Par Amin Ben Khaled
Une société ne se reconstruit pas seulement avec des institutions. Il lui faut aussi quelques règles tacites pour vivre avec ses conflits, ses blessures, ses désaccords et son avenir. La Tunisie pourrait avoir besoin de son propre Décalogue – non religieux, non partisan, mais politique et culturel.
Il arrive un moment où les constitutions, les lois et les programmes ne suffisent plus. Non qu’ils soient inutiles : ils supposent simplement une culture commune préalable, une certaine manière de considérer l’adversaire, le pouvoir, la justice, le temps, le savoir et jusqu’au désaccord lui-même.
Une société peut avoir des institutions et manquer des règles élémentaires de la coexistence. Elle peut disposer de tribunaux sans sortir de la logique de la vengeance. Elle peut organiser des élections sans apprendre à accepter durablement celui qui n’a pas voté comme elle. Elle peut multiplier les discours sur l’avenir tout en gouvernant dans l’urgence permanente.
La Tunisie n’a peut-être pas besoin d’un nouveau catéchisme politique. Elle a sans doute besoin de quelques principes simples, presque primitifs, qui répondent à une question devenue centrale : comment continuer à vivre ensemble lorsque nous ne sommes plus d’accord sur presque rien ?
Le mot « Décalogue » est ici une métaphore. Il ne s’agit ni de transposer le religieux dans le politique, ni de fabriquer une morale officielle, mais de reprendre une forme ancienne : dix règles assez simples pour être mémorisées, assez exigeantes pour être discutées, assez générales pour survivre aux gouvernements et aux conjonctures. Chacune répond à une fragilité précise.
- Tu ne confondras pas la justice avec la vengeance
Une démocratie a besoin de justice, mais elle doit savoir ce qu’elle lui demande. La justice établit des responsabilités, protège des droits, sanctionne des infractions et répare, autant que possible, des préjudices. La vengeance poursuit autre chose : rendre une souffrance pour une souffrance, une humiliation pour une humiliation.
La frontière est essentielle. La justice se reconnaît à sa procédure, à sa proportion, à l’individualisation de la faute, au droit de chacun de se défendre. La vengeance vise un camp plutôt qu’un acte. Lorsqu’une société demande aux tribunaux de solder ses comptes politiques et de punir symboliquement ceux qu’elle tient pour responsables de son malheur, le droit devient le prolongement d’un conflit que la politique n’a pas su résoudre.
Il ne s’agit pas de renoncer aux responsabilités. Il s’agit de distinguer justice et vengeance. Ainsi, la justice ne doit pas devenir l’instrument d’une mémoire punitive.
- Tu apprendras à pardonner sans oublier
Le pardon est sans doute le mot le plus difficile de ce Décalogue, parce qu’on le confond souvent avec l’impunité. Pardonner ne veut pas dire effacer les responsabilités : elles sont établies d’abord par la justice, et le pardon vient après, jamais à sa place. Une société qui oublie ses violences risque de les reproduire. Mais une société qui transforme perpétuellement son passé en tribunal en devient prisonnière.
Le pardon politique est donc moins un effacement qu’une décision : ne plus laisser le passé gouverner indéfiniment le présent. Il suppose de regarder une histoire douloureuse sans demander aux générations suivantes d’en payer le prix.
La mémoire est nécessaire. Mais lorsqu’elle devient une arme permanente, elle cesse de transmettre : elle divise. Une société adulte n’oublie pas ses blessures. Elle apprend seulement à ne pas en faire une identité.
- Tu reconnaîtras ton adversaire comme ton concitoyen
C’est la condition la plus exigeante de toute démocratie. L’adversaire politique n’est pas nécessairement un ennemi. Il peut avoir une autre idée de l’État, de l’économie, de la religion, de l’avenir ; il peut défendre des thèses que nous jugeons profondément mauvaises. Tant qu’il respecte les règles communes, il reste notre concitoyen.
La démocratie ne consiste pas à vivre avec ceux qui pensent comme nous, mais à organiser pacifiquement la coexistence de ceux qui ne pensent pas comme nous. Dès que l’adversaire devient un ennemi moral, la politique change de nature : on ne cherche plus à le convaincre, mais à le disqualifier, puis à le faire disparaître de l’espace public.
Or une société qui veut éliminer tous ses adversaires finit par manquer d’adversaires, donc de politique : il ne lui reste qu’une unanimité de façade, qui finit par étouffer la politique elle-même.
- Tu négocieras toujours
Dans les sociétés que la méfiance traverse, la négociation a mauvaise réputation. On la confond avec la faiblesse, la compromission, la trahison des principes. Négocier ne signifie pourtant pas abandonner ses convictions. Cela signifie admettre que l’autre existe et qu’il détient, lui aussi, une part de réalité. Personne ne possède à lui seul toute la société.
La négociation transforme le conflit en relation. Elle ne supprime pas le désaccord : elle lui donne une forme. À l’inverse, une société qui ne sait plus négocier multiplie les ruptures – politiques, sociales, institutionnelles, entre générations, entre territoires.
Le compromis n’est pas une capitulation. Il est ce qui permet au désaccord de ne pas devenir une rupture.
- Tu ne feras pas du pouvoir une revanche
Le pouvoir n’est jamais tout à fait rationnel. Il charrie des mémoires, des humiliations, des désirs de réparation. Un groupe peut vouloir gouverner pour corriger ce qu’il estime avoir subi. Un individu peut chercher dans l’autorité la reconnaissance que son histoire ne lui a pas donnée. C’est là que la politique rencontre la psychologie.
