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Tout le monde veut bannir le cash, mais personne ne veut vraiment le remplacer

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Par Marouen Achouri

    Des dizaines, peut-être des centaines depuis le temps, de forums, de réunions, de rencontres et de conférences ont été organisées en Tunisie autour de l’inclusion financière. Pourtant, les chiffres montrent que ça n’a pas servi à grand-chose. L’étude du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) consacrée à l’inclusion financière des femmes et des jeunes en Tunisie en est une preuve supplémentaire. L’étude, menée auprès de 1 457 femmes et 1 179 jeunes dans sept gouvernorats, vient rappeler une évidence que tout le monde semble découvrir avec une certaine surprise : les Tunisiens ne se ruent pas dans les banques.

    Chez les jeunes interrogés, seuls 18 % disposent d’un compte bancaire et 70 % n’ont aucun compte auprès d’un autre service financier. Plus intéressant encore : 98 % font confiance aux transactions en espèces, contre seulement 50 % aux comptes numériques et à Internet. Chez les femmes à faibles revenus, la situation n’est guère plus réjouissante : seules 18 % disposent d’un compte auprès d’un service financier formel et 98 % privilégient le cash, notamment parce qu’une partie importante de leurs revenus est elle-même perçue en liquide.

    Autrement dit, pendant que l’on organise des conférences sur la transformation numérique, que l’on parle de fintech, d’inclusion, de digitalisation et de modernisation du système financier, une bonne partie de la population continue à faire ce qu’elle fait depuis toujours : sortir un billet de sa poche et régler l’affaire. C’est simple, immédiat, compréhensible et, surtout, cela ne nécessite ni application, ni mot de passe, ni rendez-vous avec un conseiller bancaire.

    Personne ne semble vraiment étonné par cette situation. Comme le dit le célèbre adage, plus on en parle moins on en a. L’inclusion financière est devenue un concept tellement à la mode qu’on pourrait presque croire qu’il suffit de le prononcer régulièrement pour qu’il finisse par se matérialiser. Malheureusement, un compte bancaire ne s’ouvre pas avec un slogan et un TPE ne s’installe pas par décret.

    Le cash, cet encombrant invité que tout le monde fait semblant de ne pas voir

    Il suffit pourtant de regarder les chiffres de la Banque centrale de Tunisie pour comprendre l’ampleur du phénomène. Au 22 septembre, les billets et monnaies en circulation atteignaient 29,768 milliards de dinars. Quelques semaines plus tôt, le seuil symbolique des 30 milliards avait même été franchi, avec 30,040 milliards de dinars au 21 août, contre 25,902 milliards un an auparavant. En douze mois, le cash avait ainsi progressé de plus de 4 milliards de dinars, soit près de 16 %.

    Il ne faut évidemment pas raconter n’importe quoi : tout billet qui quitte un compte bancaire ne disparaît pas mystérieusement dans une dimension parallèle et toute transaction en espèces n’est pas frauduleuse. Le cash reste un moyen de paiement parfaitement légal. Mais lorsque les espèces représentent une part aussi importante de la circulation monétaire, la question n’est plus simplement celle des habitudes des Tunisiens. Elle devient celle du fonctionnement même de l’économie.

    Et c’est là que commence le grand paradoxe tunisien. On nous explique qu’il faut lutter contre le cash, améliorer la traçabilité, réduire l’économie informelle et renforcer l’inclusion financière. Mais dans le même temps, on laisse se développer toutes les raisons qui poussent les citoyens et les professionnels à conserver leurs habitudes.

    Il y a quelques années, la réglementation avait même instauré des restrictions sur certaines transactions en espèces à partir de 5 000 dinars, dans le cadre de la politique de « decashing ». L’objectif était notamment de lutter contre le marché parallèle et les transactions non traçables. Le dispositif a ensuite été assoupli, certaines dispositions ayant été supprimées en raison notamment des difficultés rencontrées par des petits commerçants, agriculteurs et artisans.

    Voilà donc une politique publique qui avance, recule, contourne et revient parfois par une autre porte. Pendant ce temps, le billet de 20 dinars, lui, ne se pose aucune question existentielle : il circule.

    Il y a également le problème très concret du paiement électronique. On demande aux commerçants d’accepter les cartes, mais le TPE n’est pas un acte de patriotisme économique. Il a un coût. Les banques facturent notamment des commissions sur les transactions et certains établissements appliquent également un loyer pour le terminal. Une circulaire de la BCT avait ainsi fixé à 1,3 % la commission maximale pour l’utilisation des TPE avec une carte nationale dans le cadre concerné. Les offres bancaires actuellement disponibles montrent d’ailleurs que la tarification dépend notamment du chiffre d’affaires et du montant moyen des transactions.

    Pour un grand commerce, absorber ces coûts peut être envisageable. Pour un petit commerçant travaillant avec des marges minuscules, chaque pourcentage compte. Il n’est donc pas particulièrement surprenant que certains préfèrent demander au client de sortir son portefeuille plutôt que de faire entrer dans leur comptabilité une machine dont chaque transaction vient rogner un peu plus la marge.

    On demande aux Tunisiens de se bancariser sans vraiment leur donner envie de le faire

    Et puis il y a cette réalité que l’on préfère parfois contourner : la Tunisie reste massivement sous-bancarisée. En 2022, l’Observatoire de l’inclusion financière indiquait déjà que deux tiers des Tunisiens ne disposaient pas d’un compte bancaire. Même parmi ceux qui en possédaient un, une grande partie l’utilisait principalement pour retirer son salaire.

    Quatre ans plus tard, l’étude du PNUD montre que le problème est toujours là, particulièrement chez les jeunes et les femmes. Et elle apporte un élément particulièrement intéressant : les jeunes ne sont pas forcément hostiles au numérique. Une majorité de ceux qui font confiance aux comptes numériques et à Internet ne considèrent simplement pas nécessaire de se déplacer dans une agence bancaire ou un bureau de poste.

    Autrement dit, peut-être que le problème n’est pas que les jeunes refusent la banque. Peut-être qu’ils refusent simplement la banque telle qu’on la leur propose.

    Pendant que le reste du monde découvre les néobanques, les applications permettant d’ouvrir un compte en quelques minutes et les services financiers entièrement dématérialisés, le Tunisien doit encore composer avec un marché bancaire fortement encadré et une offre numérique qui ne répond pas toujours à ses usages. On voudrait donc qu’il abandonne le cash, mais sans nécessairement lui proposer une alternative aussi simple, aussi accessible et aussi immédiate.

    C’est là toute l’hypocrisie du débat. On regarde les 29,768 milliards de dinars de cash en circulation comme s’ils constituaient une anomalie comportementale. Or ils sont aussi le résultat de notre système. Un citoyen qui n’a pas de compte bancaire paie en espèces. Un commerçant qui trouve le paiement électronique trop coûteux demande du liquide. Une personne qui reçoit son revenu en liquide dépense du liquide. Et une économie qui entretient ces mécanismes produit mécaniquement davantage de cash.

    Il serait donc peut-être temps de cesser de demander aux Tunisiens de changer leurs habitudes et de commencer par changer ce qu’on leur propose. L’inclusion financière ne consiste pas à expliquer aux citoyens qu’ils utilisent trop de billets. Elle consiste à leur offrir des services financiers accessibles, abordables, simples et adaptés à leurs besoins.

    Sinon, il restera toujours une solution parfaitement moderne, parfaitement numérique et parfaitement tunisienne : le billet de 20 dinars posé sur le comptoir.

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