À l’école, certains enfants arrivent avec un cartable sur le dos et une maladie qu’ils ne peuvent pas laisser à la maison. Diabète, troubles de la croissance, obésité, syndrome des ovaires polykystiques, puberté précoce ou retardée… Des pathologies parfois invisibles, parfois inscrites dans le corps, qui peuvent transformer une journée ordinaire de classe en épreuve.
À l’occasion de la rentrée scolaire, l’endocrinologue-diabétologue, Asma Baba Hizem, a tiré la sonnette d’alarme, jeudi 17 septembre 2026, sur Diwan FM. Derrière les dossiers médicaux et les certificats présentés aux établissements, il y a des enfants qui doivent déjà apprendre à vivre avec leur maladie et qui se retrouvent parfois contraints, en plus, d’affronter les regards, les remarques, les moqueries et le harcèlement.
Et parfois, la blessure ne vient même pas d’une volonté de nuire. Elle naît d’une maladresse, d’une interdiction pensée pour protéger ou d’une différence de traitement qui finit par faire comprendre à l’enfant qu’il n’est pas tout à fait comme les autres.
Quand la maladie devient une différence à l’école
Le cas du diabète est particulièrement révélateur de ce paradoxe.
Lorsqu’un enfant est diabétique, ses parents peuvent fournir à l’établissement un certificat médical afin que les enseignants et l’administration connaissent sa situation et puissent intervenir correctement en cas de besoin. Une démarche qui devrait être synonyme de protection et de sécurité.
Mais, mal comprise, cette information peut devenir une source de discrimination.
L’enfant peut être privé de sport parce qu’il est diabétique, empêché de manger comme ses camarades lors d’une fête scolaire ou encore réprimandé lorsqu’il boit de l’eau ou demande à aller aux toilettes. Autant de gestes qui, à force de répétition, peuvent lui donner le sentiment que sa maladie le place à part.
Or, rappelle la spécialiste, accompagner un enfant diabétique ne signifie pas l’exclure de la vie collective. Il peut apprendre à gérer son alimentation et son traitement avec son médecin. Il peut participer aux activités de ses camarades et, dans de nombreuses situations, mener une vie scolaire ordinaire.
Même boire de l’eau en classe ne devrait pas être perçu comme une source de perturbation lorsqu’un enfant en a besoin. Après plusieurs heures passées assis dans une salle, rappelle-t-elle en substance, un élève ne devrait pas être condamné à rester assoiffé sous prétexte qu’il risque de « faire du bruit ».
La bonne réponse n’est donc pas de mettre la maladie entre parenthèses, mais de l’intégrer intelligemment à la vie scolaire, sans transformer l’élève en « malade de la classe ».
Du corps différent au harcèlement
Mais le problème dépasse largement le diabète. Certaines pathologies endocriniennes rendent le corps de l’enfant particulièrement exposé au regard des autres.
Un retard de croissance peut donner à un adolescent l’apparence d’un enfant beaucoup plus jeune. Un trouble de la croissance, un surpoids, une maigreur importante, une puberté précoce ou tardive peuvent devenir des différences immédiatement visibles. Chez certaines adolescentes, le syndrome des ovaires polykystiques peut également s’accompagner de manifestations physiques susceptibles de nourrir les complexes.
À l’école, où le besoin de ressembler aux autres est particulièrement fort, la moindre différence peut alors devenir un prétexte.
La médecin cite notamment les enfants traités par hormone de croissance. Certains peuvent présenter plusieurs années de différence apparente avec leurs camarades. Cette différence physique suffit parfois à les désigner comme des cibles.
Et le harcèlement ne vient pas toujours uniquement des élèves.
La spécialiste rapporte le cas d’enfants ayant subi des remarques de la part d’enseignants eux-mêmes, parfois sur leur apparence ou leur place dans la classe. Une parole prononcée par un adulte, censé représenter l’autorité et la sécurité, peut alors prendre une tout autre dimension.
Le surpoids constitue, lui aussi, un terrain particulièrement douloureux.
La spécialiste rappelle une estimation selon laquelle environ 20% des enfants en Tunisie seraient concernés par l’obésité. Mais au-delà du chiffre, elle insiste sur une conséquence souvent moins visible : la souffrance psychologique.
Un enfant qui n’ose plus faire du sport, qui ne veut plus prendre la parole, qui cherche à disparaître dans le fond de la classe ou qui ne veut plus apparaître sur les photos ne souffre pas seulement de son rapport au corps. Il souffre aussi du regard que les autres ont posé sur lui.
La médecin raconte ainsi le cas d’un élève auquel une enseignante aurait demandé de lire un passage consacré à l’obésité au motif qu’il était lui-même en surpoids.
La scène peut sembler anodine à celui qui la provoque. Pour l’enfant, elle peut devenir une humiliation publique.
C’est précisément là que se situe l’une des difficultés du phénomène : les adultes peuvent parfois sous-estimer la portée d’une remarque qu’ils considèrent comme une plaisanterie, une taquinerie ou même une manière de « sensibiliser ». Or, pour un enfant déjà complexé par son apparence, une seule phrase peut suffire à renforcer une blessure existante.
Le même risque existe chez les adolescentes souffrant du syndrome des ovaires polykystiques. La spécialiste avance une proportion pouvant atteindre 15% chez les jeunes filles et souligne les conséquences psychologiques que peuvent avoir les manifestations physiques associées à ce trouble.
Elle rapporte notamment le cas d’une élève qui aurait envisagé de ne plus retourner à l’école après avoir subi des moqueries liées à son état de santé.
C’est à ce moment que le phénomène dépasse le simple cadre du harcèlement scolaire. Lorsqu’un enfant commence à vouloir fuir l’école, à s’isoler, à renoncer au sport ou à ne plus prendre la parole pour éviter les remarques, c’est toute sa relation aux autres et à lui-même qui est atteinte.
Le danger est d’autant plus grand que l’enfant peut finir par intégrer le regard des autres. Ce qui était au départ une remarque extérieure devient progressivement une vérité intérieure.
C’est pourquoi réduire ces situations à de simples « chamailleries » entre élèves peut être lourd de conséquences. Une parole peut disparaître de la mémoire de celui qui la prononce et rester, au contraire, intacte dans celle de celui qui l’a reçue.
Prévenir le harcèlement, sans oublier celui qui harcèle
Pour la spécialiste, la prévention commence évidemment à la maison. Les parents doivent apprendre à leurs enfants à ne pas transformer les différences physiques, les maladies ou les difficultés d’un camarade en objet de moquerie.
Mais l’école ne peut pas se contenter d’être spectatrice. Elle doit être capable de reconnaître les signes de harcèlement, de protéger les élèves vulnérables et surtout de faire en sorte que les mesures médicales mises en place pour accompagner un enfant ne se transforment jamais en mise à l’écart.
Il faut également apprendre à regarder l’enfant qui harcèle. Sans excuser son comportement, la médecin rappelle que celui qui humilie un autre peut lui-même porter ses propres fragilités. La réponse au harcèlement ne peut donc pas se limiter à la punition : elle doit aussi chercher à comprendre, prévenir et accompagner.
Car derrière la moquerie, il y a parfois une autre souffrance qui ne demande qu’à être identifiée.
N.J










