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L’échec des tentatives de sauvetage de l’école publique tunisienne : ses trois péchés originels

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Par Ridha Zahrouni

    Par Ridha Zahrouni

    L’histoire moderne de la Tunisie et des Tunisiens s’est écrite, et elle doit continuer à l’être, à l’encre de ses salles de classe. En faisant de l’école publique le pilier fondateur de l’État postindépendance, le président Habib Bourguiba n’avait pas seulement construit des bâtisses ; il avait scellé un pacte social où le savoir était l’unique vecteur d’émancipation et d’ascenseur social.

    Pourtant, si son œuvre a bien démarré, quelques décennies plus tard, ce joyau républicain offre aujourd’hui le visage d’un immense chantier en ruines. Entre des infrastructures à l’abandon, un décrochage scolaire massif qui saigne la jeunesse à raison de 100 000 départs prématurés par an, la dégradation de la qualité de l’école et de ses performances, la montée en puissance de la violence, l’exclusion des démunis de toute perspective de réussite, et une inadéquation flagrante avec le monde contemporain, le constat est sans appel : l’école publique tunisienne se ghettoïse.

    Face à cette lente agonie, les diagnostics se succèdent, les consultations se multiplient, les études s’empilent et les ministres défilent, mais le déclin non seulement se poursuit, il accélère le pas. Pourquoi une nation si viscéralement attachée à son école échoue-t-elle si systématiquement à la réformer ?

    La réponse ne réside certainement pas dans un manque d’idées pédagogiques, mais dans une double anomalie structurelle. D’une part, une profonde déconnexion des réalités concrètes et économiques du terrain par ceux qui conçoivent et décident les réformes. D’autre part, une totale cécité managériale dans l’exécution de ces projets. La refonte d’un système éducatif n’est pas une simple révision de manuels ou des réajustements d’horaires scolaires ; c’est un mégaprojet d’État. Or, en Tunisie, ce chantier titanesque a été abordé avec l’amateurisme d’une gestion au quotidien. Pour sauver l’école tunisienne, il est urgent de changer de paradigme en purgeant d’abord le système du biais sociologique de ses élites, puis en soumettant sa transformation aux lois inflexibles qui régissent la réussite des grands projets complexes : la rigueur de la méthode et la puissance d’une gouvernance souveraine.

    Le biais sociologique : des réformateurs hors-sols

    Avant même de faillir dans l’exécution ou dans le choix de sa méthodologie, l’action publique en Tunisie achoppe dès la phase de conceptualisation à cause d’une ignorance systémique des réalités économiques et sociales du pays profond. Un système éducatif ne vit pas en vase clos : il s’inscrit dans le vécu, les souffrances quotidiennes de la société et dans ses aspirations.

    Or, une fracture sociologique majeure s’est insidieusement installée au cours des dernières décennies : les experts, les décideurs et les hauts fonctionnaires qui modélisent l’école de demain n’éduquent plus leurs propres enfants dans les mêmes conditions qu’une famille ordinaire, même lorsqu’ils font appel aux mêmes institutions publiques. Protégés par une situation matérielle et sociale confortable, tout ce monde ignore tout de la réalité face à l’effondrement du système, du quotidien des familles ordinaires, de leur détresse financière et de leur priorité ainsi que des disparités dramatiques entre les familles et les régions.

    Une ignorance qui engendre des visions et des ébauches de réformes totalement hors cadre et hors-sol. On y théorise avec enthousiasme la transition numérique, l’autonomie pédagogique ou les méthodes d’évaluation actives, en oubliant que des centaines d’établissements à l’intérieur du pays manquent cruellement de personnel qualifié, d’eau courante, de sanitaires fonctionnels, de raccordement Internet stable ou tout simplement de budgets de maintenance de base. On y passe à côté des coûts réels et invisibles de la scolarité, qui s’apparente à un étranglement financier pour un ménage moyen, tout comme on sous-estime l’effroyable dépendance aux cours particuliers et les surcoûts que cela engendre — un soutien devenu aujourd’hui indispensable pour compenser les lacunes et les dysfonctionnements du temps scolaire officiel.

    Concevoir une réforme sans intégrer la précarité logistique du pays et l’asphyxie financière des parents condamne le projet à n’être qu’une fiction bureaucratique, inapplicable dès sa promulgation.

    L’absence de méthode : naviguer à vue dans la complexité

    Un système éducatif est, par nature, une infrastructure immatérielle d’une complexité extrême. Il implique plusieurs acteurs — élèves, enseignants, parents, administrations, syndicats —, concerne d’autres secteurs, notamment l’enseignement supérieur, la formation professionnelle, l’emploi et l’économie, s’étend sur des cycles temporels qui dépassent les mandats politiques, et absorbe une part colossale de la richesse nationale.

    Gérer une telle structure sans une méthodologie de projet rigoureuse revient à naviguer sur un vaste océan sans boussole, en pleine tempête.

    Dans l’ingénierie des grands projets mondiaux, qu’il s’agisse de bâtir un réseau ferroviaire transcontinental ou de numériser une administration entière, l’adoption d’une méthode structurée n’est pas une option bureaucratique ; c’est une condition de survie et de réussite, puisqu’elle apporte une triple discipline indispensable.

    Sans ce cadre méthodologique, l’action publique a de très fortes chances de se dissoudre dans l’immédiateté et l’improvisation. Le projet devient alors une succession d’annonces médiatiques sans lendemain, déconnectées des réalités logistiques du terrain.

    Le pilotage de la complexité : la maîtrise absolue de la gouvernance

    Si la méthode est le moteur qui fait avancer le projet, la gouvernance est le volant qui maintient sa trajectoire à travers les crises. La gouvernance d’un mégaprojet doit définir l’architecture du pouvoir : elle détermine qui décide, qui valide, qui exécute, et comment sont arbitrés les conflits inévitables entre des parties prenantes aux intérêts souvent divergents.

    Maîtriser la gouvernance dans un projet de transformation publique majeure répond à trois impératifs stratégiques :

    • La pérennité de la vision (L’effet Sponsor) (1) : Les mégaprojets s’inscrivent dans le temps long. La gouvernance doit détacher le projet des aléas et des alternances politiques à court terme. Le « Sponsor » d’un tel projet doit incarner une autorité stable, capable de protéger le chantier des pressions électorales ou des remaniements gouvernementaux.
    • La clarté des responsabilités (La matrice RACI) (2) : Dans les grands projets, le plus grand danger est la dilution des responsabilités. Lorsque tout le monde est responsable, personne ne l’est. Une gouvernance forte utilise des outils définissant précisément les rôles afin que chaque acteur connaisse son périmètre d’action, éliminant ainsi la paralysie décisionnelle, les guerres d’ego administratives et les rôles superflus.
    • Le traitement des escalades : Un projet complexe rencontre systématiquement des obstacles imprévus : blocages budgétaires, résistances sociales, défaillances techniques. La gouvernance organise des circuits fluides permettant de faire remonter ces alertes à des instances d’arbitrage et de décision légitimes et respectées, capables de trancher rapidement pour éviter l’enlisement du projet, notamment en matière de coûts et de délais.

    La gouvernance n’est pas une simple structure organisationnelle ; c’est le garant éthique et stratégique de la transparence, de la reddition des comptes et de l’alignement permanent du projet sur l’intérêt supérieur de la collectivité.

    C’est précisément à la lumière de toutes les exigences managériales que l’échec des tentatives de refonte de notre école devient flagrant. Depuis le tournant des années 2010, le secteur de l’éducation nationale est devenu le cas d’école parfait d’un projet mené dans l’insouciance en dépit de toute prise de conscience et du bon sens méthodologique, sous l’égide d’une gouvernance totalement sinistrée.

    Le premier symptôme de ce naufrage réside dans l’instabilité chronique de la gouvernance politique. Avec plus d’une dizaine de ministres se succédant à la tête du ministère de l’Éducation en l’espace de quinze ans, le pays a navigué à vue, privé de toute vision stratégique. Chaque nouveau locataire de Bab Bnet est arrivé avec l’ambition de marquer l’histoire, balayant d’un revers de main les chantiers engagés par ses prédécesseurs. Cette valse ministérielle a transformé le projet de réforme en un éternel recommencement, exaspérant tous les membres de la communauté éducative et installant un profond scepticisme chez les enseignants, les parents et les élèves.

    Le second échec réside dans le duopole conflictuel qui a pris en otage le pilotage du système. En effet, en l’absence d’une instance de gouvernance crédible, la gestion de l’école s’est résumée, tout au long d’une décennie, à un bras de fer permanent et politisé entre le ministère et les syndicats de l’enseignement. Faute d’une charte de gouvernance définissant clairement les limites du dialogue social et de l’arbitrage stratégique, l’école est devenue une monnaie d’échange politique. Les réformes pédagogiques ont ainsi été sacrifiées sur l’autel des négociations salariales ou des rapports de force idéologiques, bloquant toute possibilité d’évolution.

    Sur le plan méthodologique, la Tunisie s’est enfermée dans le piège de cristal du diagnostic perpétuel. Des millions de dinars et des années de travail ont été investis dans des consultations, des journées d’études, des dialogues sociétaux et des livres blancs. Pourtant, le projet n’a jamais dépassé le cap de la planification opérationnelle — pour ne pas dire qu’il n’a jamais démarré. Les vœux pieux pédagogiques se sont empilés sans jamais se traduire en un plan de déploiement chiffré, séquencé et réaliste.

    Pour arracher l’école publique tunisienne à sa trajectoire de déclin et réussir sa refonte, et au-delà de la parfaite maîtrise du dossier de la part des décideurs, des experts, des spécialistes et même des médias, il nous faut tout simplement rebâtir le projet sur des bases politiques, stratégiques et méthodologiques à la fois inédites et indispensables — une démarche qui impose trois décisions de rupture :

    Sanctuariser l’Éducation comme domaine réservé de la Nation

    La Tunisie doit extraire l’école de l’arène de la politique politicienne et des fluctuations gouvernementales. Le projet de refonte éducative doit être déclaré cause nationale prioritaire et souveraine, au même titre que la sécurité nationale, la paix sociale ou la stabilité macroéconomique.

    Cela suppose l’adoption d’un Pacte national éducatif décennal : un document qui doit fixer le modèle de citoyen à former, les grandes orientations, les choix linguistiques et scientifiques, ainsi que les trajectoires budgétaires sur quinze ans. Une fois approuvé, ce plan devient une loi d’État intangible que les gouvernements successifs auront la responsabilité d’exécuter fidèlement, sans pouvoir en modifier la substance au gré des remaniements.

    Activer une gouvernance souveraine via le Conseil supérieur

    Pour éviter la paralysie que pourrait engendrer un nouveau face-à-face entre l’administration et les syndicats, la Tunisie doit confier la conduite du projet à une instance indépendante et hautement qualifiée. C’est l’entrée en fonction effective du Conseil supérieur de l’éducation et de l’enseignement qui doit être le déclencheur de cette révolution de la gouvernance.

    La mission de ce Conseil ne doit pas se limiter à celle d’un comité consultatif supplémentaire ; elle doit être celle d’une autorité de régulation et de pilotage stratégique suprême, dotée d’une autonomie totale vis-à-vis du pouvoir exécutif. En devenant le véritable « Sponsor » du projet, le Conseil supérieur offrira la stabilité et l’arbitrage scientifique indispensables pour mener la refonte à son terme.

    Adopter une méthode hybride : planification rigide et expérimentation agile

    L’adoption d’une méthode structurée est le garant de la réussite de cette refonte, car elle transforme une ambition politique en une réalité concrète et durable. Son apport se décline en cinq axes clés :

    • La segmentation temporelle et fonctionnelle : La méthode permet de traduire une ambition politique, souvent vague, en un ensemble de livrables concrets, mesurables et séquencés. Elle identifie distinctement les phases de cadrage, de planification, d’expérimentation locale et de déploiement à grande échelle.
    • La cohérence et la continuité : Une méthode rigoureuse évite les réformes fragmentées ou les changements de cap intempestifs. Elle sanctuarise le déroulement des opérations en le protégeant des ruptures managériales.
    • La fédération des acteurs du secteur : En basant la méthode sur une approche participative, elle instaure un climat de confiance entre le ministère, les syndicats, les enseignants et les parents, réduisant ainsi les résistances au changement.
    • L’allocation et la maîtrise des ressources : Un projet sans méthode passe à côté de ses coûts réels latents. La méthodologie impose une planification des ressources humaines, logistiques et financières, évitant que le projet ne s’arrête au milieu du gué, faute de moyens ou de compétences disponibles au moment opportun.
    • La culture de l’évaluation continue : Les méthodes modernes de projet intègrent des indicateurs clés de performance et des boucles de rétroaction rapides pour tester une solution à petite échelle, analyser ses défaillances et apporter les ajustements nécessaires avant de la généraliser, minimisant ainsi les risques de rejet, d’incohérence globale ou de dérapage.
    En conclusion :

    La crise de l’école tunisienne n’est pas une fatalité historique, elle est le produit d’un abandon managérial et d’une faillite de la gouvernance de l’État. Continuer à injecter des ressources financières à fonds perdus dans un système sans structure ni pilotage ne fera qu’accentuer la ghettoïsation de l’enseignement public et creuser le fossé des inégalités sociales.

    Le salut de l’instruction publique en Tunisie exige un sursaut de courage politique. En transformant la refonte éducative en un mégaprojet d’État, sanctuarisé par un consensus national décennal, piloté par un Conseil supérieur souverain et exécuté avec la rigueur des méthodes industrielles modernes, la Tunisie a l’opportunité de rebâtir son destin. L’enjeu dépasse de loin les bancs de l’école : il s’agit de restaurer la promesse républicaine de l’égalité des chances et de donner à la jeunesse tunisienne les armes intellectuelles et scientifiques pour conquérir le XXIe siècle. Le chantier est immense, mais reporter sa mise en œuvre sur des bases solides équivaudrait à acter la faillite de la Nation.

    (1) Effet Sponsor : Facteur critique de succès en gestion du changement, désignant l’implication active, visible et continue de la haute autorité de l’État pour légitimer la réforme, mobiliser les ressources et briser les blocages administratifs ou syndicaux.
    (2) Matrice RACI : Outil de gouvernance attribuant des rôles précis pour chaque chantier (Responsable de la réalisation, Approbateur final unique, Consulté pour expertise, Informé des résultats), évitant la dilution des responsabilités.

    BIO EXPRESS

    Ridha Zahrouni  Président de l’Association tunisienne des parents et des élèves

    Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

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