Par Amin Ben Khaled
Entre l’individu et l’État, il existait autrefois une multitude d’espaces où les désaccords pouvaient être formulés, négociés et transformés en revendications collectives : partis, syndicats, associations, médias, intellectuels. Leur affaiblissement pose une question plus inquiétante que celle de la crise des partis : que devient une démocratie lorsque le citoyen se retrouve presque seul face à l’État ?
Une société ne parle jamais d’une seule voix. Elle est faite d’intérêts contradictoires, de classes sociales, de générations, de régions, de croyances et de mémoires divergentes. La démocratie n’a jamais eu pour ambition d’effacer ces différences ; elle a inventé quelque chose de plus subtil, des institutions capables de les traduire. Un syndicat transforme une revendication salariale en négociation collective, un parti transforme des intérêts dispersés en programme, une association transforme une inquiétude sociale en cause publique. Ces corps intermédiaires peuvent être imparfaits, corporatistes ou contestables – ils n’en remplissent pas moins une fonction essentielle : empêcher la société de se retrouver face à l’État dans un rapport direct et sans médiation.
C’est précisément cette médiation qui semble s’être fragilisée en Tunisie. La question n’est donc pas seulement de savoir pourquoi les partis sont en crise ou pourquoi les syndicats sont contestés, mais bien plus large : qui parle désormais entre la société et l’État ? Et derrière cette question, une autre, plus dérangeante encore : la société tunisienne dispose-t-elle encore des moyens de se raconter à elle-même une histoire commune, ou n’est-elle plus qu’une juxtaposition de solitudes administrées ?
Une démocratie ne fonctionne jamais en tête-à-tête
La démocratie moderne repose sur une fiction nécessaire, celle d’un peuple souverain. Mais ce peuple n’existe jamais politiquement sous une forme homogène ; il faut organiser sa pluralité. Alexis de Tocqueville avait déjà saisi l’importance des associations dans les sociétés démocratiques : elles permettent à des individus isolés de devenir capables d’action collective, et il y voyait un antidote à ce qu’il redoutait le plus, l’atomisation d’individus égaux mais séparés, livrés sans intermédiaire à une puissance centrale toujours tentée par la tutelle.
Sans ces corps intermédiaires, le citoyen reste un individu ; avec eux, il devient membre d’un groupe susceptible de faire entendre une demande. Un fonctionnaire mécontent reste un individu mécontent, dont la plainte s’épuise dans le cercle familial ; des milliers de fonctionnaires organisés deviennent une force sociale, capable de négocier. Un jeune diplômé sans emploi peut rester invisible, noyé dans les statistiques ; une organisation capable de transformer le chômage des diplômés en revendication politique rend ce problème visible, lui donne un nom, une date, un cortège. La médiation ne crée pas le conflit, qui préexiste souvent à l’état latent – elle lui donne une forme collective et intelligible, sans laquelle il reste une somme de souffrances privées.
Qui a le pouvoir de parler au nom des autres ?
Pierre Bourdieu permet de pousser cette analyse plus loin. Dans toute société existe une lutte pour le pouvoir de représenter : qui peut dire « nous, les travailleurs », « nous, les jeunes », « nous, les régions de l’intérieur » ? Cette capacité suppose une institution, une organisation, ou au moins une position reconnue – un porte-parole ne s’invente pas, il est fabriqué par un travail institutionnel long et souvent invisible, qui construit sa légitimité à force de statuts, de sigles et de rituels.
Le médiateur ne se contente pas de transmettre une demande : il sélectionne, reformule, hiérarchise et traduit une multiplicité de voix en une parole susceptible d’être entendue par le pouvoir. C’est une opération profondément politique, qui implique des choix, puisque tout ne peut être dit en même temps ni toute contradiction résorbée. Lorsque cette fonction s’affaiblit, les demandes restent dispersées, chacune criée pour son propre compte : la société parle davantage, mais elle est souvent moins capable de se faire entendre, précisément parce que personne ne peut plus dire « nous » avec une autorité suffisante pour que le pouvoir s’y sente obligé de répondre.
La crise des partis, une crise de représentation
On évoque volontiers la crise des partis, mais l’expression est souvent employée de façon superficielle, comme s’il s’agissait d’un simple problème de popularité. Le problème n’est pas qu’ils ont perdu des électeurs, c’est qu’ils ont perdu une partie de leur fonction historique : permettre à un individu de passer du « je » au « nous ». Je suis au chômage devient nous voulons une politique de l’emploi ; je suis inquiet pour mon quartier devient nous voulons une politique publique différente. Cette transformation du particulier en collectif est un travail, pas un réflexe : il faut des militants, des relais locaux, des cadres capables d’écouter et de synthétiser.
