancrées dans leur perception des traditions de décence et de respect. De l’autre, elles subissent de plein fouet une exposition passive et continue à une sous-culture médiatique et numérique que les structures d’encadrement actuelles peinent à gérer et à réguler. Cette dégradation des valeurs se manifeste concrètement, de mon point de vue, à plusieurs niveaux majeurs de notre quotidien.

    Le premier est celui de nos productions de fictions, d’œuvres dramatiques et même des émissions de divertissement. Depuis plusieurs années, les feuilletons tunisiens — notamment ceux diffusés en masse durant le mois de Ramadan — font l’objet de vives critiques. Nombreux sont ceux qui leur reprochent de mettre en avant la délinquance, la violence, la drogue ou des relations humaines purement conflictuelles. Au lieu de proposer des messages constructifs, d’honorer l’effort intellectuel ou d’offrir des modèles inspirants pour la jeunesse, ces œuvres privilégient trop souvent le scandale facile et la course à l’audimat.

    Une détérioration qui se reflète également dans le langage de la rue et dans les espaces publics, où le glissement de la parole est devenu la réalité du quotidien. Les expressions familières, voire vulgaires, se sont banalisées dans les discussions ordinaires, y compris chez les plus jeunes, notamment aux abords et au sein des établissements scolaires. Ce relâchement marque une rupture nette avec les codes traditionnels de respect et de retenue qui préservaient autrefois l’harmonie des rapports sociaux et intergénérationnels.

    Ce paysage se détériore de plus en plus à cause du vide laissé par les médias destinés à la jeunesse. En effet, contrairement aux générations précédentes qui ont grandi avec des émissions de divertissement éducatives et culturelles structurées à la télévision nationale, l’offre médiatique locale pour les enfants est aujourd’hui quasi inexistante. Les productions d’animation tunisiennes sont d’une rareté alarmante, laissant un vide culturel immense au sein de l’imaginaire des plus jeunes. Ce vide, resté malheureusement inoccupé, a été immédiatement envahi par les écrans et les smartphones.

    Faute de temps, de moyens ou de sensibilisation aux enjeux du numérique, de nombreux parents se résignent à laisser leurs enfants livrés à eux-mêmes sur des applications comme TikTok, Instagram ou YouTube Shorts. Or les algorithmes de ces plateformes mondiales exposent quotidiennement les mineurs à des contenus hypersexualisés, hyperviolents, agressifs et dégradants, sans aucun filtre éthique ou culturel adapté à notre société tunisienne.

    C’est précisément ce sentiment d’invasion numérique incontrôlée qui explique la virulence de la polémique du cahier scolaire : les parents ont perçu ce visuel inadapté comme l’intrusion d’une sous-culture d’Internet dans le dernier sanctuaire protégé qu’était censé être l’outil de travail de leur enfant.

    II. L’urgence d’une réponse structurelle : vers un plan d’action global

    Pour remédier à cette situation grave et profonde, les ajustements superficiels ne feront qu’amplifier les dégâts. Il est temps d’appeler à un véritable « plan Marshall » pour la mise en œuvre de réelles politiques et stratégies en rapport avec l’éducation, la culture et l’audiovisuel en Tunisie. Ce projet d’État à long terme doit mobiliser des budgets conséquents pour redynamiser les médias publics, créer des chaînes et des productions d’animation locales et éducatives, et redonner de réels pouvoirs de régulation afin d’imposer des chartes d’éthique strictes aux diffuseurs privés. De même, un accompagnement des familles à la parentalité numérique est indispensable pour aider les parents à reprendre le contrôle face aux algorithmes.

    III. Le cahier scolaire citoyen : réinvestir l’espace visuel du quotidien

    Dans cette dynamique de reconquête culturelle, l’école doit redevenir le centre de la transmission. Et c’est là que l’objet du quotidien, à savoir la couverture d’un cahier scolaire, prendrait toute sa valeur. Plutôt que de déléguer cet espace visuel permanent aux seules lois du marché et du marketing générique, l’institution éducative, en lien avec la Chambre nationale des fabricants de cahiers scolaires, doit le réinvestir comme un support de transmission efficace, sain et constructif.

