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Ce que Freud dirait de la Tunisie

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Par Amin Ben Khaled




    Par Amin Ben Khaled, avocat au barreau de Tunis

    Entretien imaginaire

    Il n’a jamais mis les pieds à Tunis. Il est mort en 1939, exilé à Londres, un cancer de la mâchoire achevant ce que l’âge avait commencé. Et pourtant, si l’on pouvait convoquer Sigmund Freud dans un salon de Tunis, s’asseoir face à lui avec un dictaphone, que dirait-il d’un pays où la révolution a eu lieu mais où rien, depuis, ne s’est vraiment résolu ? Ce qui suit est une fiction –  une prosopopée, pour employer le mot juste –  construite à partir de ce que Freud a réellement écrit sur l’autorité, la culpabilité, le meurtre du père et les impasses du pardon. Aucune parole ici n’est authentique. Toutes sont plausibles.

    Professeur Freud, si vous deviez poser un diagnostic sur la Tunisie de 2011 à aujourd’hui, par où commenceriez-vous ?

    Par le commencement, naturellement : par « le meurtre symbolique du père ». En 2011, les Tunisiens ont fait descendre dans la rue quelque chose de bien plus ancien que la dictature de Ben Ali. Ils ont rejoué, à l’échelle d’une nation, ce que j’ai décrit dans Totem et Tabou : le meurtre du chef de la horde primitive. Le despote n’est jamais seulement un homme au pouvoir ; il occupe, dans l’inconscient collectif, la place du père –  celui qui interdit, qui possède, qui punit, mais aussi celui qui protège et qui structure. Le renverser procure une jouissance immense, presque orgiaque. On l’a vue, cette jouissance, sur l’avenue Bourguiba. Mais un meurtre, même symbolique, laisse toujours une dette. Et cette dette, contrairement à ce que croyaient les révolutionnaires, ne s’efface pas avec le tyran : elle se déplace.

    Vous voulez dire que la Tunisie n’a jamais vraiment fait le deuil de cette figure paternelle ?

    Exactement. Le deuil, le vrai travail du deuil, exige qu’on reconnaisse la perte, qu’on l’affronte, qu’on la traverse. Or les Tunisiens ont célébré la mort du père sans jamais l’enterrer proprement. Ils ont cru qu’en votant, en écrivant une Constitution, en multipliant les gouvernements de coalition, ils construisaient une famille sans patriarche –  une fratrie horizontale, égalitaire. Mais une fratrie sans père devient très vite une fratrie qui se dévore elle-même. C’est le paradoxe que j’ai identifié entre frères après le meurtre du père primitif : chacun veut prendre sa place, et la rivalité fraternelle –  ce que les Tunisiens ont vécu comme un chaos parlementaire, des dizaines de gouvernements en dix ans – n’est que la conséquence logique d’un vide non assumé. On a tué le père sans faire le travail psychique qui permet de vivre sans lui.

    C’est dans ce vide qu’apparaît Kaïs Saïed, le 25 juillet 2021 ?

    Précisément. Le 25 juillet est un retour du refoulé au sens le plus classique. Ce que la société avait chassé –  le besoin d’un père, d’une autorité unique, d’une voix qui tranche –  revient, mais déguisé, méconnaissable pour ceux qui le vivent. Kaïs Saïed ne se présente pas comme un nouveau despote ; il se présente comme le sauveur du peuple contre les élites corrompues, comme celui qui restaure l’ordre menacé. C’est le propre du symptôme : il revient sous une forme qui permet au sujet de ne pas reconnaître ce qu’il désire vraiment. Les Tunisiens fatigués du désordre parlementaire n’ont pas dit « nous voulons un père » –  ils auraient eu honte de le dire, après avoir versé le sang pour s’en débarrasser. Ils ont dit « nous voulons l’ordre, l’efficacité, la fin de la corruption ». Mais la structure psychique est la même : une autorité unique, incontestée, qui prétend incarner à elle seule la volonté nationale.

    Vous parlez souvent, dans votre œuvre, du complexe d’Œdipe. Peut-on l’appliquer à une nation entière ?

