Heure de Tunis :
Plus de prévisions: Meteo 25 jours Paris
Light
Dark

Marginalisation, domination, patriarcat : anatomie d’une violence

Article réservé aux abonnés

Écouter cet article

0:00 0:00

Par Lina Zouari

    Par Lina Zouari

    Ce qui s’est passé récemment, le viol collectif d’une adolescente par onze garçons dans un quartier populaire, m’a ramenée des années en arrière.

    J’ai travaillé pendant trois ans dans une organisation de droits de l’Homme située dans un quartier populaire de Tunis, dans un environnement que beaucoup qualifieraient de « difficile ». Je préfère parler d’un territoire profondément marginalisé.

    Je ne donnerai volontairement pas le nom du quartier. Non pas pour cacher la réalité, mais parce que je refuse de stigmatiser des quartiers entiers et leurs habitants.

    À quelques rues de là, deux autres quartiers connaissaient la même réalité.

    Durant ces 3 ans, personne ne m’a touchée ni harcelée, pour la simple et bonne raison que nous travaillions de 8h30 à 16h.

    Passé 16h, les délinquants se réveillaient, les consommations commençaient, et les trois quartiers changeaient complètement de visage.

    Je me souviens d’une « guerre ».

    Oui, je la nomme ainsi parce qu’elle a duré 9 mois.

    Ils se battaient le soir jusqu’à l’aube et, chaque matin, nous découvrions le bilan : un homme de 50 ans s’était fait ouvrir les artères par un gamin de 18 ans, des mères se battaient avec leurs fils, des blessés, des épées et des armes blanches en tout genre.

    Et cela concernait pratiquement tous ceux qui avaient dépassé l’âge de 10-11 ans.

    Cette « guerre » avait finalement été suspendue après la mort d’un garçon de 18 ans, attaqué par un autre de 19 ans.

    Mais au fond, je savais qu’elle ne prendrait jamais vraiment fin tant qu’un quartier n’aurait pas imposé sa domination sur les deux autres.

    Oui, j’ai bien dit « ceux » dépassant l’âge de 10 ans et non « celles ».

    Parce que la jeune fille n’avait pratiquement aucune place dans ces sociétés.

    Je les voyais rarement seules, sans leur père ou leur frère.

    Une violence qui dépasse la simple criminalité

    Pendant ces 3 ans, j’ai été témoin de toutes sortes de délinquance : taxis clandestins, drogue qui circulait au grand jour, maisons de dealers qu’on m’indiquait comme on indique l’épicerie du coin, et bien sûr, une haine et une violence omniprésentes.

    Pendant ces 3 ans, j’ai rarement vu un policier, alors même qu’une brigade criminelle se trouvait à deux pas.

    Pas forcément par manque de volonté, mais parce qu’à chaque intervention, les jeunes et les adultes des trois quartiers pouvaient s’unir pour s’opposer aux agents.

    L’actualité récente l’a d’ailleurs rappelé : selon la presse, la première intervention des forces de l’ordre pour retrouver l’adolescente aurait été entravée par des violences et des jets de cocktails Molotov.

    À force de voir tout cela, j’ai compris que le problème dépassait largement la simple criminalité.

    C’était une marginalisation profondément enracinée. Une rupture avec les institutions. Une perte de confiance. Un manque de perspectives.

    Un seul chiffre en donne la mesure : chaque année, entre 80 000 et 100 000 élèves quittent l’école en Tunisie. Dans le secondaire, le taux d’abandon atteignait 7,9 % en 2023-2024, selon le ministère de l’Éducation.

    La société civile a essayé : clubs de citoyenneté, projets communautaires, activités pour les jeunes, sensibilisation.

    Mais comment réparer en quelques mois ce qui s’est construit pendant des décennies ?

    À cela s’ajoute, à mes yeux, un autre problème : un discours politique et populaire qui peut nourrir les divisions, opposer les classes sociales, accentuer les frustrations et exploiter les fractures déjà présentes.