Lorsque les partis ne remplissent plus cette fonction – coupés de leur base, réduits à des logiques de clientèle – le citoyen reste seul avec sa revendication individuelle. Il s’adresse directement au pouvoir, attend une réponse, et lorsqu’elle ne vient pas, la frustration s’accumule sans jamais devenir programme ni force de négociation.
La disparition des scènes intermédiaires
Erving Goffman offre un autre angle de lecture. Une société est faite de scènes multiples – familiale, professionnelle, associative, syndicale, médiatique, politique – chacune avec ses règles et ses rôles, chacune offrant à l’individu une identité partielle sans que celle-ci l’engage tout entier. Cette pluralité importe parce qu’elle empêche qu’une seule institution définisse entièrement l’identité d’un individu.
Lorsque les médiateurs disparaissent, ces scènes se réduisent, et il ne reste que deux pôles : l’individu et l’État. C’est une relation dangereusement asymétrique, puisque l’État dispose de l’administration, du droit, de la police et de la fiscalité, tandis que l’individu ne dispose, pour l’essentiel, que de sa voix, parfois amplifiée par un écran mais rarement organisée.
Norbert Elias permet d’inscrire cette question dans une histoire plus longue, celle de la complexification des interdépendances sociales : plus les individus dépendent les uns des autres, plus ils ont besoin de mécanismes capables de réguler leurs relations sans recourir à l’arbitraire. Les institutions intermédiaires absorbent les tensions, ralentissent les réactions, organisent la négociation ; elles jouent une fonction de décompression sociale. Lorsqu’elles disparaissent, la pression ne disparaît pas – elle cherche une autre sortie, souvent plus brutale, parce que moins canalisée.
De la médiation à l’immédiateté
La pensée de Hartmut Rosa éclaire ce basculement. L’époque valorise l’immédiateté : on veut des réponses directes, parler au responsable sans passer par l’intermédiaire, ce que les réseaux sociaux ont considérablement renforcé en abolissant, en apparence, la distance entre le citoyen et le pouvoir. Pourquoi passer par un parti quand on peut s’adresser directement au président de la République sur un fil de commentaires ? L’intermédiation apparaît comme une complication inutile face à l’urgence du ressenti.
Mais cette immédiateté peut produire l’inverse de ce qu’elle promet : plus le citoyen s’adresse directement au pouvoir, plus il dépend de sa réponse, de son bon vouloir. La médiation était une forme de pouvoir collectif, patiemment construite ; l’immédiateté peut devenir une forme de dépendance individuelle. Un citoyen isolé face à l’État dispose rarement d’un rapport de force, alors qu’un citoyen représenté par une organisation collective en construit un, même modeste – d’où ce paradoxe : une société sans médiateurs où chacun peut parler, mais où de moins en moins de personnes peuvent réellement représenter.
La Tunisie et le problème de la verticalité
Cette question prend une dimension particulière dans le contexte tunisien, où l’État a longtemps été l’organisateur principal de la modernisation, de l’éducation et de la protection sociale – un État providence et pédagogue à la fois, qui a façonné les attentes de la population autant que son territoire. Cette centralité a produit une attente considérable envers le pouvoir : qu’il crée des emplois, fixe les prix, réforme l’administration, développe les régions. Mais plus la société attend de l’État, plus elle risque de devenir dépendante de lui – et c’est là que les corps intermédiaires jouent un rôle essentiel, en rappelant que la société existe aussi par elle-même, dans ses solidarités locales et professionnelles.
Sans médiation, la politique se transforme en catalogue de revendications juxtaposées – agriculteurs, enseignants, médecins, chômeurs, retraités, chacun devant le même guichet, sans que rien ne transforme ces demandes particulières en vision collective. La citoyenneté se mue alors en relation de demandeur à administrateur : le citoyen ne dit plus « voilà le projet de société que nous voulons construire », mais « voilà ce que je veux que l’État fasse pour moi ». Dans le premier cas, il y a de la politique ; dans le second, surtout de l’administration.
Le risque de la dépolitisation
Ce phénomène a quelque chose de paradoxal : il peut donner l’impression d’une politisation permanente tout en produisant une dépolitisation profonde. Les réseaux sociaux sont saturés de débats, les controverses quotidiennes – et pourtant la capacité à produire collectivement une orientation politique diminue, parce que parler de politique n’est pas faire de la politique. Celle-ci commence lorsque des individus s’organisent autour d’intérêts et de projets communs, lorsqu’une multitude de commentaires se transforme en organisation capable de durer au-delà de l’indignation du jour. Sans médiation, la colère reste colère, la frustration reste frustration : des affects puissants mais stériles.
Qui représente encore la société ?