    La toute petite surface de la couverture d’un cahiers peut redevenir un puissant vecteur de culture scientifique et de curiosité intellectuelle. En y intégrant des schémas explicatifs clairs — sur le système solaire, le cycle de l’eau, les énergies renouvelables — ou de courtes biographies de grandes figures scientifiques de l’histoire universelle et arabo-musulmane (comme Al-Khwarizmi ou Ibn Khaldoun), nous réintroduisons le goût du savoir et de l’effort au cœur du quotidien de l’élève.

    De plus, ce support constitue une plateforme formidable pour diffuser des messages de civisme, de respect et de tolérance. Des illustrations de qualité mettant en scène l’inclusion d’enfants en situation de handicap, le respect des différences ou la sensibilisation écologique — à travers la préservation de la nature tunisienne et de l’olivier ancestral — agissent comme des rappels éthiques discrets mais constants. Enfin, en collaborant avec des artistes peintres et calligraphes locaux, nous pouvons habituer l’œil des enfants à la beauté et à la richesse du patrimoine tunisien, érigeant ainsi un rempart esthétique contre la vulgarité ambiante.

    Conclusion

    En conclusion, la polémique autour de la couverture de cahier de cette rentrée n’est pas un épiphénomène. Elle exprime le besoin profond d’une société en quête de repères stables pour ses enfants. En écoutant ce cri d’alarme assourdissant pour revenir à l’origine des maux que vit notre société dans ce domaine, il nous faut impérativement et urgemment réinvestir nos espaces culturels, médiatiques et scolaires, de la télévision jusqu’à l’habillage des fournitures, afin de transformer une inquiétude légitime en une formidable opportunité de renouveau éducatif pour la Tunisie.

    BIO EXPRESS

    Ridha Zahrouni – Président de l’Association tunisienne des parents et des élèves

    Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

    Subscribe to Our Newsletter

    Keep in touch with our news & offers

    Contenus Sponsorisés

    4 commentaires

    1. jamel.tazarki

      Répondre
      17 septembre 2026 | 11h01

      Introduction: L’article ci-dessus aborde les valeurs morales et éthiques à travers une banale histoire de cul (de fesses ou de derrière). Or, le sujet est en réalité bien plus complexe.