Le danger commence lorsque gouverner signifie moins construire que se venger de ce qui a précédé. La revanche a une énergie politique considérable : elle mobilise, simplifie, désigne des coupables. Mais elle ne bâtit pas d’institutions durables. Un pouvoir qui se définit par ce qu’il veut défaire reste prisonnier de ce qu’il combat.
Gouverner devrait vouloir dire autre chose : transformer le pouvoir en responsabilité.
- Tu ne sacrifieras pas l’avenir aux urgences du présent
La politique aime le présent, parce que le présent produit des résultats visibles. L’avenir, lui, ne vote pas, ne proteste pas, ne sanctionne personne et n’exige rien tout de suite. C’est précisément pour cela qu’on le sacrifie si facilement.
La prospective n’est pas une science de la prédiction. Elle consiste à imaginer plusieurs futurs possibles pour ne pas subir celui qui arrivera. Pour la Tunisie, cela revient à poser dès aujourd’hui des questions dont les conséquences dépasseront de loin les échéances politiques : l’eau, l’énergie, l’éducation, le vieillissement démographique, l’emploi, l’intelligence artificielle, les migrations, l’urbanisation, le dérèglement climatique.
Une politique qui ne pense qu’à la prochaine échéance abandonne le pays aux prochaines décennies.
- Tu ne laisseras pas mourir les médiations
Entre l’individu et l’État, une démocratie a besoin d’intermédiaires : partis, syndicats, associations, médias, universités, organisations professionnelles, collectivités locales, intellectuels. Ces structures ne sont pas des obstacles entre le peuple et le pouvoir. Elles permettent à une société de formuler ses désaccords sans transformer chaque conflit en affrontement direct.
Quand elles s’affaiblissent, il ne reste que deux acteurs face à face : l’individu et le pouvoir. Le dialogue devient plus difficile, les frustrations plus immédiates, et les réseaux sociaux occupent parfois la place des espaces organisés de discussion.
Une société sans médiations n’est pas nécessairement plus démocratique. Elle peut être plus solitaire, plus émotive, plus exposée à la confrontation permanente.
Il faut préserver les lieux où la société peut encore se parler.
- Tu ne prendras pas le bruit pour la vérité
Notre époque tient volontiers le visible pour plus vrai que le vérifié. La parole la plus répétée paraît plus crédible que l’argument le mieux construit, l’indignation prend le pas sur l’analyse, la viralité devient une forme de légitimité. Mais ce qui circule beaucoup n’est pas nécessairement ce qui compte le plus.
Une démocratie a besoin de lenteur intellectuelle : vérifier, comparer, douter, contextualiser, écouter avant de conclure. Une société qui ne distingue plus l’information de l’émotion collective devient vulnérable à toutes les simplifications.
Le silence n’est pas toujours juste. Mais le vacarme n’est jamais une preuve.
- Tu ne mépriseras ni le savoir ni ceux qui le portent
Une société qui dévalorise le savoir finit par payer très cher son ignorance. Ce savoir n’est pas seulement celui des universitaires : c’est celui de l’enseignant, du médecin, de l’ingénieur, du chercheur, du juriste, de l’artisan, du technicien, de l’agriculteur expérimenté – de tous ceux qui ont consacré suffisamment de temps à comprendre quelque chose pour pouvoir le transmettre.
Notre époque entretient une illusion singulière : puisque chacun peut désormais prendre la parole, chacun serait également compétent sur tous les sujets. La démocratie donne à chacun le droit de parler. Elle ne lui donne pas la même expertise.
Respecter le savoir ne revient pas à faire des experts de nouveaux gouvernants. Cela revient à admettre qu’une société complexe ne fonctionne pas sans compétence. Et à pouvoir dire « Je ne sais pas », non comme un aveu de faiblesse, mais comme le commencement possible de la connaissance.
- Tu laisseras à ceux qui viennent après toi une Tunisie habitable
Tout Décalogue devrait conduire au-delà de lui-même. Cette dernière règle est la plus simple : ne pas transmettre une société plus difficile à vivre que celle que nous avons reçue.
Une Tunisie habitable n’est pas une Tunisie parfaite – aucun pays ne l’est. C’est un pays où une génération peut encore croire que sa vie ne sera pas entièrement déterminée par les erreurs des précédentes. Où l’on peut travailler, créer, contester, transmettre ; aimer son pays sans être obligé d’aimer son gouvernement ; désapprouver son voisin sans vouloir le faire disparaître ; imaginer un avenir sans être aussitôt ramené aux conflits du passé.
L’habitabilité d’un pays n’est pas qu’une affaire d’infrastructures ou de croissance. Elle est aussi institutionnelle, sociale, culturelle et psychologique. Une société devient inhabitable lorsque chacun finit par voir en l’autre une menace, dans le pouvoir une revanche, dans la justice une vengeance, dans le passé une dette et dans l’avenir une impossibilité.
Ce Décalogue n’a aucune vocation à devenir une doctrine. Il ne dit pas aux Tunisiens ce qu’ils doivent penser. Il pose dix questions sur la manière dont nous voulons vivre ensemble et rappelle une chose : une société ne devient pas adulte en éliminant ses conflits, mais en apprenant à les traiter autrement.
La Tunisie n’a pas besoin de croire qu’elle supprimera un jour le désaccord, la colère ou les injustices. Elle a besoin de savoir quoi en faire.
Justice sans vengeance.
Pardon sans oubli.
Adversité sans haine.
Négociation sans humiliation.
Pouvoir sans revanche.
Présent sans amnésie de l’avenir.
Médiations sans confiscation de la parole.
Information sans vacarme.
Savoir sans mépris.
Et, au bout du compte, une responsabilité très simple : laisser à ceux qui viennent après nous une Tunisie encore habitable.
Ce n’est peut-être pas une Constitution.
C’est peut-être plus modeste.
Une grammaire.
BIO EXPRESS
Amin Ben Khaled – Avocat au barreau de Tunis
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











5 commentaires
jamel.tazarki
A) Éviter l’arbitraire et inscrire le débat dans une continuité intellectuelle éprouvée
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-a1) Dans le domaine sociopolitique et autre, s’appuyer sur les fondements posés par des penseurs reconnus permet d’éviter l’arbitraire et d’inscrire le débat dans une continuité intellectuelle éprouvée, qu’il s’agisse de l’utilitarisme, du déontologisme ou de l’éthique de la vertu. Je cite quelques noms de penseurs du domaine socio-politique et éthique:
– Platon dans La République
– Aristote : Fondateur de l’éthique de la vertu (Éthique à Nicomaque)
– Thomas Hobbes : Théoricien de l’absolutisme
– John Locke : Père du libéralisme politique
– Jean-Jacques Rousseau : Il introduit la notion de « volonté générale » et de souveraineté populaire
– Emmanuel Kant : Référence majeure de l’éthique déontologique, il formule l’impératif catégorique (agir par devoir selon des maximes universalisables) et défend un idéal politique républicain et cosmopolite.
– Karl Marx : Fondateur du socialisme scientifique, il analyse l’histoire à travers le prisme de la lutte des classes et critique les structures socio-économiques du capitalisme.
– John Stuart Mill : Figure de proue de l’utilitarisme, il associe l’éthique à la maximisation du bonheur pour le plus grand nombre tout en étant un fervent défenseur des libertés individuelles et des droits des femmes.
– Max Weber : Un des pères de la sociologie, il a brillamment analysé les formes de domination politique, la bureaucratie et le lien entre l’éthique et l’esprit du capitalisme.
– Hannah Arendt : Elle a mené une réflexion profonde sur le totalitarisme, la nature du pouvoir, de l’autorité, et l’importance de l’action et de la parole dans l’espace public.
– John Rawls : Avec sa théorie de la justice comme équité, il a renouvelé le contrat social en proposant l’expérience de pensée du « voile d’ignorance » pour concevoir une société juste.
– Michel Foucault : Il a déconstruit les mécanismes de pouvoir, de contrôle social et de biopolitique en montrant comment les institutions (prisons, hôpitaux) façonnent les normes éthiques et sociales.
– Jürgen Habermas : Théoricien de l’agir communicationnel, il défend une éthique de la discussion où les normes politiques et morales doivent être validées par un débat public démocratique et rationnel.
Le résumé ou la conclusion d’un tel travail gagne effectivement en pertinence lorsque l’auteur synthétise ces courants et situe sa propre posture au sein de ce système de coordonnées théoriques.
-a2) L’idée d’« inventer » ex nihilo une nouvelle éthique sous forme d’axiomes rigides, à la manière d’un décalogue moderne, se heurte en effet à la complexité de notre époque. Au XXIe siècle, l’éthique comportementale et sociale ne peut plus simplement émaner d’une autorité dogmatique ou d’une intuition isolée. Elle se construit de manière interdisciplinaire, en dialogue avec la sociologie, la psychologie rémanente, les sciences cognitives et les réalités technologiques actuelles. Une approche purement axiome-déductive sur la base d’une intuition isolée (à l’image de la constitution et de la loi électorale ratées de Kais Saïed) risque de produire des principes soit trop abstraits, soit inadaptés aux dilemmes contemporains.
-B) Je cite Mr. Amin Ben Khaled: « Tu négocieras toujours »
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-b1) M. Amin Ben Khaled semble ignorer que les négociations en Tunisie ont malheureusement duré près de quatre ans, entre début 2011 et fin 2014, pour aboutir à une Constitution incomplète et lacunaire. Le problème de la Tunisie entre 2011 et 2014 est évident : il y a eu trop de négociations, avec une participation trop large. C’est cette négociation sans fin et sans résultat qui a ruiné le pays. Au final, on a obtenu une Constitution et une loi électorale qui favorisent la dictature dont Kais Saied a profité. Le problème de la Tunisie, c’est que tout le monde veut imposer sa propre axiomatique sans s’appuyer sur les fondements posés par des penseurs reconnus, afin d’éviter l’arbitraire et d’inscrire le débat dans une continuité intellectuelle éprouvée.
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-b2) La confusion entre « Agir communicationnel » et « Négociation stratégique » (Habermas) –> Pour Jürgen Habermas, il y a une différence fondamentale entre deux types d’échanges :
– L’agir communicationnel : Les acteurs cherchent sincèrement un consensus basé sur la raison et des principes universels.
– L’agir stratégique : Les acteurs utilisent la parole pour maximiser leurs intérêts propres, bloquer l’adversaire ou gagner du temps.
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Ce qui s’est passé en Tunisie entre 2011 et 2014, ce n’était pas l’éthique de la discussion habermassienne, mais une impasse stratégique. En élargissant la participation à l’extrême sans cadre conceptuel partagé, l’espace public est devenu une arène de marchandages partisans (le bruit) et non de délibération. Faute de s’accorder sur des fondements solides, les rédacteurs ont produit une Constitution de compromis boiteux et une loi électorale ultra-fragmentée. Ce vide doctrinal a paralysé l’État, ruiné l’économie par l’immobilisme, et a logiquement ouvert la voie au constitutionnalisme décisionnaire et autocratique de Kais Saied, qui s’est présenté comme le point final à ce désordre.
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-b3) Le refus du « Voile d’ignorance » (Rawls) –> Selon John Rawls, pour bâtir une constitution juste, les acteurs doivent se placer sous un voile d’ignorance (d’objectivité) : ils doivent concevoir des règles du jeu sans savoir s’ils seront au pouvoir ou dans l’opposition demain.