Dans une société démocratique, quelqu’un doit pouvoir dire « nous ». Mais ce « nous » est devenu problématique en Tunisie. Qui peut aujourd’hui parler au nom des Tunisiens ? L’État ? Les partis, exsangues ? Les syndicats, souvent perçus comme défendant des intérêts sectoriels ? Les associations, fragmentées ? Les médias, eux-mêmes fragilisés ? La réponse ne peut être une nouvelle institution unique, un porte-parole suprême prétendant résumer la société tout entière – l’histoire récente du pays a suffisamment montré les dangers d’une telle prétention. Une démocratie saine devrait avoir une pluralité de représentants, en concurrence les uns avec les autres, se corrigeant mutuellement. Le problème tunisien serait donc moins l’excès de médiation que son insuffisance.
Reconstruire les intermédiaires
Il ne s’agit pas de regretter un âge d’or qui n’a probablement jamais existé : les anciens médiateurs n’étaient ni parfaits ni innocents, souvent bureaucratiques ou corporatistes. Mais leurs défauts ne suppriment pas leur fonction. Il faut distinguer la critique des médiateurs de la disparition de la médiation elle-même. Une démocratie a besoin de nouveaux intermédiaires – nouveaux partis, nouvelles associations, formes syndicales adaptées à l’économie informelle, médias moins dépendants, espaces citoyens locaux – non pour revenir au passé, mais pour reconstruire des passerelles remplissant la même fonction : transformer le particulier en collectif, la plainte en revendication, la revendication en négociation.
Un pays ne peut pas vivre éternellement en tête-à-tête avec son État
Une société démocratique n’est pas seulement une collection d’individus protégés par un État ; elle est aussi un tissu de relations entre citoyens qui discutent, s’organisent, négocient, produisent des normes et des solidarités. C’est la société civile dans son sens le plus profond – non un supplément décoratif à l’État, mais sa condition de possibilité démocratique.
Lorsque ces relations s’affaiblissent, l’État devient mécaniquement plus central, et chaque conflit prend une dimension verticale : on ne se dispute plus avec une politique, on se dispute avec le pouvoir. Le véritable danger n’est peut-être ni un État trop fort ni une société trop faible, pris séparément, mais une société qui ne dispose plus de suffisamment d’intermédiaires pour organiser sa relation avec l’État.
La Tunisie n’a donc peut-être pas seulement besoin de nouvelles élections ou de nouvelles institutions. Elle a besoin de retrouver des espaces où les citoyens puissent se rencontrer avant de rencontrer l’État – où une revendication individuelle puisse devenir une cause collective, où une colère puisse devenir une proposition. Car une démocratie sans médiateurs finit par produire une relation étrange entre le citoyen et le pouvoir : tout le monde parle, mais personne ne traduit ; tout le monde demande, mais personne ne construit véritablement le « nous ».
Un pays peut vivre quelque temps sans médiateurs. Il ne peut pas durablement vivre sans médiation.
Et peut-être est-ce là l’une des questions les plus importantes de la Tunisie contemporaine : non pas seulement qui gouverne, mais qui relie encore la société à elle-même ?
BIO EXPRESS
Amin Ben Khaled – Avocat au barreau de Tunis
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











Commentaire
Vladimir Guez
Vous baignez dans une culture ou l’etatisme est un horizon indépassable.
Mais contrairement a ce que vous dites, Tocqueville ne voit pas l’association comme un organe de médiation avec l’Etat, mais comme un substitut a l’Etat.
Prenez l’exemple de la honte nationale que sont les déchets qui jonchent les rues.
Tocqueville dit que si dans votre quartier vous vous associez, mettez en commun de quoi ramasser ou employez une société privée qui le fera vous réglez le problème vous meme efficacement et rapidement sans avoir recours a l’Etat.
Si votre reflexe pavlovien est de vous adresser a l’Etat , celui ci va créer une administration, lever des impôts pour recruter par exemple des diplômés chomeurs , leur donner un statut de fonctionnaire a vie et pepetuer une administration pléthorique meme si le volume de déchets se réduit ou bien que par miracle les tunisiens deviennent propre et touché par le civisme L’administion perdurera car la tendàce de la superstructure étatique est sa survie et son hypertrophie .
Si a chaque sujet vous répondez par l’etatisme, s’installe une hyperpuissance de l’Etat jusqu’à l’asphyxie de la vie économique et sociale. A laquelle s’ajoute l’irresponsabilité devant la gabgie financière qui en découle.
Si vous raisonnez dans un optique d’etat minimal , vis problèmes de médiation disparaissent. L’individu n’est pas un quemandeur devant un Etat surpuissant qui a besoin de constituer un groupe de pression pour peser. Il est acteur.
Les pays libéraux ont moins besoin de ces corps intermédiaires qui deviennent vite des lobbys defendant des intérêts particuliers (riches contre pauvres , fonctionnaires contre privé, jeunes contre vieux… ) contre l’intérêt général.
Les pays socialiste en rafolent jusqu’à ce que la gabgie et l’inefficacité qu’ils engendrent conduit a û dictateur a siffler la fin de la partie.