L’été 2026 s’achève. Les thermomètres reculent, les vacanciers rentrent, les plages se vident, et les Tunisiens vont peut-être enfin cesser de surveiller leur robinet et leur interrupteur comme on suit un cours de Bourse.
Peut-être. Car si la chaleur s’en va, elle laisse derrière elle un goût amer de coupures d’eau et de délestages électriques, et une réalité toujours aussi tenace : des pénuries qui se multiplient sans jamais se ressembler, des réseaux à bout de souffle, des infrastructures fatiguées. Et par-dessus tout cela, une explication qui prend chaque jour un peu plus de place dans le discours public, au point de ne plus en laisser à aucune autre : le sabotage.
Entre la réalité d’actes de sabotage (peut-être réels, peut-être prémédités, peut-être isolés) se tisse un récit qui englobe tout et fabrique un ennemi commun, responsable désigné de tout ce qui ne fonctionne pas. Même de ce qu’on pourrait, si on le voulait, faire fonctionner.
Aucune enquête n’a pour l’instant su distinguer le sabotage de la simple faille. On ne sait toujours pas où, quand, comment, sur quel équipement, avec quelles conséquences, ni par qui. Or entre « certaines coupures ont pu être provoquées » et « les difficultés de cet été relèvent d’une entreprise destinée à semer le désespoir », il y a un fossé. Un assez large.
La vraie question est de savoir comment on passe de quelques actes éventuellement criminels à l’explication générale d’un été entier de dysfonctionnements. Car entre les deux, il manque quelque chose d’essentiel : les faits.
Quand la coïncidence devient un complot
Depuis plusieurs jours, des relais proches du pouvoir multiplient les informations faisant état d’opérations de sabotage visant des conduites d’eau. Derrière certaines coupures surgissent des « comploteurs », parfois désignés plus précisément comme des « islamistes ». Photos floues et mal cadrées, accusations mal construites : tout un attirail se déploie autour du thème du complot.
Même la Télévision nationale s’est inscrite dans cette logique, annonçant dans son journal de 20 heures que plusieurs réseaux d’eau et d’électricité avaient fait l’objet de « plusieurs actes criminels » visant à provoquer des coupures dans « plusieurs régions du pays ». Les mêmes auteurs auraient même incité les citoyens à descendre dans la rue pour exprimer leur colère.
« Plusieurs personnes. » « Plusieurs opérations. » « Plusieurs régions. » On n’en saura pas davantage.
Le récit doit son efficacité à sa simplicité même : il relie des événements qui, sans lui, exigeraient d’être examinés séparément. C’est précisément là que le problème commence.
Qu’est-ce qui permet d’établir que ces coupures dispersées relèvent d’une même entreprise ? Quelle proportion des incidents de l’été est réellement imputable à des actes criminels ? Quelle part revient aux conditions climatiques, à la vétusté des réseaux, aux capacités de production, ou tout simplement aux dysfonctionnements ordinaires des services publics ?
Autrement dit : combien de sabotages, combien de défaillances ? La question paraît presque triviale. Elle ne l’est manifestement pas.
La mécanique présidentielle
Le plus frappant, c’est que cette logique ne se limite plus aux relais du pouvoir : elle est désormais partie intégrante du discours présidentiel lui-même, présente à presque chaque rencontre entre le président et les responsables du gouvernement.
Lors de sa rencontre du 15 septembre avec sa cheffe du gouvernement, le président est revenu sur l’été difficile qu’ont traversé les Tunisiens — après des semaines de silence, il ne pouvait plus l’ignorer. Pannes, réseaux dégradés, coupures d’électricité, incendies : leur concomitance, selon lui, n’aurait rien d’innocent, et pourrait « s’apparenter à un crime ». Il a évoqué ceux qui voudraient « semer le désespoir et la frustration » dans la population.
Observons le mécanisme de près. Des événements surviennent à la même période. On les rapproche. Leur simultanéité devient suspecte, puis la suspicion trouve son auteur : quelqu’un, quelque part, veut tout cela.
Pourquoi pas. Mais une panne et un incendie peuvent avoir la même origine — ou n’avoir strictement rien à voir. Une coupure peut être provoquée ici et tenir là à une simple défaillance technique. Pour le savoir, il faut examiner les faits — ce qui est nettement moins spectaculaire qu’un grand récit de déstabilisation, et demande un peu plus d’organisation, et une bonne dose de réalisme.
Il est certes plus commode de transformer une succession d’incidents en scénario, puis d’utiliser chaque nouvel incident pour confirmer le scénario. La mécanique est parfaite. Elle est seulement incapable de dire où s’arrête le hasard et où commence le complot.
Allons plus loin : le 27 août, Kaïs Saïed affirmait que des enquêtes avaient établi que certaines coupures d’eau et d’électricité ne devaient rien à de banales pannes, mais à des « actes prémédités », destinés à attiser les tensions et à semer la confusion. Pourquoi ces enquêtes n’ont-elles, depuis, jamais parlé ?
Pendant ce temps, les entreprises publiques de l’eau et de l’électricité donnaient leurs propres explications, nettement moins romanesques : l’équilibre entre production et consommation pour certaines coupures d’électricité ; la maintenance, des canalisations rompues, des stations de pompage à l’arrêt ou les effets des délestages pour les perturbations de l’eau. De la tuyauterie, en somme.
Le discours complotiste s’immisce partout dans le discours présidentiel, capable, selon le chef de l’État, de tout expliquer, de tout justifier, et de faire taire les colères les plus enflammées.
Il y a quatre jours, le 17 septembre, le chef de l’État recevait son ministre de la Santé. Dans ce discours-là, même un hôpital qui dysfonctionne peut finir par devenir une affaire de complot. Si des projets sanitaires prennent du retard alors que les financements existent, ce n’est pas nécessairement affaire d’administration, de bureaucratie ou d’incompétence. Non : ils auraient été « délibérément » bloqués par ceux qui ont « dans leur cœur une maladie ». La mécanique est désormais bien huilée : un service public fonctionne mal, le dysfonctionnement devient sabotage, le sabotage suppose des saboteurs, et les saboteurs appellent la justice.
Quand la coïncidence fait office de preuve
Rien de neuf, d’ailleurs. Le 12 août, il était déjà question de tentatives de sabotage et de « réseaux caméléons ». Le 27, d’« actes prémédités ». Pris un à un, ces propos peuvent renvoyer à des faits précis. Mis bout à bout, ils dessinent une façon de lire le monde.
Une infrastructure vétuste, une pénurie aux causes multiples, un service public à court de moyens, une canicule qui met à genoux un réseau déjà chancelant : voilà pour la version terre à terre. La version supérieure, elle, place de la volonté derrière le problème, un réseau derrière la volonté, et derrière le réseau les mêmes silhouettes familières — les « restes »de l’ancien système, les « comploteurs », les « complices », les « trompettes » « enragées et stipendiées ».
L’hypothèse n’a rien d’impossible. Elle est surtout devenue commode — si commode qu’elle avale tout. Une coupure ? Un sabotage. Une contestation ? Une tentative de déstabilisation. Une colère populaire ? Une manipulation. Une critique ? L’ouvrage de ceux qui veulent « semer le désespoir ».
On tourne alors en rond, mais avec beaucoup de méthode : tout va mal parce que quelqu’un le veut. Pratique. Le problème n’a même plus besoin d’être résolu pour être expliqué.
Restent les questions qui n’ont aucun goût pour le grand récit. Pourquoi les réseaux sont-ils dans cet état ? Pourquoi les mêmes faiblesses reviennent-elles chaque été ? Pourquoi suffit-il d’une vague de chaleur pour mettre sous tension des services aussi vitaux ? Quels investissements ont été faits, lesquels repoussés ? Quels travaux auraient dû être lancés ? Quelles décisions ont été prises, et lesquelles ne l’ont pas été ?
Ces questions-là produisent des rapports techniques, des tableaux budgétaires, des audits, des responsabilités administratives — tout ce qu’il faut pour comprendre pourquoi une chose ne marche pas, et la réparer. Elles ont un défaut rédhibitoire : elles ne fournissent pas d’ennemi. Or un ennemi se raconte toujours mieux qu’un réseau vieillissant.
L’été prochain
La canicule reviendra. La demande en eau et en électricité aussi. Les réseaux, eux, ne rajeuniront pas pendant l’hiver, on n’a jamais vu une infrastructure se reconstruire à coups de discours.
L’été prochain apportera donc d’autres coupures, d’autres pannes, d’autres incendies, peut-être d’autres actes criminels. Il apportera surtout une question bien moins spectaculaire : qu’a-t-on fait, entre-temps, pour que cela ne recommence pas ?
Car un État se mesure à sa capacité de repérer ceux qui le menacent, mais tout autant à celle de faire marcher ce qui dépend de lui. Et c’est là que le récit du sabotage trouve sa limite : même avéré dans certains cas, il ne saurait tenir lieu de réponse générale à toutes les défaillances. Sinon, chaque été aura ses coupures, ses tensions et ses suspects, et les tuyaux resteront exactement là où on les a laissés. Curieuse façon de combattre ceux qui voudraient, dit-on, empêcher le pays de fonctionner.
L’été 2026 est fini. Le prochain arrivera avec les mêmes réseaux, les mêmes besoins et les mêmes fragilités, si rien n’est fait d’ici là. Il restera alors à voir ce qui aura changé. Et cette fois, aucune théorie du complot ne tiendra lieu de réponse.