– En Tunisie, les forces politiques ont fait exactement l’inverse. Chaque faction a tenté de tailler la loi électorale et l’équilibre des pouvoirs (régime hyper-parlementaire contre présidentialisme) en fonction de ses calculs électoraux immédiats ou de sa peur de l’autre.
– En refusant de s’élever vers des principes de justice universels et éprouvés, ils sont tombés dans l’arbitraire. La conséquence directe a été la création d’institutions dysfonctionnelles incapables de gouverner.
C) Le piège de l’axiomatique improvisée
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-c1) la tentation de vouloir improviser une « formule magique » ou un code éthique en 10 lignes sans aucune profondeur historique, mène au chaos. –> Lorsqu’un pays traverse une transition, si ses élites rejettent la continuité intellectuelle des sciences sociales et de la philosophie politique (qui ont pourtant documenté depuis des siècles les pièges du parlementarisme de blocage, du populisme ou de la tyrannie de la majorité), elles condamnent le débat à l’amateurisme. Faute de boussole théorique éprouvée, chaque acteur s’improvise prophète de sa propre vérité (comme l’auteur de l’article ci-deesus ou, dans un autre style, Kais Saied lui-même avec son projet de démocratie par la base).
-c2) C’est précisément parce que ces « décalogues » et ces rhétoriques politiques ignorent les dynamiques institutionnelles réelles qu’ils échouent lamentablement face à l’épreuve du pouvoir.
Dr. Jamel Tazarki, Mathématicien
jamel.tazarki
D) Comment le déficit d’objectivité des juristes politiciens tunisiens a paralysé la Constitution ?
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-d1) La transition démocratique tunisienne (2011-2014) est souvent célébrée pour son hyper-négociation inclusive. Pourtant, cette délibération permanente a accouché d’un texte dysfonctionnel, ouvrant la voie à la restauration autoritaire.
-d2) Le blocage institutionnel tunisien n’est pas un accident de parcours, mais la conséquence directe de l’amateurisme théorique de ses élites, pour la plupart juristes. Faute d’ancrage dans les sciences politiques classiques et institutionnelles éprouvées, les rédacteurs de la Constitution ont confondu le compromis partisan à court terme avec la construction d’un État de droit pérenne.
E) Le basculement de la délibération vers le marchandage de bazar –> Le modèle tunisien a péché par une mauvaise compréhension de ce qu’est un espace public démocratique sain, tel que théorisé par Jürgen Habermas.
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– Le concept ignoré : L’agir communicationnel versus l’agir stratégique. Habermas démontre que la délibération produit de la légitimité si les acteurs recherchent de manière désintéressée le meilleur argument rationnel.
– La réalité tunisienne : Les élites politiques ont transformé l’Assemblée constituante en une arène de négociations purement mercantiles. En élargissant la participation à l’excès sans charte conceptuelle commune, elles ont favorisé le « bruit » au détriment de la raison (logique).
– La conséquence : Quatre années de palabres ont produit une Constitution bavarde, fragmentée et truffée de contradictions internes. La négociation n’a pas servi à s’élever vers l’universel, mais à paralyser le pays.
F) Le refus du « Voile d’ignorance (d’objectivité) » de Rawls : La loi électorale comme arme de destruction massive de la Tunisie. –> La science politique moderne offre des clés claires pour concevoir des systèmes électoraux stables. Les « élites » tunisiennes ont sciemment ignoré ces lois scientifiques pour céder à l’arbitraire des calculs immédiats.
– Le concept ignoré : Le voile d’ignorance de John Rawls. Pour fonder des institutions justes, les législateurs doivent concevoir les règles du jeu sans savoir à l’avance s’ils seront vainqueurs ou vaincus.
– La réalité tunisienne : Le refus de l’impartialité brute a créé un régime hyper-parlementaire instable, incapable de gouverner ou de passer les réformes économiques urgentes. En concevant des règles du jeu fondées sur la peur réciproque plutôt que sur la science de l’ingénierie constitutionnelle, les élites ont ruiné la crédibilité de l’État.
G) Le vide doctrinal et le triomphe du décisionnisme autoritaire –> Lorsqu’une élite refuse de s’inscrire dans une continuité intellectuelle éprouvée, elle crée un vide théorique que le populisme s’empresse de combler.
– Le diagnostic : L’incapacité des élites de 2011-2014 à s’appuyer sur Montesquieu (l’équilibre des pouvoirs) ou sur les leçons de l’histoire constitutionnelle a rendu les institutions illisibles et inefficaces pour le citoyen moyen. Le dégoût de la population face à cette « politique du bavardage » a brisé le pacte social.
– L’aboutissement (Kais Saied) : Ce chaos institutionnel a servi de terreau parfait au constitutionnalisme décisionnaire de Kais Saied. En l’absence de garde-fous théoriques solides partagés par la classe politique, le pouvoir a été capturé par une autre forme d’axiomatique improvisée (la démocratie par la base, la concentration des pouvoirs), qui profite des failles béantes d’un texte initialement bâclé.
-g1) Le drame de la transition tunisienne réside dans cette hubris contemporaine : la croyance qu’un groupe d’acteurs politiques peut, par la seule force de sa volonté et de compromis de couloir, inventer un système politique ex nihilo. La tribune de Business News et ses 10 axiomes moraux ne font que prolonger cette même erreur de perspective. Tant que les élites refuseront de troquer l’idéalisme des « décalogues » moraux contre la rigueur de la science politique et de la philosophie du droit, les tentatives de reconstruction démocratique se heurteront au mur de l’efficacité institutionnelle.
