Par Hella Ben Youssef
« Donneuse de go » Connaissiez-vous cette expression ? Je ne la connaissais pas. Je l’ai découverte à travers le message d’une mère vivant en Suisse, mère d’une adolescente, qui souhaitait alerter sur ce que sa fille lui racontait de certains comportements et codes circulant entre jeunes et sur les réseaux sociaux. Derrière cette expression qui pourrait paraître anodine se cache pourtant une réalité autrement plus inquiétante. Dans certains milieux, une « donneuse de go » désigne une jeune fille ou une jeune femme utilisée pour faciliter un guet-apens : approcher une personne, gagner sa confiance, obtenir des informations sur elle, la conduire vers un lieu ou donner le signal permettant à d’autres d’intervenir. Dans certaines affaires de criminalité organisée, l’expression désigne plus précisément celle qui identifie ou signale une cible. Le phénomène et le vocabulaire sont aujourd’hui suffisamment installés pour être relevés dans des enquêtes sur le crime organisé. Plus troublant encore le terme est entré dans la culture populaire et notamment dans certaines chansons écoutées par les jeunes, où l’expression est explicitement associée au guet-apens. Pourquoi commencer une tribune consacrée à la protection de l’enfance par trois mots d’argot ? Précisément parce que nos adolescents connaissent parfois le vocabulaire des nouveaux dangers avant que leurs parents n’en connaissent même l’existence. Et c’est cela qui doit nous inquiéter.
L’affaire dramatique de l’adolescente agressée sexuellement à Mellassine a bouleversé la Tunisie. L’enquête doit maintenant établir les faits, le nombre de personnes impliquées et les responsabilités de chacun. Il faut donc être extrêmement prudent avec les nombreuses informations non vérifiées qui circulent, et protéger avant tout la victime. D’ailleurs, je souhaiterai ici établir une distinction essentielle et dire que rien ne permet aujourd’hui d’affirmer que le phénomène des « donneuses de go » ait un quelconque rapport avec cette affaire mais Il serait irresponsable de créer artificiellement ce lien. Ce drame doit nous obliger à nous poser une autre question, que savons-nous réellement de ce qui se passe aujourd’hui entre nos adolescents, sur leurs téléphones, dans leurs groupes, leurs messageries et sur les réseaux sociaux ? Un mot, un code, une pratique ou un phénomène dangereux peut aujourd’hui apparaître dans un pays, circuler dans une chanson ou une vidéo, être repris sur TikTok, Snapchat, Instagram ou dans des groupes privés et traverser les frontières en quelques jours. Les phénomènes numériques n’ont pas de frontières. Nos administrations, elles, en ont encore et c’est précisément pour cette raison que la protection de l’enfance ne peut plus fonctionner uniquement en réaction à des signalements, des violences déjà commises ou des drames déjà survenus. Elle devra aussi développer une véritable culture de la veille et de l’anticipation et c’est ici que je veux interpeller le ministère de la Famille, de la Femme, de l’Enfance et des Seniors, mais également les ministères de l’Intérieur, de la Justice et de l’Éducation en rappelant que la Tunisie possède des lois, qu’elle possède des structures de protection de l’enfance et qu’elle dispose même depuis 2024 d’un plan national consacré à la prévention et à la réponse aux violences envers les enfants en ligne. Mais la question est de savoir si nous disposons d’une véritable veille nationale capable de détecter ces nouveaux phénomènes ? au sein de l’État tunisien, pour observe leur apparition, pour analyse les nouveaux codes utilisés par les adolescents, pour alerte lorsqu’une pratique dangereuse commence à circuler ? Une autre question qui est responsable de faire le lien entre ce qui apparaît sur les réseaux sociaux, ce que constatent les éducateurs, les délégués à la protection de l’enfance, les établissements scolaires et ce que détectent les services spécialisés du ministère de l’Intérieur ? Et surtout avec quels moyens humains et technologiques ?
Pour avoir travaillé auprès du ministère chargé de la Femme, de la Famille, de l’Enfance et des Personnes âgées, je refuse de faire porter cette responsabilité sur ses fonctionnaires. J’ai travaillé avec eux. Je connais leur engagement et je veux le saluer. Mais je connais aussi les limites des moyens dont dispose l’administration. On ne peut pas demander à des professionnels de protéger les enfants de 2026 avec des outils qui ne suivent pas la révolution numérique dans laquelle ces mêmes enfants grandissent. C’est pourquoi je pense que la Tunisie doit renforcer une cellule nationale permanente de veille sur les risques numériques touchant les mineurs, en coordination étroite avec les structures existantes et les ministères concernés mais je précise bien pas pour surveiller les opinions politiques ou les citoyens ni davantage de surveillance généralisée ! mais plutôt une cellule qui aura la capacité publique, juridiquement d’encadrer et sera dotée de spécialistes du numérique, de la cybercriminalité, de la protection de l’enfance, de psychologues, d’éducateurs et de juristes, capable d’identifier les phénomènes émergents et surtout d’alerter avant qu’ils ne produisent leurs victimes. Car le problème que révèle l’expression « donneuse de go » dépasse finalement cette expression.
Aujourd’hui c’est “donneuse de go”. Demain, ce sera un autre mot, un autre code, un autre défi ou une autre pratique dont nous découvrirons peut-être l’existence après nos enfants. C’est cette course permanente que l’État doit apprendre à anticiper et c’est peut-être la question la plus simple que nous devrions poser ce soir à nos adolescents « Est-ce qu’il existe aujourd’hui sur les réseaux quelque chose que vous connaissez tous entre vous, mais dont vous pensez que nous, les adultes, n’avons jamais entendu parler ? » Écoutons attentivement leur réponse car elle pourrait nous apprendre beaucoup sur le monde dans lequel nous devons désormais les protéger.
BIO EXPRESS
Hella Ben Youssef est Vice-Présidente de l’Internationale Socialiste des Femmes











Commentaire
riadh e.
Désolé madame, mais vous nous parlez d’une enième panique morale inutile. Je comprend les adultes fasciné par le monde des jeunes et qui se font des films, ça a toujours été comme cela.
Mais sérieusement, regardez la réalité en face:
Notre pays est sale, ses valeurs en miette; les insultes, la vulgarité et la violence sont partout, de nos rue à nos entreprises à nos administrations;
Enfants, il n y a qu »en Tunisie que j ‘étais en danger, attouchement sexuel et violences partout.
Professeurs qui frappent leurs élèves, etc etc etc
Votre problème de violence en Tunisie ne viens pas d’internet (qui amplifie oui mais n’invente rien) et tant que vous ne regardez pas votre société en face: intolérante, violente, en manque de civisme flagrant, jalouse, qui rejette la moindre différence, qui juge et condamne du matin au soir, bigote et faussement religieuse (contraintes sans aucune vrai valeurs), vous passerez à coté de 9999% de l’explication.