      A) Je donne d’abord un exemple : j’ai prêté à une famille du voisinage un livre à lire en tant qu’histoire du soir pour leurs petits-enfants de moins de 5 ans. Quelques semaines plus tard, la maman m’a dit, en présence de ses enfants, qu’ils l’avaient trouvé amusant. Alors, sa fille de 5 ans a réagi en disant : « Non, maman, tu ne nous as pas encore lu ce livre, alors que tu nous l’avais promis. » Vous voyez ce que je veux dire :
      a) mentir sans raison ;
      b) apprendre par imitation.
      – Le titre du livre est „Unser Herr Glücklich und seine Freunde“ de Roger Hargreaves.
      ————————
      -a1) Mentir sans raison ni obligation (Le réflexe) –> La maman n’avait aucune pression. Je ne lui réclame pas le livre, il n’y avait pas de punition à la clé, ni d’argent en jeu. C’est un mensonge de pure « convenance » automatique.
      – Dans son esprit, dire que le livre était « amusant » était la réponse attendue pour être socialement correcte (faire plaisir au voisin, montrer que le prêt a été utile).
      – Le fait que ce soit un automatisme est prouvé par l’absence totale de calcul : elle ment de manière si machinale qu’elle oublie que ses propres enfants, témoins directs de la réalité, sont présents et peuvent la contredire. Le mensonge sort avant la réflexion.
      ————————
      -a2) L’apprentissage par imitation (Brisé par l’innocence) –> C’est là que la situation devient fascinante. L’enfant de 5 ans n’a pas encore pleinement intégré ce « théâtre social ». À cet âge, la frontière entre les faits et les mots est encore directe.
      – Le court-circuit : En rétablissant la vérité (« Non maman, tu ne nous l’as pas encore lu… »), l’enfant crée un moment de vérité brute qui fait exploser l’absurdité du mensonge de sa mère.
      – Le danger de la répétition : Si ce genre de scène se reproduit chaque semaine, l’enfant va finir par comprendre la leçon implicite. Elle va apprendre que sa mère (son modèle) utilise le mensonge comme un outil de communication banal pour gérer les relations. À 5 ans, elle proteste ; à 10 ans, par imitation, elle fera probablement la même chose pour « faire plaisir » ou se conformer à l’habitude familiale et nationale.
      ————————
      -a3) J’étais très surpris, car la maman est médecin et je ne m’attendais pas à un tel manque d’intelligence. Je n’ai rien dit, car je n’aime pas non plus mettre les autres mal à l’aise. J’ai choisi le silence pour préserver la dignité de cette maman, appliquant moi-même une forme de politesse bienveillante (éviter de mettre l’autre mal à l’aise), alors que son comportement venait de trahir sa propre éthique.
      ————————
      -a4) 1. Le diplôme n’immunise pas contre les automatismes culturels –> Cette maman est médecin, ce qui prouve de grandes capacités cognitives, scientifiques et de mémorisation. Pourtant, face à moi, ce n’est pas le médecin qui a parlé, c’est l’être social conditionné.
      – L’habitude culturelle du mensonge réflexe est si puissante qu’elle court-circuite l’intelligence brute.
      – C’est une forme de paresse intellectuelle : au lieu de réfléchir à une réponse honnête et simple (« Nous avons été très occupés, mais nous allons le lire cette semaine ! »), son cerveau a choisi le chemin le plus court et le plus automatisé de son environnement : le mensonge de politesse.
      ————————
      -a5) Le paradoxe de mon silence –> En choisissant de ne rien dire pour ne pas la mettre mal à l’aise, j’ai agi avec tact. Mais c’est là que réside toute la tragédie de ce système social :
      – La maman ment par automatisme pour être « gentille ».
      – Moi, j’ai fait le choix de me taire par bienveillance pour ne pas l’humilier.
      –> Le résultat : Le mensonge est protégé, la fiction sociale est maintenue, et le système continue de tourner.
      ————————
      -a6) Le silence dit souvent bien plus que les mots. La maman était gênée. Il y a eu une communication non verbale après le mensonge. Il ne fallait pas ajouter de mots pour ne pas créer de polarisation avec les visions. Le silence n’est pas souvent une absence de réaction, c’est une réponse en soi. Dans cette situation, mon silence a été d’une redoutable efficacité thérapeutique et morale. En ne disant rien, j’ai laissé toute la place au poids de la vérité de l’enfant. En effet, l’enfant a brisé le cercle vicieux pendant une seconde, c’est cette petite fille de 5 ans, guidée par son innocence. C’est elle qui, sans le savoir, a donné une leçon d’intelligence et de vérité à des adultes piégés dans leurs codes.
      –>
      Le fait qu’elle ait été gênée prouve que mon silence, combiné à la sortie verbale de sa fille, a fonctionné comme un signal d’arrêt dans son automatisme. L’espace d’un instant, la fiction sociale s’est fissurée, et la maman s’est vue mentir
      ————————
      -a7) Éviter la polarisation. En effet, ajouter des mots aurait en effet braqué cette maman, déclenché des mécanismes de défense (colère, justification maladroite, rejet de la faute sur l’enfant) et créé une barrière définitive entre nos deux visions du monde. En restant neutre, j’ai désamorcé l’escalade tout en laissant le malaise faire son travail intérieur chez elle.
      ————————
      -a8) La communication non verbale, le canal de la vérité :
      – Quand le langage verbal d’un peuple est corrompu par l’habitude du mensonge, c’est le non-verbal (le regard qui fuit, les joues qui rougissent, la posture qui se fige) qui redevient le seul lieu de communication authentique. J’ai capté la gêne de la maman. C’est la preuve que même si cette maman est prisonnière d’un automatisme culturel, elle conserve une boussole morale interne qui s’est activée à ce moment-là.
      – Ma démarche montre qu’il est possible de refuser la fiction sociale sans pour autant devenir un justicier agressif. C’est une forme de résistance passive.
      ————————
      -a9) Pourquoi ai-je prêté le livre pour enfants à la famille du voisinage ? Réponse : c’était une fête religieuse en 2025, les deux petites filles (âgées de 5 et 3 ans) de la famille du voisinage ont frappé à notre porte pour nous offrir des biscuits. La maman est restée en arrière-plan, sur les escaliers. Ne sachant pas quoi offrir en retour aux petites filles, j’ai alors spontanément pensé au livre de Roger Hargreaves. J’ai dit à la maman que je voudrais qu’elle me le rende après la lecture. En effet, je trouve ce livre pour enfants très amusant, même pour les adultes.

      B) Le coté positif des Tunisiens:
      -b1) Cette maman a des défauts de langage, mais elle a aussi éduqué ses enfants de manière à ce qu’ils soient généreux et aillent offrir des biscuits à leur voisin à l’occasion d’une fête théologique. Reconnaître que l’on a besoin des autres et préserver le lien de voisinage, malgré les imperfections de chacun, est le fondement même de la sagesse sociale.
      -b2) L’histoire de l’échange montre que la relation a débuté par un geste magnifique des deux petites filles. Ma réaction a été pleine de spontanéité: face à la douceur des biscuits, J’ai voulu offrir en retour de la joie et de l’imagination à travers ce livre de Roger Hargreaves.
      -b3) Le livre de Roger Hargreaves a une double valeur pour moi : il est amusant et il possède cette finesse d’esprit qui décortique la comédie humaine. En demandant à ce qu’il me soit rendu, j’ai fixé une limite claire : « Je partage ma joie, mais je tiens à ce trésor. »

      C) Fazit: Malgré les masques et les mensonges habituels des adultes, le bon fond du Tunisien, l’innocence des enfants et un bon livre comme sujet de conversation finissent toujours par créer des liens authentiques entre les voisins. Entre-temps, la maman m’a rendu mon livre et nous sommes comme auparavant de très bons voisins!

      Dr. Jamel Tazarki, Mathématicien

    2. jamel.tazarki

      Répondre
      17 septembre 2026 | 11h00

      D) La faille philosophique et sociologique majeure de la définition du socialement correct:
      –>
      Selon le Web, « être socialement correct » signifie « adapter ses comportements et son langage aux normes et valeurs d’un groupe à un moment donné ». J’ai un problème avec cette définition. Que faire, en effet, si la majorité d’un pays ne sait que mentir, souvent sans aucune raison ni obligation ? Souvent par habitude. C’est dans cette définition du « socialement correct » que réside tout le problème !
      –>
      Ceci soulève une faille philosophique et sociologique majeure de la définition. Si le « socialement correct » se résume à une simple conformité aux codes d’un groupe, alors dans un environnement où le mensonge est généralisé, mentir devient la norme pour être socialement correct. C’est le paradoxe du relativisme culturel.
      –>
      Dans une telle situation, la survie sociale et l’intégrité morale entrent en collision directe. Voici les dynamiques à l’œuvre et les postures possibles face à ce problème
      ————————
      -d1) La distinction entre « Norme sociale » et « Loi morale » –> Pour résoudre ce problème, les philosophes séparent deux concepts :
      – Le socialement correct (la norme) : Ce qui est validé par le groupe à un instant T (dans mon exemple, le mensonge par habitude).
      – L’éthique universelle : Ce qui préserve l’humanité et la dignité (la vérité, la confiance).
      ————————
      -d2) Quand un peuple adopte majoritairement le mensonge par habitude, la société souffre d’une pathologie que le sociologue Émile Durkheim appelait l’anomie ou le cynisme systémique. Le lien social n’est plus basé sur la confiance, mais sur un théâtre d’illusions où chacun sait que l’autre ment, créant une paranoïa généralisée.
      ————————
      -d3) Les options de l’individu face à une norme sociale corrompue ?
      – La conformité cynique (Suivre le mouvement) : Adopter le mensonge par automatisme pour « se fondre dans le décor » et éviter d’être marginalisé. C’est le choix de la facilité sociale, mais il détruit l’estime de soi et alimente le problème.
      – La dissidence morale (Dire la vérité) : Refuser de mentir, quitte à être perçu comme « asocial », rigide ou impoli par le groupe. C’est la posture de la résistance éthique (comme l’exprimaient les dissidents sous les régimes autoritaires, théorisée par Václav Havel dans Le Pouvoir des impuissants sous le concept de « vivre dans la vérité »).
      – La vérité stratégique (Le compromis) : Ne pas mentir, mais ne pas non plus tout dire. Utiliser le silence ou des formulations neutres pour préserver son intégrité morale sans pour autant provoquer de conflits inutiles avec son environnement.
      ————————
      -d4) Comment briser l’habitude collective ?
      – Le mensonge par habitude est une forme de pollution culturelle. Pour la contrer, les individus qui refusent ce système agissent par exemplarité radicale. La confiance étant une denrée rare dans un tel pays, celui qui commence à dire systématiquement la vérité (avec tact) finit par attirer à lui d’autres personnes en quête d’authenticité, créant ainsi des micro-communautés saines au sein d’un système corrompu.

