Entre l’hypothèse retenue pour bâtir la Loi de finances 2026 et l’évolution des cours pétroliers, l’écart s’est considérablement creusé. L’économiste Moez Soussi estime que les dépenses de compensation des carburants pourraient approcher 11,2 milliards de dinars sur l’ensemble de l’année, contre près de cinq milliards de dinars budgétisés.
M. Soussi est revenu, mardi 29 septembre 2026, au micro d’Ibtissem Chouikha dans l’émission Houna Tounes sur Diwan FM, sur les conséquences économiques de la hausse des cours pétroliers et, surtout, sur ce qu’elle pourrait coûter aux finances publiques tunisiennes. La Loi de finances 2026 a été élaborée sur la base d’un prix moyen du Brent de 63,3 dollars le baril. Or, selon l’économiste, la moyenne observée en 2026 se situerait autour de 95 dollars, avec des cours ayant dépassé les 104 dollars à certaines périodes.
Une hypothèse de 63,3 dollars que Soussi ne considère pas irréaliste
L’économiste prend toutefois soin de ne pas présenter l’hypothèse retenue dans la LF 2026 comme une erreur de prévision. Il rappelle que le prix moyen du baril avait suivi une trajectoire baissière, passant, selon les chiffres qu’il avance, de 80,8 dollars en 2024 à environ 69 dollars en 2025. Dans ce contexte, retenir 63,3 dollars pour 2026 pouvait, à ses yeux, s’inscrire dans la tendance alors observée.
« Est-ce que cela constitue une erreur de prévision ? Je ne le pense pas », soutient-il, estimant que l’évolution ultérieure des cours a surtout été bouleversée par des facteurs géopolitiques que la Tunisie ne maîtrise pas.
Pour M. Soussi, le décalage entre l’hypothèse budgétaire et les cours observés ne peut donc être lu uniquement comme un défaut d’anticipation. La Tunisie, souligne-t-il en substance, ne fait pas la géopolitique mondiale et dispose d’une marge d’action limitée sur des variables extérieures aussi déterminantes pour son économie.
Mais si l’hypothèse initiale pouvait se défendre, son dépassement pose désormais une tout autre question : celle de son coût pour les finances publiques.
De 4,993 à environ 11,2 milliards de dinars
C’est là que Moez Soussi avance son estimation la plus marquante. La Loi de finances 2026 prévoit 4,993 milliards de dinars pour la compensation des carburants. Avec la hausse des cours pétroliers et une moyenne qu’il situe autour de 95 dollars, l’économiste évalue à 6,288 milliards de dinars les dépenses supplémentaires qui pourraient être nécessaires. En ajoutant ce surcoût à l’enveloppe initialement prévue, il aboutit à une compensation des carburants qui pourrait approcher 11,2 milliards de dinars en 2026.
La précision est essentielle : ce montant ne correspond pas au coût total des carburants consommés ou importés par la Tunisie. Il s’agit bien, comme le souligne Moez Soussi, de la compensation uniquement. Selon son scénario, la facture représenterait ainsi plus du double de l’enveloppe prévue initialement.
Cette pression est d’autant plus directement supportée par les finances publiques que les prix des carburants payés par les consommateurs n’ont pas suivi l’envolée des cours internationaux. L’économiste rappelle que les prix appliqués en Tunisie n’ont pas été révisés depuis 2021 et que le mécanisme d’ajustement périodique, qui prévoyait des révisions tous les trois mois, n’est plus activé.
Il rattache ce choix à l’orientation de « l’État social » : le maintien des prix conduit l’État à absorber l’écart créé par le renchérissement de l’approvisionnement extérieur. Plus les cours internationaux augmentent sans répercussion sur les prix à la pompe, plus la charge de compensation est susceptible de s’alourdir.
Mais son raisonnement va plus loin. Pour lui, l’ampleur de la charge impose désormais de s’interroger sur certains grands choix. Une LF construite sur un baril à 90, 95 ou cent dollars n’aurait pas reposé sur la même équation budgétaire et aurait posé plus frontalement la question des arbitrages, notamment autour des dépenses liées au choix de l’État social. Autrement dit, ce n’est plus seulement la justesse de la prévision initiale qui est en jeu, mais la capacité à absorber durablement les conséquences d’une réalité devenue beaucoup plus coûteuse.
Une facture déjà lourde en 2025, mais toujours pas de chiffres pour 2026
L’année précédente donne une mesure de l’importance de ce poste dans les finances publiques. Selon les résultats provisoires de l’exécution du budget de l’État à fin décembre 2025, 7,09 milliards de dinars avaient été consacrés à la compensation des carburants. Ils représentaient 61,3% des 11,59 milliards de dinars consacrés au total à la compensation, le reste ayant notamment bénéficié aux produits de base et au transport.
Mais l’estimation avancée par Moez Soussi pour 2026 change encore d’échelle. À 11,2 milliards de dinars, la compensation des carburants dépasserait, à elle seule, les 9,772 milliards de dinars initialement budgétisés pour l’ensemble de la compensation pour 2026. Elle approcherait également, à elle seule, le montant consacré en 2025 à l’ensemble de la compensation, soit 11,59 milliards de dinars.
Le rapprochement est particulièrement parlant, mais les chiffres ne sont pas de même nature : les 7,09 milliards de dinars correspondent à une dépense exécutée en 2025, les 9,772 milliards à l’enveloppe totale de compensation budgétisée pour 2026 et les 11,2 milliards à l’estimation avancée par Moez Soussi pour la seule compensation des carburants.
Or, à ce stade, le ministère des Finances n’a publié aucune situation d’exécution du budget de l’État pour 2026. La dernière disponible reste celle arrêtée à fin décembre 2025 et publiée fin février 2026.
Moez Soussi soulève lui-même cette question de visibilité. Il indique attendre les données relatives à l’exécution du budget, au moins pour les six premiers mois de l’année, afin de pouvoir notamment observer la facture réellement supportée au titre des carburants et les paiements effectués en devises.
Sans ces données, impossible de mesurer précisément l’incidence de la hausse des cours sur les comptes publics et de savoir à quel niveau se situe effectivement la dépense de compensation après neuf mois d’exercice.
Quant à l’éventualité d’une Loi de finances rectificative pour tenir compte de cette nouvelle donne, Moez Soussi la ramène à sa dimension technique : ajuster les ressources et les dépenses à une situation qui n’est plus celle sur laquelle le budget avait été construit. Pour lui, l’enjeu essentiel se situe ailleurs : dans la manière dont l’État gère ses finances et parvient à assurer l’approvisionnement du pays en produits essentiels.
Entre une enveloppe initiale de près de cinq milliards de dinars et une facture qui pourrait, selon Moez Soussi, plus que doubler, l’écart donne la mesure du choc potentiel pour les finances publiques. Mais neuf mois après le début de l’exercice, il manque toujours l’essentiel pour savoir ce que cette hausse a réellement coûté à l’État : les chiffres d’exécution du budget 2026.
I.N.