    Avec toute la prudence méthodologique requise, oui – à titre de métaphore heuristique plutôt que de diagnostic clinique littéral. Le complexe d’Œdipe décrit le désir de tuer le père et de posséder ce qu’il possédait, suivi de la culpabilité qui en découle et qui pousse le sujet à intérioriser l’autorité qu’il a abattue –  c’est ainsi que se forme le surmoi. La Tunisie révolutionnaire a voulu tuer le père-Ben Ali et prendre sa place : la souveraineté, la parole publique, la rue elle-même. Mais très vite, la culpabilité de ce désir –  une culpabilité rarement consciente, souvent déplacée sur d’autres objets, l’islam politique, l’ancien régime, les puissances étrangères –  a créé les conditions d’un nouveau surmoi, plus punitif encore que l’ancien. Kaïs Saïed n’est pas seulement un homme qui a repris le pouvoir ; il est, psychiquement, l’incarnation d’un surmoi collectif qui vient punir la faute originelle du régicide. Voilà pourquoi son discours est si souvent moralisateur, accusateur, à la recherche de traîtres et de complots : le surmoi ne pardonne jamais, il accuse.

    Ce qui nous amène à votre point le plus provocateur : l’absence de pardon dans le discours politique tunisien.

    Il faut d’abord se débarrasser d’une idée fausse : le pardon n’est pas de la faiblesse, et le refus de pardonner n’est pas de la force. C’est même souvent l’inverse. Ne pas pardonner, c’est rester attaché à la blessure, continuer d’y penser, continuer d’organiser sa vie –  ou sa politique – autour d’elle. En Tunisie, quinze ans après la révolution, on n’a jamais vraiment cessé de parler de Ben Ali, des symboles de l’ancien régime, des « résidus » de la dictature. Cette obsession n’est pas un signe de vigilance démocratique, comme on voudrait le croire ; c’est le signe qu’on n’a jamais réussi à s’en détacher.

    Pensez à un couple qui se sépare mal. Celui qui n’arrive pas à tourner la page continue, des années après, à parler de l’autre, à ressasser les torts, parfois même devant de nouveaux partenaires. Celui qui a vraiment fait le deuil de la relation, lui, n’a plus besoin d’en parler du tout –  il est passé à autre chose. Une société qui parle encore autant de son ancien dictateur, une décennie plus tard, n’est pas une société libérée de lui : elle reste, psychiquement, sous son emprise, simplement inversée.

    Et il y a une autre raison, plus cynique, à cette absence de pardon : elle est politiquement rentable. Désigner un ennemi –  l’ancien régime, les islamistes, les « comploteurs », selon le camp qui parle –  permet de ne jamais avoir à répondre de ses propres échecs. Tant qu’il y a un coupable désigné, on n’a pas besoin d’expliquer pourquoi le chômage n’a pas baissé, pourquoi les hôpitaux manquent de tout, pourquoi la dette explose. Le pardon obligerait à changer de sujet : à parler enfin de ce qu’on fait, plutôt que de ce qu’on accuse.

    Et la justice ? Est-elle « revancharde » ?

    Le mot est de vous, mais il décrit bien ce que j’observe. Une justice fondée sur le pardon chercherait la réparation, la réintégration du coupable dans le pacte social. Une justice revancharde, elle, cherche la répétition du châtiment paternel : elle rejoue sans cesse la scène de la punition, parce que c’est cette scène, et non sa résolution, qui procure la satisfaction pulsionnelle. On le voit dans l’acharnement judiciaire tunisien contre les figures de l’opposition, dans la manière dont chaque camp politique, une fois au pouvoir, poursuit ses adversaires plutôt que de gouverner. Ce n’est pas de la justice au sens où l’entendrait un juriste ; c’est de la vengeance mise en scène avec les habits du droit. Et la vengeance, contrairement au deuil, ne libère jamais : elle enchaîne le vengeur à son objet, indéfiniment.

    Y a-t-il, malgré tout, une issue à ce que vous décrivez ?

