Depuis janvier 2024, le Conseil de la Haica ne fonctionne plus. L’instance créée pour réguler l’audiovisuel existe pourtant toujours, tout comme le décret-loi qui lui confère ses prérogatives et l’administration dont les salariés continuent à être rémunérés. Deux ans et demi plus tard, les effets du vide sont visibles : dépassements publicitaires, téléachat à outrance, recul des émissions politiques, disparition du contradictoire et absence des voix opposées au pouvoir sur les antennes. À quelques milliers de kilomètres, l’affrontement qui oppose depuis le 18 septembre Donald Trump à plusieurs grands médias américains montre une tout autre manière de défendre l’indépendance de la profession.
Vendredi 18 septembre 2026, Donald Trump annonce que CNN, MS NOW et Politico ne pourront plus accéder à la Maison-Blanche, accusant les trois médias de diffuser de « fausses informations ». Dès le lendemain, leurs journalistes sont refoulés et leurs accréditations désactivées ou confisquées.
Lundi 21 septembre, les trois médias saisissent ensemble la justice fédérale. Le même jour, ABC, CBS, Fox News et NBC refusent de remplacer CNN, qui devait assurer la couverture présidentielle pour le White House television pool. Les cinq chaînes suspendent la couverture des événements présidentiels relevant de ce dispositif. « Le public a un intérêt vital à recevoir une information exacte et indépendante sur son gouvernement. Aucune administration ne devrait restreindre un média parce qu’elle conteste son travail », expliquent-elles dans un communiqué commun.
Le Washington Post suspend, de son côté, la publication des photographies des activités présidentielles durant la journée.
L’épisode ne fait évidemment pas des États-Unis un modèle en matière de relations entre pouvoir et médias. Il montre en revanche comment des concurrents peuvent faire corps lorsqu’ils considèrent qu’une règle fondamentale de leur profession est menacée.
En Tunisie, le problème est ailleurs
Il serait artificiel de comparer l’accès à la Maison-Blanche à celui du palais de Carthage. Il n’existe pas de journalistes attitrés à la présidence tunisienne ni de pool chargé de suivre le chef de l’État. Depuis l’arrivée de Kaïs Saïed au pouvoir en 2019, les journalistes qui ont pénétré au palais l’ont fait très exceptionnellement, essentiellement à l’occasion d’audiences. Le président n’y a jamais organisé de conférence de presse et la présidence produit elle-même les images, vidéos et communiqués qu’elle souhaite rendre publics.
La comparaison avec Washington se situe ailleurs : dans la manière dont les médias réagissent à la pression politique et défendent les règles de leur profession.
Les voix opposées au pouvoir ont aujourd’hui disparu des deux chaînes de télévision et des dix radios publiques. Le même phénomène s’observe dans une grande partie de l’audiovisuel privé. Nessma et El Hiwar ont supprimé leurs émissions politiques. D’autres chaînes continuent à proposer des plateaux consacrés à l’actualité, mais sans véritable contradictoire. Des opposants, journalistes indépendants ou organisations nationales y sont régulièrement attaqués, parfois même injuriés, sans être présents pour répondre. C’est notamment le cas sur El Janoubya et Attessia.
Depuis 2024, il manque surtout à ce paysage l’institution qui avait précisément pour fonction de surveiller ces déséquilibres : la Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle.

Une institution toujours prévue par la loi
Créée par le décret-loi n°116 du 2 novembre 2011 et installée en mai 2013, la Haica délivre les licences aux opérateurs audiovisuels, élabore les cahiers des charges, contrôle le respect des obligations légales et conventionnelles, peut sanctionner les opérateurs en infraction et intervient dans la nomination des dirigeants des médias publics.
Le décret-loi 116 n’a jamais été abrogé et la Haica n’a pas été dissoute, mais son Conseil a cessé de fonctionner.
Le 30 décembre 2023, Hichem Snoussi, alors membre du Conseil, révèle que l’instance a reçu un courrier du secrétariat général du gouvernement annonçant la suspension, à compter de janvier 2024, des rémunérations de ses membres.
À cette date, le Conseil compte encore six membres sur les neuf prévus : trois retraités, un membre détaché et deux membres directement rémunérés par l’instance. Aucun texte ne prononce leur révocation.
Des salaires coupés, mais aucune révocation
L’article 8 du décret-loi 116 dispose que les membres de la Haica exercent leurs fonctions « en toute indépendance et neutralité ». Il encadre également leur suspension ou leur révocation : cas déterminés par la loi, décision motivée, vote de l’instance et possibilité pour le membre concerné de présenter sa défense. Rien de semblable ne s’est produit.
Hichem Snoussi le soulignait dès janvier 2024 : l’arrêt du versement des rémunérations ne signifiait juridiquement pas la révocation des membres. Ils pouvaient théoriquement continuer à exercer leurs fonctions, mais sans être payés.
Dans les faits, le Conseil cesse rapidement de fonctionner.
Pour Hichem Snoussi, interrogé de nouveau par Business News pour cet article, la décision s’inscrit dans le conflit qui opposait depuis 2022 la Haica au pouvoir autour des élections. En novembre 2022, l’instance avait refusé le dispositif de l’Isie pour la couverture médiatique des législatives, estimant qu’il ne garantissait pas les conditions nécessaires au pluralisme.
« Notre position par rapport aux élections, à l’Isie, à l’ARP ou concernant le décret 54 nous a coûté ce gel des salaires », déclarait déjà Hichem Snoussi en janvier 2024 sur Shems FM
Il maintient aujourd’hui cette analyse dans une déclaration à Business News : selon lui, la Haica a été sanctionnée pour avoir exercé son indépendance.
Une administration payée, mais pratiquement sans activité
Si les rémunérations des membres du Conseil ont été interrompues, celles du personnel ne l’ont jamais été.
L’administration existe toujours et le personnel administratif et journalistique continue à percevoir normalement les salaires. Mais sans Conseil fonctionnel, l’essentiel des prérogatives du régulateur ne peut plus être exercé et une grande partie de son administration se retrouve de fait sans activité.
La situation s’est encore dégradée depuis. Le secrétaire général de la Haica, Mabrouk Aounallah, a quitté l’instance en avril 2025 pour rejoindre le ministère de la Santé comme chef de cabinet du ministre. La gestion administrative courante est aujourd’hui assurée par le chef du personnel.
Une salariée de la Haica, interrogée par Business News, affirme ne plus se rendre au siège parce qu’elle n’a plus de travail à effectuer. Elle assure que ses collègues sont dans la même situation et continuent, comme elle, à percevoir leurs salaires. Business News n’a pas pu obtenir le nombre exact de salariés concernés.
La responsabilité ne saurait être imputée aux agents. La situation institutionnelle pose en revanche question : l’État continue à financer une administration dont l’organe décisionnel ne fonctionne plus.
Quand les casseroles occupent l’antenne
Les conséquences de cette absence de régulation sont visibles à l’antenne.
Les dépassements des durées autorisées de publicité se sont multipliés sans qu’une autorité indépendante ne soit désormais en mesure de les mesurer, rappeler les chaînes à l’ordre et éventuellement les sanctionner. Le téléachat a également pris une place considérable dans les grilles de certaines télévisions privées, au point que certains téléspectateurs les surnomment ironiquement sur les réseaux sociaux les « médias des casseroles et des marmites ».
Derrière la plaisanterie se cache une évolution plus profonde. Les émissions politiques ont reculé et certaines chaînes y ont purement et simplement renoncé. D’autres les ont réduites à des plateaux où les mêmes sensibilités se répondent et où les personnes attaquées sont rarement présentes pour apporter la contradiction.
Le vide laissé par le débat politique n’est pas resté vide. Les casseroles l’occupent plutôt bien.
Midi Show, avant et après
La première radio privée du pays, Mosaïque FM, permet de mesurer cette évolution.
Pendant des années, son émission phare Midi Show était l’un des principaux rendez-vous politiques du pays. Ministres, responsables de partis, opposants, syndicalistes et représentants de la société civile s’y succédaient. Zyed Krichen et Haythem El Mekki assuraient une partie du contradictoire qui faisait la réputation de l’émission.
L’arrestation, le 13 février 2023, de Noureddine Boutar, directeur général de Mosaïque FM, marque un tournant. Progressivement, Midi Show change de physionomie. Zyed Krichen, chroniqueur externe, est écarté de l’antenne sans annonce officielle, tout comme Haythem El Mekki, salarié de la radio. Elyes Gharbi, animateur vedette de l’émission, est muté à une tranche horaire de moindre écoute.
M. El Mekki a ensuite quitté la Tunisie après sa condamnation à une peine de prison ferme dans une affaire liée à son activité journalistique.
Amira Mohamed, autre journaliste de l’émission, est elle aussi partie à l’étranger. Elle a expliqué directement à Business News qu’elle ne disposait plus en Tunisie des conditions nécessaires pour exercer librement son métier.
Midi Show existe toujours. Le pluralisme qui constituait l’une de ses marques de fabrique s’est, lui, considérablement réduit.
Plus récemment, une journaliste de la radio a publié sur Facebook des propos dénigrant Mohamed Yousfi, rédacteur en chef d’Al Qatiba, arrêté deux jours plus tard. Les termes de sa publication ont été repris mot à mot dans un procès-verbal d’audition de Mohamed Yousfi ayant ensuite fuité sur les réseaux sociaux. Le contraste est saisissant : au moment où Mosaïque perdait les voix qui avaient fait la qualité et le pluralisme de ses émissions politiques, les attaques de l’une de ses journalistes contre un confrère finissaient, mot pour mot, dans le procès-verbal dressé après son arrestation.
Qui mesure encore le pluralisme ?
La disparition de fait du Conseil pose finalement une question plus importante que les dépassements publicitaires : qui mesure aujourd’hui le pluralisme audiovisuel tunisien ?
La Haica disposait d’outils de monitoring permettant d’observer les programmes, de mesurer les temps de parole et d’évaluer la présence des différents acteurs politiques. Ce travail permettait de passer de l’impression à la donnée.
Aujourd’hui, les voix opposées au pouvoir ont disparu des médias audiovisuels publics et sont devenues extrêmement rares sur les grandes antennes privées. Des organisations nationales et des opposants peuvent être attaqués longuement sans représentant pour leur répondre.
Plusieurs plaintes visant certains chroniqueurs proches du pouvoir ont été déposées devant la justice. La majorité sont restées sans suite pendant des années, selon plusieurs plaignants interrogés par Business News et leurs avocats.
Auparavant, indépendamment de l’issue pénale de ces affaires, un autre niveau de contrôle existait : celui du régulateur et des obligations imposées aux opérateurs audiovisuels. Ce niveau a disparu.
Quelle régulation demain ?
L’épisode américain de ces derniers jours rappelle qu’un régulateur ne suffit pas à garantir l’indépendance des médias. Fox News n’a pas adopté la ligne éditoriale de CNN ; ABC, CBS et NBC n’ont pas cessé d’être ses concurrents. Ils ont simplement considéré que laisser le pouvoir choisir les médias autorisés à couvrir le président créait un précédent concernant toute la profession.
En Tunisie, la question dépasse donc la seule Haica. Une autorité indépendante peut contrôler les temps de parole, faire respecter les cahiers des charges ou sanctionner les dépassements publicitaires. Elle ne peut pas, à elle seule, créer une culture de solidarité professionnelle ni garantir le courage éditorial des médias.
Deux voies sont désormais possibles : réformer explicitement le décret-loi 116 et définir publiquement le régulateur audiovisuel que veut la Tunisie ; ou maintenir la situation actuelle, avec une Haica qui continue juridiquement d’exister sans pouvoir exercer les prérogatives que la loi lui confère.
C’est finalement le paradoxe relevé par Hichem Snoussi : « le débat sur l’avenir de la régulation audiovisuelle n’a jamais réellement eu lieu. La Haica n’a été ni remplacée ni supprimée. Elle a simplement été rendue inopérante. »
Raouf Ben Hédi