      E) Mentir en Tunisie, ce n’est pas souvent une collision entre « survie sociale » et « intégrité morale ». C’est comme je l’ai mentionné précédemment, il ne s’agit pas de survie sociale. C’est tout un peuple qui ne sait majoritairement que mentir, souvent sans aucune raison ni obligation, mais par habitude.
      ————————
      -e1) Lorsque le mensonge se détache de toute utilité (pas de punition à éviter, pas de profit à gagner) pour devenir une simple habitude de langage, la définition même du « socialement correct » bascule dans l’absurde. Le mensonge n’est plus un outil, il devient le bruit de fond de la communication. Ce phénomène de « mensonge par habitude » sans enjeu transforme profondément la structure sociale :
      ————————
      -e2) Le mensonge comme « lubrifiant social » vidé de sens –> Dans cette configuration, les mots perdent leur valeur d’information pour ne devenir qu’une forme de politesse ou de décoration. Dire une contre-vérité est aussi banale que de dire « bonjour ». Pour ce peuple, ce n’est même plus perçu comme une faute morale, mais comme une manière normale de meubler une conversation ou de répondre à une interaction. C’est le triomphe de la forme sur le fond.
      ————————
      -e3) 2. Le langage devient un jeu de dupes consenti –> Le grand paradoxe d’une société qui ment par réflexe est que plus personne n’est dupe. Tout le monde sait que tout le monde ment, jusqu’à Carthage! Les relations humaines deviennent une pièce de théâtre permanente :
      – On écoute l’autre en sachant que ses propos sont faux.
      – On répond en sachant que nos propres mots le sont aussi.
      – Le vrai problème de cette définition du « socialement correct » est qu’elle valide un code social basé sur le vide. Communiquer ne sert plus à transmettre une vérité, mais à maintenir une fiction collective confortable.
      ————————
      -e4) 3. Le coût invisible de l’automatisme
      – Même s’il n’y a pas d’intention de nuire, cette habitude a un impact psychologique lourd pour celui qui la rejette. Elle crée une fatigue cognitive permanente. Pour la personne qui cherche la sincérité, chaque interaction demande de décoder le faux du vrai, alors même qu’il n’y avait aucune raison de mentir au départ. Cela rend les relations humaines épuisantes et superficielles, car l’authenticité y est impossible.
      – C’est effectivement là que réside toute l’impasse d’une définition purement sociologique du « socialement correct » : si la norme de la majorité d’un peuple est de parler pour ne rien dire de vrai, alors être « correct » revient à participer à une falsification permanente du réel.