    L’issue existe, mais elle n’est pas là où on la cherche habituellement –  dans une nouvelle Constitution, un nouveau chef, une nouvelle élection. Ces solutions restent à l’intérieur du symptôme, elles ne font que déplacer la scène sans jamais l’interrompre. La véritable issue commence par un renoncement plus modeste et plus difficile : accepter qu’aucune figure, si vertueuse soit-elle, ne viendra réparer la faute originelle ni combler le vide laissé par le père déchu. C’est le fantasme du sauveur – celui qui purifiera enfin la nation –  qui doit être abandonné.

    Il faudrait aussi que la Tunisie cesse de traiter sa propre histoire comme un procès permanent, où chaque camp attend son tour pour juger l’autre. Le deuil ne se décrète pas par une loi ni par une commission ; il se fait dans la durée, par la répétition patiente d’un récit commun que plus personne n’a intérêt à falsifier. Tant qu’il y aura un bénéfice – électoral, moral, narcissique –  à rester la victime ou à désigner le coupable, ce travail n’aura pas lieu. L’issue, si elle vient, viendra probablement de la génération qui n’a pas participé au meurtre du père et qui, pour cette raison même, pourra un jour regarder la scène sans y être personnellement engagée –  ni comme bourreau, ni comme victime, ni comme héritière d’une dette qu’elle n’a jamais contractée.

    Un dernier mot, Professeur Freud ?

    Oui ! Méfiez-vous de ce qui vous console trop vite. Un peuple, comme un patient, préfère souvent la répétition de sa souffrance à l’incertitude de sa guérison –  au moins la souffrance connue a un visage, un coupable, une forme familière. La guérison, elle, n’a pas de visage : elle demande d’inventer quelque chose qui n’existait pas encore. C’est là tout le travail qui reste devant vous – non pas trouver qui punir, mais trouver quoi construire.

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    5 commentaires

    1. Fares

      Répondre
      20 septembre 2026 | 17h27

      Cherchez la femme 💁‍♀️

      Évariste Galois était un mathématicien prodige. On lui doit la théorie des groupes. Il aurait pu contribuer énormément aux mathématiques, sauf qu’il s’est fait tuer bêtement lors d’un duel à cause d’une femme à l’âge de 20 ans. La veille de ce duel, Galois a grabouillé sur une feuille de papier pleins d’équations mathématiques indéchiffrables et il a inscrit à côté de ces équations une phrase encore plus énigmatique « Cherchez la femme »

      Depuis Bourguiba jusqu’à aujourd’hui, une partie des malheurs de la Tunisie sont dues à un président qui a préféré suivre son coeur au lieu d’écouter la voix de la raison. En face, nous avions/avons une femme (fatale?) trop ambitieuse qui a su profiter de cet amour (d’adolescents). Il y avait Wassila que Bourguiba a épousé après avoir divorcer sa première femme Mathilde qui l’a pourtant soutenu quand il était un pauvre étudiant à Paris. Pour le remercier, Wassila a drogué Bourguiba pendant quelques décennies pour le maintenir dans un état presque végétatif.

      Avec Ben Ali, nous avons eu Leila. Bis repetita, Ben Ali a divorcé son épouse Naima sa bienfaitrice pour épouser Leila Trabelsi qui a transformé la Tunisie en une ferme privée pour les membres de sa famille, les tristement célèbres Ettrabilsia.

      Puis vient le p..ssht du 25 juillet 2021. Une autre femme était déjà sur scène, la belle soeur une ancienne avocate modeste devenue femme d’affaires (et mère de golden boys) et tout ça بقدرة قادر. Les historires d’amour sont bien mignonnes sauf lorsqu’elle sellent le destin de toute une nation.

      Pour revenir à l’article. La métaphore est excellente bien que je ne sois pas un fan de psychanalyse. Les tunisiens cherchent effectivement une figure paternelle, peut-être par fénéantisme, prendre son destin en main requiert des sacrifices et des remises en question alors les tunisiens préfèrent le outsourcing.