H) Le basculement des extrêmes
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-h1) Kais Saied a rédigé seul sa constitution et sa loi électorale, qu’il a ensuite soumises à un référendum dont la participation était inférieure à 30% (Ces 30 % sont-ils vraiment réels ? On ne le sait pas!). On est ainsi passé de négociations sans fin et sans résultat mesurable en 2014 à une absence totale de négociation avec des résultats encore pires. On est passé d’un extrême à l’autre. –> En philosophie politique et en théorie de l’État, la trajectoire tunisienne illustre de manière chirurgicale le passage d’une pathologie institutionnelle à son extrême inverse, toutes deux menant à l’échec de l’État de droit.
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-h2) Le basculement des extrêmes : De la paralysie délibérative au décisionnisme unilatéral
– L’extrême de 2014 (L’hyper-négociation) : Le processus a souffert d’une délibération sans fin, où l’excès d’acteurs stratégiques autour de la table a dilué la responsabilité. Le résultat fut un texte de compromis boiteux, instable et déconnecté des réalités économiques.
– L’extrême de 2022 (L’absence totale de négociation) : Face à ce blocage, Kaïs Saïed a appliqué ce que Carl Schmitt théorise comme le décisionnisme : l’idée que la souveraineté réside dans celui qui tranche seul en situation d’exception. En rédigeant sa Constitution de 2022 et sa loi électorale de manière unilatérale, il a totalement éliminé le principe de la délibération inclusive.
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-h3) Le verdict du taux de participation : L’effondrement de la légitimité démocratique –> Les chiffres officiels viennent appuyer le rejet de ces deux extrêmes par la population :
– Si le référendum constitutionnel de juillet 2022 a enregistré environ 30,5 % de participation (Ces 30 % sont-ils vraiment réels ? On ne le sait pas!), le véritable effondrement s’est produit immédiatement après, lors de l’application de la nouvelle loi électorale uninominale. –> Les Élections législatives de 2022-2023 ont affiché un taux de participation historiquement bas de 11,22 % au premier tour et 11,40 % au second tour. Ce qui représente le désaveu civique le plus massif de l’histoire moderne du pays.
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-h4) Deux faces d’un même arbitraire –> d’un point de vue de l’ingénierie constitutionnelle, les deux méthodes ont produit des résultats délétères :
– Le régime parlementaire fragmenté de 2014 a ruiné le pays par l’impuissance publique.
– Le régime hyper-présidentiel de 2022 a installé un pouvoir autocratique sans contre-pouvoirs, mais totalement dénué de légitimité populaire réelle, comme le prouve le désert des urnes.
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-h5) On est passé d’une « axiomatique collective » confuse et bavarde à une « axiomatique solitaire », autoritaire et vide toute intelligence socio-politique et économique. Aucune de ces deux approches n’a accepté de se soumettre aux règles éprouvées de la science politique (qui exige à la fois des mécanismes de consensus et des contre-pouvoirs efficaces). C’est la démonstration parfaite que l’absence de rationalité scientifique condamne un système politique à osciller d’un chaos à un autre.
jamel.tazarki
I) Le glissement vers la dictature –> Pour comprendre scientifiquement la « méthode Saïed », le détour par la sociologie de Max Weber et la philosophie juridique de Carl Schmitt est d’une efficacité chirurgicale. Ces deux penseurs allemands du début du XXe siècle ont théorisé avec une immense lucidité les mécanismes qui permettent à un homme seul de capter le pouvoir en situation de crise, en rupture totale avec les institutions délibératives.
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-i1) Max Weber : Le glissement vers la « domination charismatique » et le césarisme –> Max Weber distingue trois types de domination légitime : la domination traditionnelle, la domination rationnelle-légale (fondée sur les lois et les institutions), et la domination charismatique.
– Le diagnostic wébérien : Entre 2011 et 2021, la Tunisie a tenté d’installer une légitimité rationnelle-légale. Mais en raison de l’hyper-négociation et du blocage parlementaire, cette légalité est devenue synonyme d’impuissance et de corruption aux yeux des citoyens.
– La méthode Saïed : Le 25 juillet 2021, Kaïs Saïed opère un basculement wébérien classique. Il contourne la légalité institutionnelle en s’appuyant exclusivement sur son image d’un homme intègre, en dehors du système, incarnant la pureté face à des élites corrompues (ce que Weber nomme « charisme » au sens sociologique)..
– Le « Leader plébiscitaire » : Weber a décrit ce qu’il appelle la démocratie plébiscitaire (ou césarisme). Le leader n’est pas fort parce que les institutions le soutiennent, mais parce qu’il prétend parler au nom du peuple, sans intermédiaire. La rédaction solitaire de la Constitution et le référendum de 2022 s’inscrivent pile dans cette logique : le texte importe moins que l’acte d’allégeance directe du peuple au chef. Cependant, comme le montre le taux de participation inférieur à 14 % aux législatives, ce charisme s’épuise dès qu’il s’institutionnalise, confirmant la thèse de Weber sur la difficile « routinisation du charisme ».
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-i2) Carl Schmitt : Le décisionnisme pur et la théorie de l’état d’exception –> Carl Schmitt est le théoricien par excellence du décisionnisme. Sa thèse célèbre est : « Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle. »
– L’activation de l’article 80 : La méthode Saïed est une application littérale du constitutionnalisme schmittien. En juillet 2021, face à la paralysie de l’État, Saïed s’octroie le pouvoir de définir lui-même que la Tunisie est en péril imminent (état d’exception via l’article 80 de la Constitution de 2014). Chez Schmitt, le droit formel ne peut pas s’auto-sauver ; il faut une force extérieure (le souverain) pour trancher le nœud gordien.
– Le droit naît de la décision, non de la norme : Pour les libéraux (et Habermas), la loi est légitime parce qu’elle est le fruit d’une discussion rationnelle. Pour Schmitt, au contraire, la loi naît d’une décision pure, unilatérale, ex nihilo. Lorsque Saïed suspend la Constitution de 2014, rédige seul celle de 2022 et modifie par décret la loi électorale, il agit en « dictateur commissaire » puis en pouvoir constituant originaire. Il refuse que la légitimité découle d’une négociation (le « bavardage » parlementaire que Schmitt détestait également).
– La logique Eux / Nous (Ami / Ennemi) : Le pivot de la politique selon Schmitt est la distinction entre l’ami et l’ennemi. La rhétorique de Saïed repose entièrement sur cette césure : d’un côté le « peuple sain », de l’autre les « traîtres », les « comploteurs » et les « sangsues ». En éliminant les corps intermédiaires (les médiations) pour installer un face-à-face exclusif, il applique la méthode décisionnaire : l’unité politique se crée en désignant un ennemi commun, non en négociant avec lui.
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-i3) Le piège du décisionnisme sans assise
– L’apport de Weber et Schmitt montre que la méthode Saïed n’a rien d’une innovation politique du XXIe siècle. C’est la réactivation d’un schéma classique de réaction autoritaire face à la faillite du parlementarisme.
– Le drame que mon analyse met en lumière prend ici tout son sens : en passant de l’extrême de 2014 (l’illusion qu’une délibération infinie crée un État) à l’extrême de 2022 (l’illusion schmittienne qu’une décision solitaire crée une Nation), la Tunisie a vérifié les limites des deux théories. La décision pure de Saïed a mis fin au blocage, mais, faute de consensus délibératif minimal et de culture scientifique partagée, elle a produit un système suspendu dans le vide, dont le désert des urnes (les 11-14 % de participation) est le symptôme direct.
J) La rhétorique discursive de Kaïs Saïed –> La rhétorique discursive de Kaïs Saïed offre une illustration empirique presque parfaite de la théorie du politique développée par Carl Schmitt dans son ouvrage de 1932, Le Concept de politique.
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-j1) Pour Schmitt, le critère spécifique du politique, auquel se ramènent toutes les actions et tous les motifs politiques, est la distinction entre l’ami et l’ennemi. Lorsque Kaïs Saïed structure l’intégralité de ses interventions publiques autour du lexique de la trahison, du complot et de l’épuration, il applique rigoureusement cette grille conceptuelle.
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-j2) La construction de « l’Ennemi intérieur » comme condition d’existence du politique –> Chez Schmitt, le politique n’existe pas dans le consensus ou la gestion administrative, mais dans l’intensité d’une opposition. L’ennemi n’est pas un concurrent économique ou un adversaire de débat ; il est « l’autre, l’étranger », celui dont l’existence même est perçue comme une menace pour la communauté.
– Le lexique saïedien : Dans ses discours, l’opposition politique, les corps intermédiaires (les magistrats, les journalistes) ou les élites de la transition ne sont jamais qualifiés d’« opposants légitimes ». Ils sont systématiquement désignés par des termes d’une extrême violence métaphorique : « traîtres à la patrie », « comploteurs contre la sûreté de l’État », « microbes », « cellules cancéreuses » ou « sangsues ».
– Validation de Schmitt : En refusant le statut d’interlocuteur à ses détracteurs, Saïed s’oppose frontalement à l’éthique de la discussion de Habermas. Il valide la thèse de Schmitt : pour unifier le « Peuple » (l’Ami), il est indispensable de désigner de manière obsessionnelle un anti-peuple (l’Ennemi). L’unité ne naît pas du contrat social, mais de la haine partagée d’un tiers.
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-j3) Le dépassement du droit par la théologie politique et la moralisation de l’ennemi –> Schmitt, théoricien de la « théologie politique », explique que les concepts modernes de la théorie de l’État sont des concepts théologiques sécularisés. De plus, il prévient que lorsque le politique utilise un lexique moral (le Bien contre le Mal), l’ennemi devient un monstre qu’il ne faut pas seulement vaincre, mais détruire.
– La rhétorique du salut et du châtiment : En tant que juriste de formation, Saïed n’utilise pourtant pas un langage technique ou positiviste. Son style est eschatologique, prophétique et imprégné d’un moralisme rigide. Il se présente comme l’exécuteur de la « volonté du peuple » (une entité mystique et indivisible) face à des forces de corruption quasi démoniaques.
– Validation de Schmitt : En traduisant le conflit politique en une lutte entre la pureté morale et la trahison absolue, Saïed rend tout compromis impossible. La négociation (l’apanage de la démocratie libérale) devient elle-même une forme de trahison. On ne négocie pas avec un « microbe », on l’élimine. Cela justifie scientifiquement le passage aux actes de force (arrestations d’opposants, décrets-lois restrictifs) perçus non comme des abus de pouvoir, mais comme des mesures d’hygiène publique nécessaires.
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-j4) L’essentialisation du Peuple contre le pluralisme parlementaire –> Carl Schmitt reprochait à la démocratie parlementaire (la République de Weimar à son époque, comparable à la Tunisie de 2014) de fragmenter l’État en une multitude de partis défendant des intérêts privés, détruisant ainsi l’unité nationale. Pour lui, la vraie démocratie est homogène et acclamative.
– Le court-circuitage des médiations : Saïed répète constamment que « le peuple veut » (Ech-chaâb yourid) et qu’il est le seul canal direct de cette volonté. La rhétorique de la trahison sert précisément à disqualifier le pluralisme : si le peuple est un et homogène, quiconque exprime une divergence d’opinions s’exclut de lui-même du peuple et devient un traître.
– Validation de Schmitt : La méthode discursive de Saïed vise à fonder une légitimité par l’acclamation (le référendum de 2022) plutôt que par le vote représentatif. Le taux de participation importe peu dans cette logique schmittienne : l’essentiel est l’incarnation mystique de la volonté générale par le leader.
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-j5) La limite concrète de l’illusion schmittienne
– La rhétorique saïedienne valide la thèse de Schmitt en démontrant qu’il est d’une efficacité redoutable de détruire un système libéral en activant le clivage Ami/Ennemi.
– Cependant, la réalité tunisienne met aussi en lumière la grande limite de la théorie de Schmitt : si la désignation d’un ennemi permet de conquérir et de centraliser le pouvoir, elle s’avère incapable de construire des institutions stables ou de résoudre une crise économique. Une fois les « traîtres » écartés ou emprisonnés, le pouvoir décisionnaire se retrouve seul face au vide de son propre système, un vide que le désert électoral des législatives a cruellement mis en évidence.
jamel.tazarki
K) Comment la population tunisienne réagit psychologiquement à ce discours de la trahison D’un point de vue de la psychologie sociale et de la sociologie politique, le discours de la trahison permanente de Kaïs Saïed produit un impact profond et fragmenté sur la population tunisienne. Loin de susciter une réaction uniforme, cette rhétorique schmittienne de l’« Ami/Ennemi » a plongé la société dans un climat psychologique complexe, marqué par trois dynamiques majeures:
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-k1) La tentation de la décharge psychologique : La canalisation du ressentiment –> Pour une partie de la population — usée par une décennie de marasme économique, de promesses déçues et de paralysie institutionnelle —, le discours de la trahison a agi au départ comme un puissant mécanisme de catharsis et de soulagement psychologique:
-k1.1) L’externalisation de la faute : La rhétorique du complot permanent (attribuant les pénuries d’eau, d’électricité ou de produits de base à des « saboteurs » cachés plutôt qu’à des faiblesses structurelles) offre une explication simple à des souffrances complexes.
-k1.2) La validation du dépit : En désignant les anciennes élites politiques comme des traîtres exclusifs, le pouvoir valide la colère légitime des citoyens. Psychologiquement, cela permet de maintenir l’illusion que les problèmes du pays ne sont pas insolubles, mais qu’ils sont causés par une poignée d’individus malveillants qu’il suffit d’éliminer de la scène politique.
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-k2) La généralisation de la paranoïa sociale et de la psychose collective –> À mesure que le spectre des « traîtres » s’élargit (passant des partis politiques aux magistrats, puis aux journalistes, aux militants de la société civile et même aux migrants subsahariens), le climat psychologique bascule vers l’anomie et la paranoïa horizontale.
-k2.1) La rupture du lien de confiance : Lorsque le chef de l’État affirme que des ennemis de l’intérieur infiltrent toutes les strates de la société, cela détruit le capital social minimal — c’est-à-dire la confiance que les citoyens ont les uns envers les autres.
-k2.2) Le biais de la peur (Fear Bias) : Des analyses sociologiques sur le terrain révèlent le développement d’un climat de censure et d’autocensure. La peur de la dénonciation ou d’être assimilé à un « comploteur » crée une chape de plomb psychologique. Le débat public disparaît au profit d’une méfiance généralisée,
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-k3) La dépression politique et l’apathie de masse –> Le symptôme psychologique le plus massif et le plus mesurable de ce discours est le passage de la ferveur à une profonde léthargie civique.
– L’épuisement émotionnel : Un discours fondé exclusivement sur la crise, la trahison et l’urgence (sans horizon positif ni projet constructif) finit par saturer l’espace mental des citoyens. La lassitude s’installe.
– Le désert électoral comme symptôme clinique : Les taux de participation faméliques (autour des 11-14 % lors des législatives) ne traduisent pas seulement une opposition politique, mais une résignation psychologique. La population manifeste ce que la psychologie appelle une « impuissance apprise » : le sentiment que, quelle que soit l’option choisie (l’hyper-négociation chaotique de 2014 ou le décisionnisme solitaire de 2022), le résultat concret sur la vie quotidienne reste le même ou empire.
– La fuite (L’exil mental ou réel) : Face à ce vide d’avenir et à cette tension discursive permanente, le principal exutoire psychologique, en particulier chez les jeunes et les diplômés, devient le désir d’émigration. Le pays est décrit par de nombreux observateurs locaux comme traversé par une forme de mélancolie collective, où le sentiment d’appartenance s’étiole au profit d’une stratégie individuelle de survie au jour le jour.
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-k4) En conclusion, La rhétorique de la trahison a réussi à détruire l’ancien système en capitalisant sur le ressentiment, mais elle a fini par enfermer la psyché collective tunisienne dans une impasse : un état de suspension anxiogène, où la peur de l’autre et la fatigue politique l’emportent sur l’espoir de reconstruction. Le balancier politique s’accompagne ainsi d’un balancier psychologique, oscillant entre la colère un jour et le désabusement le lendemain.
L) Kais Saied s’est engagé consciemment sur une fausse piste, ruinant ainsi sa propre réussite et celle de la Tunisie.
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-l1) Kaïs Saïed n’a pas eu à fabriquer le ressentiment, car la classe politique de 2011-2021 s’était effectivement sabordée (disqualifiée) seule par son incompétence. Le 25 juillet 2021, le peuple tunisien n’a pas plébiscité un autocrate, il a investi un homme perçu comme le garant de la restauration de l’État de droit face au chaos parlementaire. –> C’est précisément là que réside la tragédie politique de la Tunisie: la stratégie de l’évitement de la responsabilité (blame avoidance) et l’usage opportuniste du bouc émissaire.
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-l2) La bascule d’une légitimité de « Mission » à une rhétorique d’« Obstacle » –> Au départ, Kaïs Saïed bénéficie d’une immense légitimité populaire pour rétablir l’ordre. Mais il se heurte rapidement à la dure réalité du pouvoir: restaurer un État de droit et redresser une économie en faillite exige des compétences techniques, des politiques publiques chiffrées et une culture de l’ingénierie institutionnelle. Face à ce déficit de compétences de gestion, le pouvoir fait un choix psychologique rationnel mais dévastateur :
– L’impuissance technique face à la complexité : Gérer l’inflation, la dette, les négociations avec le FMI ou la restructuration des entreprises publiques demande des réformes structurelles impopulaires et complexes.
– Le refuge dans le narratif du complot : Faute de savoir comment résoudre ces problèmes socio-économiques, la rhétorique du pouvoir glisse. L’« ennemi intérieur », qui n’était au départ qu’un adversaire politique disqualifié, devient une nécessité explicative. Si le pain manque, si l’eau est coupée, ce n’est plus à cause d’une mauvaise gestion ou d’un manque d’investissements, mais parce que des « spéculateurs » et des « forces de l’ombre » sabotent délibérément le pays.
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-l3) La théorie du bouc émissaire comme substitut à l’évaluation des résultats –> En science politique, le recours au bouc émissaire (le FMI, les puissances étrangères, les spéculateurs, les migrants, l’opposition) remplit deux fonctions psychologiques et politiques majeures pour un dirigeant en situation d’échec :
– Le transfert de la charge de la preuve : En affirmant que l’échec économique est le produit d’un complot mondial ou national, le dirigeant s’absout de toute responsabilité. Le problème n’est plus son incompétence, mais la malveillance des autres.
– La prolongation de l’état d’urgence psychologique : Tant qu’il y a des complots à déjouer et des traîtres à arrêter, le dirigeant peut demander au peuple de patienter et de serrer la ceinture au nom de la « libération nationale ». La traque de l’ennemi devient le substitut à la politique économique. Le projet politique ne consiste plus à créer de la richesse, mais à punir ceux qui sont accusés de la voler.
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-l4) Comment cette stratégie a ruiné la promesse de l’État de droit
– Le drame de ce choix est qu’il a ruiné l’espoir initial de la Tunisie. En s’engageant sur la voie de la paranoïa d’État et du rejet des institutions multilatérales (comme le blocage des négociations avec le FMI au nom de la « souveraineté nationale », sans proposer d’alternative viable), le pouvoir a enfermé le pays dans une impasse économique.
– Le désert des urnes (les 11-14 % de participation) est la réponse psychologique de la population à ce stratagème : le peuple tunisien a fini par comprendre que la désignation constante de coupables ne remplissait pas les assiettes, ni ne construisait l’État de droit promis le 25 juillet. C’est l’illustration parfaite de la thèse : l’arbitraire d’un homme seul qui, faute de culture scientifique pour gouverner, a préféré sacrifier l’avenir du pays pour protéger son propre récit idéologique.
M) Seules les garanties constitutionnelles pourraient nous protéger des abus de pouvoir
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-m1) ce ne sont pas les vertus morales individuelles des gouvernants qui garantissent la justice, mais l’architecture institutionnelle et les garanties constitutionnelles. –> Sur le plan des sciences politiques et du droit constitutionnel, cette position est imparable. Elle s’inscrit dans la grande tradition de Montesquieu (« pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir ») et correspond exactement à la vision de Rawls lorsqu’il formalise la structure de l’État.
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-m2) Les garanties constitutionnelles comme objectivation des règles : Pour éviter que l’État ne devienne l’instrument des « convictions intimes » d’une majorité ou d’un dirigeant, la Constitution fige des mécanismes impersonnels. Ces garanties — comme la séparation des pouvoirs, l’indépendance du pouvoir judiciaire, ou le contrôle de constitutionnalité — fonctionnent comme un filtre objectif. Elles imposent des limites juridiques strictes et indiscutables que le pouvoir politique ne peut franchir, quels que soient ses motifs ou ses croyances personnelles.
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-m3) Le rôle de la « Raison Publique » chez Rawls –> C’est précisément parce que les hommes ont des convictions intimes divergentes (religieuses, morales, philosophiques) que Rawls introduit le concept de Raison Publique (public reason). Pour lui, ce concept n’est pas une simple recommandation morale faite aux juges ou aux législateurs ; il est le principe directeur du fonctionnement des garanties constitutionnelles:
– Le langage de la Constitution : Lorsqu’un juge de la Cour suprême ou un législateur doit statuer sur des droits fondamentaux, il ne peut pas justifier sa décision en disant : « Je vote cette loi parce que ma religion ou ma morale personnelle me dit que c’est bien ».
– L’obligation de neutralité : Les garanties constitutionnelles obligent les acteurs institutionnels à traduire leurs arguments dans un langage universel et neutre, compréhensible par tous les citoyens, indépendamment de leurs croyances. C’est cela, « faire abstraction de ses convictions intimes ».
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-m4) La Constitution comme rempart contre l’arbitraire
– En résumé, les garanties constitutionnelles sont les outils techniques qui rendent la neutralité de l’État possible. Elles empêchent le système politique de dépendre de la bonne volonté des individus. Même si un législateur est partial, le texte constitutionnel et les contre-pouvoirs qu’il organise sont là pour bloquer l’abus de pouvoir et ramener l’action publique à l’objectivité.
– On passe ainsi d’une exigence purement morale (le comportement de l’individu) à une exigence structurelle : c’est la solidité du texte et des institutions qui protège le citoyen.
Hannibal
C’est très bien ! Mais il faut une ouverture d’esprit et un certain niveau d’intelligence pour comprendre et appliquer ces règles. Comme ils font défaut, que peut-on faire pour y remédier ?