    Au cours des années qui ont suivi la révolution, j’ai aussi vu à quel point cette colère sociale pouvait être récupérée politiquement, sans que les causes profondes de cette marginalisation soient réellement traitées.

    Beaucoup ont perdu l’espoir il y a longtemps et l’ont parfois remplacé par de la colère : une colère contre le pays, contre ceux qui ont réussi, contre ceux qui ont fait des études, contre ceux qui ont de l’argent.

    Quand la marginalisation rencontre le patriarcat

    Mais j’ai compris autre chose avec le temps.

    La marginalisation ne crée pas mécaniquement des agresseurs. La grande majorité des personnes qui vivent dans ces quartiers ne commettent évidemment pas de violences sexuelles.

    Mais dans un environnement où la force, l’intimidation, le groupe et la capacité à imposer sa volonté deviennent des moyens d’obtenir du statut et du pouvoir, les rapports de domination peuvent prendre une forme particulièrement violente.

    Et quand cela se combine avec des normes patriarcales, c’est souvent la femme qui se retrouve au bout de cette chaîne.

    Elle est victime de la violence dans la rue.

    Victime des rapports de force dans sa propre famille.

    Et privée des mêmes espaces de liberté que les hommes.

    Je les voyais rarement seules.

    Parce qu’une fille devait être accompagnée. Parce qu’il fallait la protéger. Parce qu’il fallait surveiller où elle allait, avec qui, à quelle heure elle rentrait.

    Et c’est là toute l’ironie.

    Un système qui n’arrive pas à protéger ses citoyens finit par contrôler les femmes au lieu de s’attaquer aux causes de leur insécurité.

    On demande aux femmes de ne pas sortir, de ne pas rentrer tard, de ne pas être seules, de faire attention à leur tenue, à leurs fréquentations, à leur comportement.

    Mais on ne se demande jamais pourquoi elles devraient vivre dans la peur.

    Au lieu de supprimer les conditions qui rendent leur liberté dangereuse, on finit par la restreindre.

    Et petit à petit, leur liberté devient le problème.

    Alors que le véritable problème, c’est l’environnement qui les empêche de l’exercer.

    Prévenir plutôt que réparer

    C’est pourquoi ce qu’a subi cette adolescente ne devrait pas seulement nous indigner.

    Cela devrait nous obliger à regarder plus loin.

    Comment en arrive-t-on à une situation où 11 garçons participent à une violence aussi extrême contre une adolescente ?

    Quelles représentations de la femme, du consentement, de la masculinité et de la violence ont été construites en amont ?

    Quelle prévention ? Quelle éducation ? Quelle protection ? Quelle présence institutionnelle ?

    La justice est indispensable. La responsabilité individuelle aussi.

    Mais la justice intervient après.

    La prévention doit commencer bien avant.

    La Tunisie dispose pourtant, depuis 2017, d’une loi organique relative à l’élimination de la violence à l’égard des femmes (loi n° 2017-58), qui consacre un volet entier à la prévention. Encore faut-il lui donner les moyens d’être appliquée.

    Parce que si nous voulons réellement empêcher que cela se reproduise, nous devons regarder tout ce qui permet à la violence de s’installer : la marginalisation, l’exclusion, les normes sociales, l’éducation, les rapports de pouvoir, la masculinité et la place accordée aux femmes dans l’espace public.

    Et au bout de cette chaîne, il y a souvent la même personne qui paie la facture.

    La femme.

    Une femme qui n’a pas créé ce système. Qui ne le contrôle pas. Mais qui en subit pourtant certaines des conséquences les plus lourdes.

    Et je refuse que sa liberté soit encore une fois le prix à payer pour l’insécurité des autres.

    Lina Zouari, Gestionnaire de projets, développement international

    Subscribe to Our Newsletter

    Keep in touch with our news & offers

    Contenus Sponsorisés

    Répondre

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *