Par Abdelwaheb Ben Moussa
Tunisie-Europe-Afrique | Géoéconomie et politique industrielle
Dans une précédente tribune publiée par Business News, nous posions une question devenue centrale : comment la Tunisie peut-elle transformer sa position géographique, à la croisée de l’Europe, du Maghreb et de l’Afrique, en véritable puissance géoéconomique ?
La réponse ne peut pas résider dans la seule valorisation de la géographie. Une position stratégique ne devient un avantage économique que lorsqu’elle est connectée à des infrastructures, des flux, des entreprises, des compétences et des capacités d’exécution.
C’est précisément ce que les nouveaux corridors énergétiques permettent aujourd’hui d’envisager.
Le développement du SouthH2 Corridor, qui relie l’Afrique du Nord à l’Italie, l’Autriche et l’Allemagne, et celui de l’interconnexion électrique ELMED entre la Tunisie et l’Italie, placent la Tunisie devant une question qui dépasse largement le secteur de l’énergie : comment faire des corridors qui traversent notre territoire des corridors qui transforment notre économie ?
Du pays de passage au pays de connexion
La géographie tunisienne est un atout. Mais la géographie, à elle seule, ne produit ni croissance ni emplois.
Ce qui crée de la valeur, c’est la capacité à organiser les flux qui passent par cette géographie.
Électricité, hydrogène, données, marchandises, capitaux, compétences : les flux de demain seront de plus en plus interconnectés. La compétition entre territoires portera donc moins sur la possession d’une ressource isolée que sur la capacité à connecter efficacement plusieurs écosystèmes.
C’est dans cette perspective qu’il faut regarder SouthH2.
Le projet ne constitue pas seulement un futur axe de transport d’hydrogène entre l’Afrique du Nord et l’Europe. Il peut devenir une infrastructure autour de laquelle se développent de nouvelles activités industrielles, technologiques et logistiques.
La Déclaration ministérielle d’Alger signée début octobre 2026 par la Tunisie, l’Algérie, l’Italie, l’Autriche et l’Allemagne marque une nouvelle étape politique. Le dispositif prévoit notamment la mise en place d’un secrétariat chargé d’apporter une assistance technique au projet. Les opérateurs de transport poursuivent parallèlement leurs études de faisabilité et plusieurs projets sont déjà en développement en Tunisie et en Algérie.
Mais une infrastructure internationale ne devient pas automatiquement une infrastructure de développement national.
C’est là que commence le véritable enjeu tunisien.
ELMED : le précédent à transformer en modèle
ELMED offre un autre exemple de cette nouvelle génération d’infrastructures.
L’interconnexion électrique entre la Tunisie et l’Italie représente une capacité de 600 MW sur environ 220 kilomètres, dont l’essentiel sous la mer. En juin 2026, Terna et la STEG ont attribué à Hitachi Energy un contrat d’environ 770 millions d’euros pour les deux stations de conversion, en Italie et en Tunisie.
Le projet est donc progressivement en train de passer de la conception à l’exécution.
Mais son impact économique ne devrait pas être évalué uniquement à l’aune du câble, de sa capacité ou de sa date de mise en service.
La vraie question est : qu’allons-nous construire autour de ce câble ?
Une interconnexion électrique peut contribuer à la sécurité énergétique, faciliter l’intégration des renouvelables et rapprocher les marchés électriques. Elle peut aussi devenir le socle d’un environnement plus favorable à certaines activités industrielles, à condition que les infrastructures, la réglementation, le financement et la disponibilité de l’énergie soient articulés autour d’une stratégie cohérente.
Cette approche doit désormais être élargie.
De l’infrastructure au corridor industriel
Le passage d’un corridor énergétique à un corridor industriel suppose de changer de logique.
Un corridor énergétique classique transporte une ressource.
Un corridor industriel transporte certes de l’énergie, mais il attire également des investissements, crée des chaînes de sous-traitance, développe des compétences et fait émerger de nouveaux marchés.
La différence est considérable.
Autour des infrastructures énergétiques peuvent se développer des activités d’ingénierie, de maintenance, d’automatisation, d’électronique de puissance, de contrôle industriel, de cybersécurité, de certification, de traitement des données et de gestion intelligente des réseaux.
Ces activités ne nécessitent pas toutes des investissements gigantesques.
Elles nécessitent surtout des compétences, des normes, des entreprises capables de répondre aux exigences internationales et un environnement permettant leur croissance.
C’est probablement l’un des domaines où la Tunisie peut chercher à construire un avantage compétitif.
Notre ambition ne devrait donc pas être de tout produire localement.
Elle devrait être de déterminer quels maillons de ces nouvelles chaînes de valeur nous sommes capables de maîtriser et d’exporter.
Le corridor énergétique aura aussi besoin d’un corridor numérique
Cette transformation comporte une dimension souvent sous-estimée : le numérique.
Les infrastructures énergétiques modernes sont des infrastructures pilotées par la donnée.
Prévision de la production renouvelable, optimisation des flux, maintenance prédictive, supervision des réseaux, certification de l’origine de l’énergie, traçabilité de l’hydrogène, cybersécurité : la performance d’un corridor dépendra de plus en plus de sa capacité à intégrer des systèmes numériques fiables et interopérables.
La Tunisie dispose ici d’un autre actif : son capital humain dans l’informatique et l’ingénierie.
Il existe donc une possibilité de dépasser la logique du simple raccordement physique.
Au corridor énergétique peut correspondre un corridor numérique.
Et autour des deux peut émerger un écosystème de services à haute valeur ajoutée.
C’est précisément ce type de complémentarité qui permet de transformer une position géographique en avantage géoéconomique.
Ne pas exporter uniquement des molécules ou des électrons
La question de la valeur ajoutée se pose avec encore plus d’acuité pour l’hydrogène vert.
La Tunisie peut participer à un système régional de production et de transport d’hydrogène. Mais l’enjeu économique est de déterminer quelle partie de la transformation peut être réalisée localement lorsque les conditions économiques, énergétiques, hydriques et environnementales le permettent.
Hydrogène, ammoniac, engrais décarbonés, certaines applications industrielles : les possibilités sont multiples.
Il ne s’agit pas de décréter artificiellement une industrialisation.
Il s’agit d’évaluer chaque possibilité selon des critères simples : compétitivité, disponibilité énergétique, consommation d’eau, impact environnemental, création d’emplois qualifiés, capacité d’exportation et intégration avec le tissu industriel existant.
C’est cette approche économique qu’il faut désormais traduire dans l’exécution.
Le rôle décisif du financement
Un autre maillon sera déterminant : le financement.
Les grands corridors sont généralement financés par des consortiums internationaux, des institutions financières de développement et des mécanismes de garantie.
Mais leur effet sur l’économie tunisienne dépendra aussi de la capacité du système financier à accompagner les entreprises qui se positionneront autour de ces infrastructures.
PME industrielles, sociétés d’ingénierie, équipementiers, entreprises numériques, bureaux d’études et prestataires de maintenance devront pouvoir accéder au financement nécessaire pour obtenir les certifications, investir, recruter et répondre aux standards internationaux.
Le corridor énergétique peut ainsi devenir un corridor financier.
La banque ne finance alors plus seulement un investissement isolé : elle accompagne une entreprise qui entre dans une chaîne de valeur internationale.
Cette évolution appelle naturellement de nouveaux modes d’analyse du risque et une meilleure capacité à apprécier les contrats industriels, les flux futurs, les garanties et les marchés d’exportation.
Le Sud : de territoire producteur à territoire industriel
La question territoriale est tout aussi importante.
Les futurs projets d’énergie renouvelable et d’hydrogène concerneront notamment les régions du Sud. Leur réussite ne devrait pas être mesurée uniquement par les capacités installées ou les volumes exportés.
Le véritable indicateur sera aussi la capacité à faire émerger autour de ces projets des entreprises locales, des centres de formation, des services techniques et des activités industrielles.
Le Sud ne doit pas être uniquement un espace de production d’énergie.
Il peut devenir un espace de production de compétences, de technologies et de valeur ajoutée.
Cela suppose évidemment des infrastructures adaptées : réseau électrique, télécommunications, eau, logistique, zones industrielles et formation.
L’enjeu est moins de multiplier les projets que de les articuler.
Une politique de corridors plutôt qu’une juxtaposition de projets
C’est probablement le principal enseignement à tirer de SouthH2 et d’ELMED.
La Tunisie dispose de plusieurs projets stratégiques qui sont souvent examinés séparément : énergies renouvelables, interconnexion électrique, hydrogène vert, infrastructures numériques, zones industrielles, logistique, formation.
Or leur véritable potentiel apparaît lorsqu’ils sont considérés comme les composantes d’un même système.
ELMED peut renforcer l’interconnexion électrique.
Les renouvelables peuvent accroître la production d’électricité décarbonée.
SouthH2 peut connecter de nouvelles chaînes énergétiques à l’Europe.
Le numérique peut rendre ces flux plus intelligents et plus traçables.
L’industrie peut transformer une partie de ces flux en produits et services à plus forte valeur ajoutée.
Le système bancaire peut financer les entreprises qui prennent place dans ces chaînes.
La formation peut fournir les compétences nécessaires.
C’est cette architecture qui transforme un corridor en écosystème.
De la géographie à la valeur
Dans la tribune publiée en septembre, la question était de savoir comment transformer la géographie tunisienne en puissance géoéconomique.
Les développements récents permettent désormais de préciser la réponse.
La géographie n’est que le point de départ.
Elle devient un avantage lorsqu’elle est connectée à des infrastructures. Les infrastructures deviennent un levier lorsqu’elles attirent des flux. Les flux deviennent une source de développement lorsqu’ils génèrent de l’industrie, des services, des compétences et de l’investissement.
La question à poser pour chaque grand corridor est donc simple :
quelle valeur ajoutée restera en Tunisie après le passage du flux ?
C’est à cette aune qu’il faudra apprécier les futurs projets énergétiques.
La Tunisie n’a pas nécessairement vocation à devenir le plus grand producteur d’énergie de la région. Elle peut en revanche chercher à devenir un territoire capable de connecter, transformer, financer, numériser et industrialiser les nouveaux flux entre l’Afrique et l’Europe.
Après SouthH2, le véritable enjeu n’est donc plus seulement de construire des corridors énergétiques.
Il est de construire, autour d’eux, les corridors industriels de la prochaine décennie.
BIO EXPRESS
Abdelwaheb Ben Moussa – Ingénieur en informatique / Cadre dans une banque publique
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.










