C’est seulement à un mois du délai légal de dépôt du projet de loi de finances 2027 que le président de la République, Kaïs Saïed, s’est saisi du dossier. Il a reçu la cheffe du gouvernement, Sarra Zaâfrani Zenzri, et le ministre de l’Économie et de la Planification, Samir Abdelhafidh, pour parler du projet. Une réunion consacrée à l’argent, donc. Enfin, surtout à la manière de le dépenser sans trop demander comment on va le trouver.
Premier détail amusant : la ministre des Finances n’était pas autour de la table. Pour une discussion portant précisément sur le projet de loi de finances, son absence a forcément de quoi faire sourire. Mais après tout, pourquoi inviter la personne chargée des finances lorsqu’on parle de finances ? Il faut bien laisser quelques mystères à l’administration tunisienne.
Sur le fond, le message présidentiel est pourtant parfaitement clair : pas de pression fiscale supplémentaire et davantage de facilités pour créer des projets, qu’il s’agisse d’initiatives privées ou de sociétés communautaires. Le projet de loi de finances 2027 doit en outre s’inscrire dans le plan de développement 2026-2030, avec ses ambitions en matière d’emploi, d’équilibre régional et de développement.
Tout cela est évidemment très séduisant. Qui serait contre le développement ? Qui réclamerait davantage d’impôts ? Qui se lèverait le matin en disant : « Tiens, aujourd’hui, j’aimerais beaucoup payer quelques taxes supplémentaires » ? Même les amateurs de sensations fortes ont probablement leurs limites.
Le problème n’est donc pas que le président refuse une augmentation de la pression fiscale. Le problème est beaucoup plus banal : il faut bien financer ce que l’on promet. Et c’est précisément à cet endroit que la grande équation tunisienne commence à boiter.
L’État veut tout faire, sauf augmenter les impôts
Le constat de l’ancien ministre Faouzi Ben Abderrahman permet de mesurer le point de départ. Dans une analyse publiée début septembre, il estimait que le coût supporté par les salariés et les entreprises au titre des prélèvements fiscaux et sociaux était déjà particulièrement élevé. Selon ses calculs, pour 100 dinars de coût du travail, les prélèvements directs et indirects pouvaient atteindre jusqu’à 47 dinars pour certains niveaux de salaire. Côté entreprises, il évaluait les prélèvements sur les bénéfices jusqu’à 44 dinars dans certains secteurs.
Sur ce point, il est donc parfaitement compréhensible de considérer que la fiscalité tunisienne n’a pas besoin d’être poussée beaucoup plus loin. Le citoyen et l’entreprise ont déjà largement fait connaissance avec le fisc.
Mais l’autre moitié de l’équation est nettement moins confortable. Le même raisonnement de Faouzi Ben Abderrahman souligne que, sur 100 dinars dépensés par l’État, environ 57 seraient absorbés par le fonctionnement de l’appareil public : rémunérations, dépenses courantes et service des intérêts de la dette. Les transferts sociaux et l’investissement public se partagent le reste.
Autrement dit, la question n’est pas seulement de savoir combien l’État prélève. Il faut aussi regarder ce qu’il fait de cet argent et ce qu’il lui reste pour faire autre chose que financer son propre fonctionnement.
Le plan de développement 2026-2030 affiche une ambition considérable : croissance moyenne de 4,2 %, baisse du chômage sous les 15 %, relance de l’investissement et réduction des disparités régionales. Les économistes interrogés par Business News ont toutefois soulevé des interrogations sur la crédibilité de certaines hypothèses, notamment sur la croissance, le financement et la capacité de l’État à concrétiser les ambitions affichées.
À cela s’ajoute la dimension sociale revendiquée par l’État. Il faut financer l’éducation, renforcer certains effectifs, soutenir la santé, maintenir le transport, sauver les caisses sociales et, trouver des solutions à la situation financière préoccupante d’un grand nombre d’entreprises publiques. Il faut également poursuivre certains programmes publics, dont les sociétés communautaires, alors même que leur modèle et leur financement suscitent des interrogations.
Et puis il y a la dette intérieure. L’État emprunte de plus en plus sur le marché local, avec le risque que le financement public absorbe une partie des ressources disponibles pour les entreprises privées. Pendant ce temps, l’endettement extérieur reste limité, notamment en raison des choix politiques et idéologiques assumés par le pouvoir.
Nous voilà donc avec un État qui veut investir davantage, dépenser davantage dans le social, soutenir davantage de programmes, réformer les caisses sociales, développer les régions, créer de l’emploi et maintenir les services publics. Tout cela sans augmenter la pression fiscale. Il ne reste plus qu’à trouver l’argent.
La mystérieuse caisse magique n’a toujours pas été découverte
C’est ici que le débat devient moins idéologique et beaucoup plus comptable. Une dépense supplémentaire doit être financée par une recette supplémentaire, une réduction d’une autre dépense, un emprunt ou une amélioration de l’efficacité. Il existe peut-être d’autres solutions dans les manuels de magie budgétaire, mais elles ne figurent pas encore dans les comptes publics.
Or, l’amélioration de l’efficacité de la dépense publique est justement le grand joker que l’on ressort régulièrement. Et il serait effectivement souhaitable de réduire les dépenses inutiles, les gaspillages et les lourdeurs administratives. Encore faut-il que les économies soient suffisamment importantes, suffisamment rapides et réellement réalisables pour financer les nouvelles ambitions.
Parce que, pendant ce temps, les factures continuent d’arriver. La facture énergétique, notamment, pèse lourdement sur les finances publiques dans un contexte international marqué par plusieurs conflits et par les fluctuations des prix de l’énergie. Selon les estimations évoquées ces derniers mois, cette charge supplémentaire aurait déjà fortement amputé les marges consacrées à l’investissement public en 2026.
Il y a donc un étrange paradoxe dans le discours économique actuel. On demande à l’État d’être plus social, plus présent, plus généreux, plus investisseur, plus régional, plus développeur et plus créateur d’emplois. Mais, simultanément, on lui demande de ne pas augmenter les impôts, de ne pas trop emprunter à l’extérieur, de ne pas assécher davantage le marché intérieur et de préserver les équilibres budgétaires.
Le véritable enjeu de la loi de finances 2027 ne sera donc pas de savoir si les Tunisiens souhaitent payer davantage d’impôts. On connaît déjà la réponse. Il sera de savoir comment concilier concrètement les ambitions affichées avec les ressources disponibles.
Parce qu’en économie, contrairement aux discours politiques, les additions ont cette mauvaise habitude de toujours finir par tomber juste. Et lorsqu’il manque dix dinars à la caisse, le fait de demander gentiment au caissier de ne pas augmenter les prix ne fait pas apparaître les dix dinars.
La Tunisie peut parfaitement vouloir davantage de développement, davantage de justice sociale et davantage d’investissement public. Elle peut également vouloir éviter toute pression fiscale supplémentaire. Mais ces objectifs doivent être accompagnés d’un mode de financement crédible. Sinon, le budget 2027 risque de devenir le merveilleux exercice consistant à promettre simultanément le menu, le dessert et l’addition, tout en expliquant au restaurant que personne ne paiera davantage.
Reste donc la grande question, celle qui n’a pas besoin d’être politique, idéologique ou partisane : qui paie ?
Pour l’instant, personne n’a encore présenté la réponse. Et malheureusement, la caisse magique n’est toujours pas inscrite au projet de loi de finances.











Commentaire
Hannibal
La ministre des finances n’est pas présente parce que justement elle est justement entrain de travailler sur un budget 2027 qui fera augmenter la pression fiscale parce qu’elle ne peut pas faire autrement et l’autre le sait et nous sortira plus tard le discours complotiste mettant en cause entre autres, sa propre administration. Et la mascarade peut continuer ainsi …