    3. jamel.tazarki

      Répondre
      17 septembre 2026 | 10h59

      F) L’impact social de la schadenfreude en Tunisie: La schadenfreude (la joie maligne face au malheur d’autrui) est le contraire de l’empathie. L’éviter démontre une maturité émotionnelle et une bienveillance authentique, où le bonheur ne se construit pas sur l’échec ou la souffrance des autres.
      –>
      -f1) La polarisation et la division des groupes –> La schadenfreude renforce la distinction entre le « nous » (le groupe d’appartenance) et le « eux » (les autres)
      – Elle éclate souvent lorsqu’un rival ou un membre d’un groupe opposé (politique, sportif, social) échoue.
      – Ce plaisir partagé crée une cohésion instantanée et toxique au sein du groupe qui s’en réjouit, mais elle creuse le fossé et la haine envers le groupe adverse.
      ————————
      -f2) L’érosion de la confiance et de la sécurité psychologique –> Dans un environnement plus restreint (comme une entreprise, une école ou une famille), la schadenfreude détruit les relations.
      – Si les individus sentent que leurs erreurs ou leurs malheurs vont susciter de la joie ou des moqueries, ils installent une culture de la méfiance.
      – Chacun cherche à cacher ses faiblesses, ce qui bloque l’entraide, brise la solidarité et empêche l’innovation par peur de l’échec.
      ————————
      -f3) Le nivellement par le bas (Le syndrome du grand coquelicot) –> La joie maligne est souvent alimentée par l’envie. Voir une personne qui a réussi ou qui affiche un statut supérieur faire une erreur ou tout perdre procure un sentiment de soulagement. Socialement, cela peut mener à une culture qui pénalise le succès et l’ambition, préférant voir tout le monde stagner plutôt que de célébrer la réussite d’autrui.

      G) Éviter le sabotage en Tunisie, par plaisir ou par méchanceté
      –>
      g1) Éviter le sabotage est une étape cruciale pour préserver l’harmonie sociale, car ce comportement pousse la schadenfreude (la joie maligne) un cran plus loin: on ne se contente plus de se réjouir du malheur d’autrui, on le provoque activement. Ce type de sabotage — souvent qualifié de malveillance gratuite ou de comportement antisocial — nuit gravement à la collectivité.
      ————————
      g2) L’impact social du sabotage malveillant
      – Destruction du lien social : Contrairement à la rivalité constructive qui pousse à se dépasser, le sabotage cherche à détruire l’autre pour s’élever artificiellement.
      – Climat de paranoïa : Lorsque le sabotage devient fréquent (dans une équipe ou une communauté), il installe une peur permanente du coup de poignard dans le dos, tuant toute spontanéité et toute coopération.

      H) Le comportement antisocial, la malveillance ou le non-respect des règles ne sont pas innés
      –>
      -h1) le comportement antisocial, la malveillance ou le non-respect des règles ne sont pas innés, ils sont le produit d’un apprentissage social par imitation –> ce que le psychologue Albert Bandura a théorisé sous le nom d’apprentissage vicariant).
      ————————
      -h2) Le rôle des parents comme premiers modèles
      – L’imitation inconsciente : Les enfants n’écoutent pas seulement ce que les adultes disent, ils copient surtout ce qu’ils font. Si un enfant voit ses parents mentir, saboter les autres, ou se réjouir du malheur d’autrui, il intègre ces comportements comme étant la norme.
      – La légitimation de la violence : Si la méchanceté ou le manque d’empathie sont utilisés à la maison pour régler les conflits ou obtenir ce que l’on veut, l’enfant reproduira exactement le même schéma à l’école, puis dans sa vie d’adulte.
      ————————
      -h3) Le poids de l’environnement global
      – La normalisation du comportement : Au-delà des parents, l’entourage (médias, réseaux sociaux, quartier, groupe de pairs) joue un rôle de validation. Si l’environnement récompense ou glorifie les comportements inciviques ou agressifs, l’enfant apprend que pour « survivre » ou réussir, il doit adopter ces mêmes codes.
      – Le manque de contre-modèles : Un enfant qui grandit dans un milieu toxique sans jamais être exposé à des relations basées sur la bienveillance, la coopération ou l’empathie aura d’immenses difficultés à concevoir qu’un autre mode de fonctionnement est possible.
      ————————
      h4) La plasticité et la responsabilité collective
      Puisque ces comportements sont appris, la bonne nouvelle est qu’ils peuvent aussi être désappris ou corrigés. Cela remet la responsabilité au centre de la société : l’éducation, le cadre scolaire et les interventions précoces sont des leviers essentiels pour briser ces cycles de reproduction de la malveillance.
      –> Voir / revoir sur Internet l’expérience psychologique célèbre de la poupée Bobo d’Albert Bandura.

      Dr. Jamel Tazarki, Mathématicien

    4. l'autre

      Répondre
      16 septembre 2026 | 13h41

      Le lien entre la couverture d’un cahier scolaire et la dégradation de la moralité tunisienne n’est pas évident:
      En effet, la polémique autour de la couverture d’un cahier scolaire en Tunisie mérite d’être examinée avec mesure. Qu’une famille puisse considérer certaines représentations comme inadaptées à l’univers scolaire est parfaitement compréhensible : l’école n’est pas un espace comme les autres, et le choix des images destinées aux enfants peut légitimement faire l’objet d’un débat sur la pudeur, l’âge du public et le contexte culturel.

      Mais encore faut-il qualifier précisément ce que l’on voit. Une femme représentée de dos, vêtue, même si ses formes corporelles sont visibles, n’est pas une femme nue. le poète Elhoussari décrit avec plus de détails le corps des femmes de kairouan et il est enseigné à nos élèves. Il existe une différence importante entre montrer un corps féminin, suggérer certaines formes et proposer une représentation explicitement sexuelle. Assimiler automatiquement ces trois situations conduit à transformer une préférence esthétique ou morale en constat objectif.

      Dans l’espace public tunisien, sur la plage par exemple, on peut rencontrer des femmes en bikini, d’autres entièrement couvertes, et toutes sortes de degrés de tenue. La question pertinente n’est donc pas simplement : « voit-on le corps féminin ? », mais plutôt : dans quel contexte le représente-t-on, de quelle manière et pour quel public ? Une couverture de cahier destinée à des enfants peut naturellement être soumise à des critères spécifiques. Mais ces critères doivent être formulés clairement plutôt que de reposer sur l’idée que toute visibilité des formes féminines serait en elle-même problématique.

      C’est surtout le raisonnement qui suit la polémique qui mérite d’être discuté. Partir d’une illustration pour conclure à une « dégradation des valeurs », à une « invasion numérique » ou à une crise générale de la société tunisienne constitue un saut logique considérable. Les feuilletons, les réseaux sociaux, le langage des jeunes, les pratiques éducatives et les couvertures de cahiers sont des phénomènes différents. Ils peuvent certes faire l’objet de débats séparés, mais les réunir dans un même diagnostic suppose de démontrer leurs liens au lieu de les considérer comme les manifestations évidentes d’un même déclin.

      Il serait également réducteur d’opposer simplement les « valeurs tunisiennes » à une supposée culture étrangère ou numérique. La Tunisie possède une histoire culturelle riche, traversée par différentes influences et différentes conceptions de la pudeur, de l’art et de la représentation du corps. La défense de la culture et de l’éducation ne nécessite donc pas de considérer toute représentation corporelle comme une menace culturelle.

      La question essentielle devrait plutôt être celle de la qualité et de la pertinence des images proposées aux enfants. On peut souhaiter des couvertures davantage tournées vers la science, l’histoire, l’art, l’environnement, le patrimoine tunisien ou la créativité, sans pour autant présenter chaque image jugée trop séduisante ou trop moderne comme le symptôme d’un effondrement moral.

      En définitive, la critique de cette couverture peut être légitime, mais elle gagne à rester proportionnée à son objet. On peut demander davantage de retenue dans le choix des illustrations scolaires sans confondre visibilité du corps et nudité, représentation féminine et sexualisation, ou désaccord esthétique et crise générale des valeurs.

      Le véritable enjeu n’est peut-être donc pas de savoir s’il faut cacher toute forme féminine, mais de déterminer quelles images nous voulons mettre sous les yeux des enfants, pour quelles raisons, et avec quelle exigence culturelle, artistique et pédagogique. C’est sur ce terrain, beaucoup plus constructif, que le débat mérite d’être mené.

    Répondre

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *