Il est des paroles qui dépassent le simple désaccord, la divergence d’opinion, voire la provocation politique. Elles franchissent une frontière autrement plus grave : face à une victime d’agression sexuelle, elles détournent le regard du crime pour le braquer sur celle qui l’a subi.
Celle d’Abderraouf Ayadi, avocat et ancien acteur politique, en est une illustration d’une brutalité rare. Elle porte sur l’affaire de Yakin, une adolescente de 15 ans victime de violences sexuelles.
L’émotion est vive. L’opinion publique réclame une réponse judiciaire sévère contre les auteurs présumés, dont certains sont toujours recherchés. Abderraouf Ayadi, lui, a choisi de s’en prendre non pas aux agresseurs, mais à la mère de l’adolescente.
Sur sa page Facebook, il a écrit : « Elle a négligé l’éducation de sa fille mineure pour ensuite réclamer sa protection à la police », opposant l’éducation, censée prévenir les dangers, à la police, chargée de protéger les victimes contre les criminels.
Le raisonnement est d’une simplicité glaçante : si une adolescente a été agressée, c’est que sa mère a failli. Le crime s’efface presque du débat. L’agresseur devient l’effet d’une défaillance familiale, et la victime, la pièce à conviction contre sa propre mère.

C’est exactement ainsi que fonctionne la culpabilisation des victimes.
Une enfant de 15 ans aurait donc dû être assez « bien éduquée » pour ne pas être agressée. Sa mère devrait répondre de ce qui lui est arrivé. Et l’agresseur n’est plus qu’un détail dans une discussion sur la responsabilité parentale.
Or aucune éducation, aussi attentive soit-elle, ne garantit contre la criminalité d’autrui. Apprendre à un enfant à se protéger ne décharge en rien celui qui le viole, le drogue ou le violente. La prévention n’efface jamais la responsabilité de l’auteur.
Cette distinction élémentaire semble pourtant échapper à Abderraouf Ayadi. Avocat, il devrait savoir que la police n’est pas là pour « réparer » une prétendue insuffisance éducative. Elle existe parce qu’une société reconnaît que chacun de ses membres peut être victime d’une infraction, même lorsque toutes les précautions imaginables ont été prises.
Il devrait savoir aussi qu’une femme agressée n’a pas échoué à éviter son agresseur, qu’un enfant violé n’a pas été mal éduqué, et qu’une adolescente agressée ne porte aucune part du crime, ni à cause de sa conduite supposée, ni à cause de celle de ses parents.
Ces évidences sont si fondamentales qu’on rougit d’avoir à les rappeler.
Mais le plus inquiétant n’est pas la rudesse du propos. C’est le mécanisme qu’il réactive. Depuis des décennies, les victimes de violences sexuelles subissent le même interrogatoire implicite : où étiez-vous ? Avec qui ? Pourquoi là ? Pourquoi avoir fait confiance ? Pourquoi ne pas avoir résisté ? Parlé plus tôt ? Comment étiez-vous habillée ? Et vos parents, pourquoi ne surveillaient-ils pas davantage ?
Toujours la même manœuvre : déplacer la focale de l’agresseur vers la victime. Ici, la question devient « Comment cette mère a-t-elle élevé sa fille ? » alors qu’elle devrait être : « Comment des individus ont-ils pu s’en prendre à une adolescente de 15 ans ? »
Ce glissement n’a rien d’anodin. La victimologie et les sciences sociales lui donnent un nom : la culpabilisation de la victime, ce processus par lequel la personne agressée se voit attribuer, explicitement ou non, une part de responsabilité dans la violence qu’elle a subie.
Venue d’un avocat et d’un responsable politique, la parole pèse plus lourd encore. La parole publique ne tombe jamais dans le vide : elle contribue à fixer ce qu’une société juge acceptable, dicible, voire excusable.
Le journaliste et animateur Elyes Gharbi ne s’y est pas trompé. Il a dénoncé une parole dépourvue de décence et de goût, et estimé que ce type de discours, qu’il rattache à la « famille politique » de Ayadi, contribue à dégrader la société tunisienne. Une fois de plus, le débat est entraîné vers la conduite de la victime et l’éducation de ses parents, au lieu des actes des agresseurs présumés.

Elle se retrouve ainsi doublement pénalisée. La première violence a été physique et sexuelle. La seconde est sociale et symbolique.
La formule d’Ayadi pose aussi une question de fond sur la protection publique. La police ne protège pas seulement les enfants dont les parents auraient parfaitement rempli leur mission éducative. La justice ne peut pas être conditionnée à la conformité d’une famille à un modèle moral. Protéger contre la criminalité est l’une des raisons d’être de l’État.
Sinon, il faudrait demander aux victimes de cambriolage si elles avaient bien verrouillé leur porte, aux personnes agressées dans la rue si elles s’étaient comportées « comme il faut », aux femmes victimes de violences conjugales si elles avaient choisi le « bon » compagnon, aux enfants maltraités si leurs parents avaient assez surveillé leur entourage.
Or, dans cette affaire, le débat public doit d’abord préserver une chose : la dignité de la victime. Le nom de Yakin ne doit pas devenir le prétexte d’une dissertation sur l’éducation des adolescentes, ni servir à réhabiliter ce vieux réflexe qui cherche, derrière chaque violence sexuelle, ce que la victime aurait pu faire pour l’éviter.
Une adolescente agressée n’a pas à prouver qu’elle a été assez bien élevée pour mériter d’être protégée. Une mère n’a pas à prouver qu’elle a été parfaite pour avoir le droit d’exiger la protection de sa fille.
Et surtout, une victime n’a pas à porter, en plus du traumatisme de l’agression, le poids d’une société qui s’emploie à lui expliquer en quoi elle y aurait contribué.
La responsabilité appartient à ceux qui commettent les violences. Le reste n’est qu’une inversion morale aussi abjecte qu’inacceptable.
N.J