      Je me pose quelques questions cependant. Est-ce que Ben Ali était le père des tunisiens? Est-ce que son renversement est perçu comme un crime originel par les tunisiens? Bourguiba était certes perçu comme le père des tunisiens. Il a été « tué » le 7 Novembre 1987. Pourquoi les tunisiens n’ont pas culpabilisé ce crime qui serait originel lui puisqu’il précède la « révolution du jasmin »? Mais attendez, Bourguiba a aussi « tué » Mohamed Amine Bey le 25 juillet 1957, je crois que Sidna était aussi considéré par les tunisiens comme un père. C’est peut-être ça le crime originel ? Ghannouchi n’a jamais réussi (ou peut-être n’a même pas tenté) d’occuper le poste vacant du patriarche et à préféré toujours agir insidieusement en coulisses tel un marionnettiste tout en cherchant son طرطور 🐦 النادر pour combler ce poste. Il doigt s’en mordre les doigts aujourd’hui. Probablement il ne savait pas en 2019 que d’autres cherchaient eux aussi un 🤡 rare.

    2. jamel.tazarki

      Répondre
      19 septembre 2026 | 22h08

      Freud n’est plus au programme des cours de psychologie, car ses théories ne sont fondées sur aucun élément empirique et ne peuvent être reproduites.

      À la LMU Munich—qui figure parmi les universités les mieux classées d’Allemagne en psychologie—le cursus académique officiel est presque exclusivement tourné vers les sciences cognitives, les neurosciences et les méthodes quantitatives d’analyse. On évoque Freud brièvement pour mentionner l’existence historique du concept d’inconscient, avant de passer immédiatement aux modèles validés empiriquement.

      Les chaires de psychologie clinique de la LMU se concentrent sur les thérapies cognitives et comportementales (TCC) ainsi que sur la neuropsychologie. La psychanalyse n’y est pas enseignée comme une méthode thérapeutique active. On y privilégie plutôt les méthodes basées sur les statistiques, l’imagerie cérébrale et les protocoles stricts.

    3. Mohamed Mabrouk

      Répondre
      19 septembre 2026 | 12h46

      Bonjour cet interview de freud m’a bien eclairé sur l’importance de la culpabilité et du pardon. Je crois comprendre que la colère que qqun exprime est en fait une colère contre soi. Car on ressent une culpabilité quand on s’aperçoit que notre acte, qu’on croyait heroique, en l’occurence chasser le dictateur, ne l’etait pas tant que ça, et procedait d’instincts finalement bas. Ça tourne un peu en rond. Et l’agressivité nourrit l’agressivité. Jusqu’a quand?
      J’ai lu il y a qq années une comparaison entre les histoires de oedipe et de moise. La premiere reste non resolue et s’enfonce dans la tragédie et la seconde resolue par la croyance en une justice dans l’au-dela. Croyance que l’au-dela est réellement capable de retablir les choses, de punir sévèrement et de pardonner si le criminel le merite.
      Moise a compris qu’il a ete pardonné qd il a vu sa main sortir de sa poche, blanchie du sang de sa victime. Il a ensuite dicté aux fils d’israel une methode, la torah, pour leur permettre d’avoir eux aussi cette faveur.
      J’ai deja eu l’opportunité de parler ici, a l’occasion d’un commentaire d’un autre article, du contraste entre le systeme marxiste et le systeme islamique en termes de croyance en la justice de l’au-dela. Ce contraste est particulièrement illustré par l’attitude du pauvre face a l’arrogance du riche dans sourat el kahf. Il s’en remet a la justice de l’au-dela contrairement a la sentence confiscatoire marxiste. Cette sentence assouvit le ressentiment des classes defavorisées. Mais elle detruit ce que les economistes appellent le sentier d’accumulation. Car elle encourage le court-termisme et punit ceux qui veulent etre prevoyants pour leurs enfants, et qui se privent pour leur constituer un capital productif ou leur payer des etudes. Il n’y a qu’a voir le sort des pays qui ont suivi cette voie, en dehors de la Chine qui est totalement revenue au confucianisme pour se sortir d’impasse.
      Pour revenir au nécessaire pardon, presenté a juste titre comme la clé de la sortie du cercle vicieux de la tragédie oedipienne, il reste hors de portée de la victime si celle-ci reste en position de faiblesse. Le pardon du faible n’a pas de valeur. Sauf si on est fort de la justice de l’au-dela. Comme les magiciens egyptiens qui ont dit a pharaon qui les menaçait pour leur croyance:
      « …decrete ce que tu as à decreter. tes decrets ne touchent que cette vie. nous croyons en notre seigneur afin qu’il nous pardonne nos fautes… » (interpretation de sourat taha 72-73)

    4. Ce que "Fraude" dirait de la Tunisie...

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      19 septembre 2026 | 2h41

      Ce que « Clair » Gustave Jung complèterait et corrigerait…

      Dialogue imaginaire ( et non imaginal !) :

       » Docteur Jung, vous avez eu connaissance du dialogue imaginaire réalisé avec Freud.

      Vous en avez aussi par ailleurs été l’un des premiers et plus proches collaborateurs. D’aucuns diraient même disciple.
      Il est aussi conféré à Freud un certaun réductionnisme propre au XIXe siècle occidental.

      On vous sait beaucoup plus proche de la spiritualité et des cosmologies traditionnelles que Freud.

      Comment votre regard sur la Tunisie, de 2011 à aujourd’hui, diffère-t-il du sien ?

      Carl Gustav Jung : Avant de vous répondre, je me perçois plus comme un de ses confrères indépendants plutôt qu’ un simple disciple.

      Bien.

      Mon confrère Freud souffre d’un tel réductionnisme, en effet.

      Il a pu réduire dans son dialogue imaginaire la transition tunisienne à une affaire de « meurtre du père » ou à une névrose politique.

      C’est un fourvoiement.

      Au passage, l’Oedipe au sens freudien n’est pas « vouloir tuer le père » et  » coucher avec la mère » mais contester la limite et l autorité symbolisé par le Père, figure oeuvrant à maturation de developpement psychomoteur et affectif de l’enfant en introduisant la frustrantion et limitation du besoin- désir toujours comblé par la mère (l’enfant est ainsi attaché fortement à elle, source agréable et fusionelle de satisfactions rapides des besoins organiques primaires de type alimentaires et hygiéniques, du nourisson ou de l ‘enfant s’entend …sans que ces derniers ne veuillent pour autant « coucher ou se marier avec elle » pour le fils ou inversement pour la fille avec son Père ! De là à dire que Freud, par ce biais évocateur, est assez révélateur sur ses propres « turpitudes »… Un livre noir monument consacré à son sujet a vu le jour ).

      L’être humain, et particulièrement l’être oriental ou arabo-musulman, ne vit pas dans un univers purement mécanique.. Sa psyché est plus holistique et connectée à une cosmologie, à un monde intérieur riche de symboles sacrés.

      2011 n’était pas seulement une révolte socio-économique.

      Pas un simplet « Printemps Arabe », tout aussi naïvement appelé à dessein condescendant et de diversion exotico-paternalisante en réalité…  » Révolte du Jasmin. »

      C’était un réveil de l’âme collective, une tentative de la psyché tunisienne de briser la léthargie spirituelle imposée par des décennies de sécularisme autoritaire et de matérialisme importé.

      Ce réveil rappelait l’exigence d’une synergie retrouvée entre « la modernité » (pas « le modernisme ») et ses outils déjà contenues dans les valeurs universelles propres et ancrées dans l’éthique islamique. Le drame, c’est qu’une certaine élite politique a voulu calquer une grille de lecture purement occidentale laïc(arde !) sur un peuple dont l’inconscient collectif respire au rythme d’une autre conception héritée d’une autre cosmologie…

      Justement Docteur, la psychologie islamique parle du Nafs (l’âme/l’ego), du Qalb (le cœur spiritual) et du Ruh (l’esprit). Comment intégrez-vous cela dans l’analyse de la crise tunisienne d’après 2011 ?

      C. G. Jung : Il y a une certaine symétrie fascinante. Ce que j’appelle l’Ego, la tradition islamique l’identifie souvent à al-Nafs al-Ammarah (l’âme incitatrice au mal), le siège des passions non maîtrisées.

      Quand la révolution a éclaté, la Tunisie est passée par une phase d’exaltation, mais elle est vite tombée dans le piège de ce Nafs là : la soif de pouvoir, les tiraillements partisans, l’égoïsme politique.

      La transition a échoué parce qu’elle est restée au niveau du Nafs. Elle n’a pas opéré la transition vers al-Nafs al-Lawwamah (l’âme qui se blâme, la conscience critique) pour atteindre la paix intérieure (al-Nafs al-Mutma’innah).

      On a changé les institutions (la structure externe) mais on a ignoré le Qalb (le cœur), qui est le centre de la perception spirituelle et de l’intégration des contraires.

      La Tunisie souffre d’une déconnexion entre sa réalité politique profane et sa cosmologie intérieure sacrée…

      À ce propos, Docteur Jung : une polarisation in fine stérilisatrice en Tunisie a eu lieu avec une litanie de faux débats qui ont masqués tout du long de cette décennie les vrais défis. Est-ce cela que vous nommez le « conflit des contraires » ?

      C. G. Jung : Précisément. Cette division est une névrose artificielle, une projection géopolitique occidentale.

      En Tunisie, un pôle dit « laïc » a pu projeté son Ombre (la peur de la théocratie, du déni de liberté) sur celui tenant de la rationnalité politique conservatrice musulmane.

      De son côté, ce dernier pôle aurait alors projeté en retour son Ombre propre (la peur de la perte d’identité, de la dissolution morale) sur le premier pôle.

      Dans mon œuvre, je répète que la santé psychique exige la coincidentia oppositorum ( « l’union des contraires »). Le défi ne serait pas de choisir entre l’islam et la démocratie mais de puiser dans le patrimoine imazighoarabe et islamique les outils d’une libération plurielle, éthique et sociale.

      Tant que la Tunisie refusera d’intégrer ces deux polarités de son Histoire (son héritage réformiste musulman d’une part, et sa modernité de voie avec outils propres contenus en tel héritage ET ouverte sur la Méditerranée d’autre part !), elle restera déchirée en oscillant d’un extrême à l’autre.

      Alors Docteur, ce serait ce balancement qui explique le virage populiste et autoritaire de Kaïs Saïed depuis le 25 juillet 2021 ?

      C. G. Jung : C’est « la loi de l’Énantiodromie ».

      Quand une tendance est poussée à son paroxysme inconscient, elle se transforme en son contraire.

      Dix ans de sessions parlementaires souvent stériles, déconnectés des aspirations de justice sociale et montrant bien pour pas mal le gouffre entre les discours et les réalités des peuples. Ils ont créé un vide.

      Dans la cosmologie traditionnelle, le vide appelle un ordre supérieur ou une figure de redressement.

      Le futur vainqueur des élections de 2019 était apparu en reprenant les codes de l’éthique traditionnelle : le langage châtié, la posture du juge incorruptible, le refus des compromissions partisanes.

      L’inconscient collectif tunisien, fatigué de la déchéance morale des élites, s’est reconnu dans cet archétype de la « Restauration ».

      Mais le piège restera le même : si cette restauration se fait par l’exclusion et par la traque des « traîtres » (la projection de l’Ombre), elle reproduira le chaos qu’elle prétend guérir.

      Très bien Docteur Jung. Mais quelle serait alors la véritable démarche de guérison pour la Tunisie, loin des illusions freudiennes selon vous ?

      C. G. Jung : La guérison viendra d’un retour à un espace de réconciliation authentique. Certains Tunisiens doivent comprendre que le modèle moderniste et individualiste occidental n’est pas le seul horizon de l’Histoire.

      Le « Réveil  » ne sera complet que s’il devient un réveil spirituel et philosophique autonome.

      Cela demande une individuation collective :

      -Cesser de se définir par rapport à l’Occident (que ce soit par fascination idolâtre ou par rejet extrémiste)

      -Assumer pleinement la responsabilité de son propre destin.

      -Réinvestir la politique d’une dimension éthique et spirituelle universelle selon le sens traditionelle héritée dit de la « Voie vers la source  » à quête de justice et de dignité humaine…

      Une Voie pas simplement réduite à aride code pénal des plus figés…

      La Tunisie reste encore un « espace-temps » possible de cette synthèse retrouvée.

      Sa crise actuelle est l’accouchement difficile d’une modernité d »héritage imazighoarabe musulman authentique qui n’est ni une copie servile de l’Europe ni un repli frileux dans le passé.

      Edifiant pour le moins, Docteur Jung. Pour aller plus loin, il semble crucial, à ce stade du dialogue, de distinguer le « modernisme occidental imposé » comme évoqué précedemment dans vos réponses, de la « modernité endogène  » qui puiserait dans les outils propres de l’identité tunisienne…

      Comment analysez-vous cette fracture psychique ?

      Carl Gustav Jung : C’est le cœur du drame névrotique, si il en était un, de la « Tunisie moderne »…

      Le projet initié par Bourguiba n’a pas été une évolution naturelle de la conscience tunisienne mais une greffe forcée.

      On a confondu la modernité, qui est une métamorphose de la conscience, avec le modernisme occidental, qui est suant à lui une simple imitation de structures profanes, rationalistes et technocratiques.

      En agissant ainsi, les élites ont créé un traumatisme psychique profond : elles ont refoulé les couches les plus anciennes et les plus vitales de l’inconscient collectif tunisien, à savoir son ancrage amazigh (la terre, la résistance originelle, l’attachement à la Liberté et à l’indépendance), sa sève arabe et sa cosmologie musulmane.

      Lorsqu’une nation est forcée de porter le masque (la Persona) de son ancien colonisateur pour paraître « civilisée », elle développe une haine de soi inconsciente.

      Les institutions démocratiques de l’après-2011 ont échoué parce qu’elles étaient perçues, inconsciemment, comme les vestiges d’une domination culturelle occidentale.

      Une modernité tunisienne authentique ne peut pas s’émanciper en reniant son âme.

      Elle doit utiliser ses propres symboles : la quête de justice du Tawhid (l’unicité qui harmonise le tout), la dimension communautaire et solidaire de la tradition arabo-amazighe, et l’éthique spirituelle universelle. La vraie liberté n’est pas de copier l’Autre mais de s’individuer à partir de soi-même…

      Docteur Jung, poursuivons si vous le permettez…C’est précisément dans ce semblant de rejet tout relatif du modèle occidental que s’engouffre le pouvoir depuis le 25 juillet 2021. Mais d’autre observations y voient une dynamique bien plus sombre : celle d’une ingérence du régime des mollahs iraniens. Sa rhétorique anti-institutionnelle, son culte du « Guide » et sa déconstruction de la démocratie seraient même  » imamatriKulés QômcepSion » à littéralisme extrême et borné messy âne inique théocrasseux, suprémaciste arabophobe, antidémocratique et contre-révolutionnaire. Qu’en pensez-vous ?

      C. G. Jung : C’est une hypothèse clinique, géopolitique et spirituelle extrêmement puissante qui s’expliquerait parfaitement bien aussi par la dynamique des Archétypes…

      Lorsque le conscient d’une nation rejette massivement une influence ( le modèle libéral occidental), la psyché collective devient vulnérable à une autre forme de possession. Si la Tunisie refuse la démocratie parlementaire parce que jugée corrompue et déconnectée, elle crée un vide sidéral. C’est là qu’opèrerait le tryptique «imamatriKulé QômcepSion ».

      Le régime théocratique de l’Iran des Mollahs s’est historiquement construit sur l’archétype de la résistance prétenduement absolue à l’Occident couplé à une structure verticale et eschatologique du pouvoir : le Guide spirituel qui parle au nom des déshérités (les Mostadafin). Si les dirigeants plus ou moins officiels (ou plutôt les dirigés selon la logique) s’inscrivent dans cette lignée, qu’il en soit un agent conscient ou un exécutant subjugué par la théologie et idéologie, il réactive un archétype contre-révolutionnaire redoutable sous des dehors de « pureté populaire ».

      En démantelant les corps intermédiaires, la justice et le parlement, il en applique la méthode : centraliser le pouvoir absolu entre les mains d’un homme censé incarner la Volonté Divine /Populaire, annihilant ainsi le pluralisme inhérent à l’identité tunisienne.

      A ce stade Docteur, est ce que cette dérive s’oppose radicalement au « Réveil  » originel de 2011 ?

      C. G. Jung : Absolument. Le « Réveil » de 2011 aspirait à la dignité (« Qarama »), l’emploi (« Schorl ») et à la liberté (« Houriya ») de l’individu au sein de la communauté tunisienne.

      La trajectoire actuelle du régime teintée de cette influence doctrinale rigide est une trahison de la révolution par l’extrême.

      C’est de la contre-révolution psychologique.

      Au lieu d’élever la conscience des Tunisiens, on utilise leurs frustrations légitimes pour les soumettre à un autre dogme totalitaire tout aussi étranger à la subtilité et à la tolérance historique de la Tunisie.

      Sa rhétorique axée sur la traque des « complots », des « traîtres » et la diabolisation de toute opposition, n’est rien d’autre que la méthode inquisitoriale des régimes autoritaires théocratiques.

      L’inconscient collectif tunisien, piégé entre la nostalgie d’un ordre perdu et la manipulation idéologique extérieure, subit une régression névrotique majeure.

      On passe de la quête de liberté à la soumission volontaire à un nouveau dogmatisme théologico-politique.

      Selon vous alors Docteur, comment la Tunisie peut-elle se libérer de cette double tenaille ?

      C. G. Jung : La seule issue est de briser ces deux miroirs déformants. La Tunisie n’a à être ni la banlieue culturelle de Paris, la patio privé militaire d’Alger, la conciergerie de Rome ni le satellite idéologique sectaire de Téhéran.

      Pour guérir, la psyché tunisienne doit accomplir son œuvre au noir (Nigredo), c’est-à-dire regarder en face ses propres démons :
      -Reconnaître l’Ombre de la dépendance : comprendre que le populisme destructeur actuel est le produit direct de l’échec des élites précédentes à proposer une modernité tunisienne authentique .

      -Exorciser l’illusion du Guide Suprême : réaliser que déléguer son pouvoir critique à un homme providentiel (qu’il s’inspire du modèle républicain autoritaire ou de la gouvernance théocratique ) mène inévitablement à la mort de l’âme nationale.

      – Activer les outils de l’identité endogène : reconnecter la Tunisie à son Histoire , avec l’esprit amazigh qui ne se soumet pas ; â la pensée arabo-musulmane réformiste (de Ibn Khaldoun à Tahar Haddad) qui rappelle à la rationalité, à la justice distributive et à la consultation (Shura), véritable racine d’une démocratie autochtone.

      Le salut viendra des individus qui, refusant la polarisation stérile, cultiveront cette troisième voie : une modernité fière de ses racines et donc résolument ouverte, démocratique et immunisée contre les manipulations .

      Qu’elles viennent d’Occident ou d’Orient.

      L’entretien imaginaire touche enfin à sa fin.
      « Yaatik el saha, Doctour.  » comme on dit en Tunisie.
      Danke schön 😉

      C. G. Jung : Ach, gern geschehen.
      « Bla mziya  » comme on répond, non 😉 ?

    5. HatemC

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      18 septembre 2026 | 21h24

      L’utilisation de Sigmund Freud pour analyser la Tunisie d’aujourd’hui, comme le propose l’article d’Amin Ben Khaled dans Business News, sert à appliquer les concepts de la psychanalyse collective à l’histoire et à la politique d’un peuple.
      Poser la question à travers le prisme freudien permet d’explorer les mécanismes inconscients qui poussent une société à chercher un guide, un chef ou un imam.

      Selon l’analyse freudienne transposée à la politique tunisienne, la révolution de 2011 a correspondu au « meurtre symbolique du père » (la chute de la dictature).
      Cependant, la société n’aurait pas réussi à faire le deuil de cette figure d’autorité centrale.
      Face au vide institutionnel, aux crises et à l’anxiété collective, le réflexe inconscient est de chercher un substitut paternel — un leader fort, un guide spirituel ou politique — capable de restaurer l’ordre et de combler ce vide.

      En somme, l’approche freudienne n’est pas un jugement moral sur les capacités intellectuelles d’un peuple, mais une tentative d’expliquer comment l’angoisse face à l’incertitude et les traumatismes politiques non résolus poussent naturellement une société à se réfugier derrière des figures d’autorité rituelles ou politiques … et l’autre celui de Carthage l’a compris

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