Une manifestation pacifique s’est tenue la semaine dernière à Menzel Bouzelfa pour exprimer les préoccupations d’une partie des habitants face à l’installation d’une usine de production de protéines à base de mouches soldat noires. Intervenant sur Jawhara FM lundi 5 octobre 2026, Bayrem Hamada, membre du conseil local de Menzel Bouzelfa, a assuré que la mobilisation s’était déroulée dans le calme et sous l’encadrement des forces de l’ordre.
Selon lui, cette mobilisation ne traduit pas un rejet de l’investissement privé. « Aucun citoyen n’est contre l’investissement », a-t-il expliqué, tout en soulignant que les habitants sont en droit d’exiger un environnement sain et de faire part de leurs inquiétudes quant aux éventuels impacts de l’installation.
La mouche soldat noire (Hermetia illucens) est notamment élevée pour transformer des matières organiques en biomasse riche en protéines, principalement destinée à l’alimentation animale. Le procédé permet également de produire de l’huile ainsi qu’un résidu appelé « frass », composé notamment de déjections, de mues et de matières résiduelles issues de l’élevage, qui peut être valorisé comme fertilisant agricole.
Sur le papier, le modèle paraît particulièrement intéressant : des matières organiques sont transformées en protéines et en produits susceptibles de retourner vers l’agriculture. Mais cette équation ne suffit pas à déterminer l’empreinte environnementale réelle d’une installation industrielle.
Bayrem Hamada a précisé que la société concernée avait obtenu les autorisations nécessaires auprès des différentes parties prenantes et avait également fait l’objet de contrôles. Ces éléments ne suffisent toutefois pas, selon lui, à dissiper les inquiétudes locales, notamment en raison de l’emplacement de l’usine, située à environ un kilomètre du centre-ville, d’après ses déclarations.
Parmi les principales préoccupations figure la crainte d’éventuelles conséquences sur les cultures agricoles. Dans une région connue pour sa production d’agrumes, cette question revêt une importance particulière pour les habitants et les agriculteurs. Hamada appelle ainsi le ministre de l’Environnement à prendre la parole pour apporter des explications, rassurer la population et fournir des garanties sur les éventuels impacts environnementaux du projet. Il demande également que les autorisations déjà accordées puissent, le cas échéant, être réexaminées.
Les études consacrées à la mouche soldat noire montrent que l’élevage industriel peut présenter des avantages environnementaux, notamment en matière de valorisation des sous-produits organiques. Mais elles soulignent également que son bilan dépend fortement du modèle de production, des matières utilisées et des conditions de fonctionnement de l’usine.
Les analyses de cycle de vie montrent notamment que la consommation énergétique peut peser de manière importante dans ce bilan. Le maintien des conditions nécessaires à l’élevage, la ventilation, le traitement des larves et surtout leur séchage nécessitent de l’énergie. Son origine devient donc déterminante : une installation alimentée par une électricité fortement carbonée n’aura pas le même impact qu’une usine recourant largement aux énergies renouvelables.
La nature des matières utilisées pour nourrir les larves constitue un autre facteur essentiel. Les études montrent que le substrat influence directement la composition des insectes et celle du frass, mais également le bilan environnemental et certains risques microbiologiques. Pour évaluer l’impact réel d’une installation, il est donc nécessaire de connaître précisément les matières utilisées, leur provenance, les quantités concernées et leur traitement préalable.
La question du frass est particulièrement importante pour une région agricole. Plusieurs expérimentations ont montré des effets favorables sur différentes cultures, notamment le maïs, le blé, le soja et le colza, avec une amélioration de la disponibilité de certains nutriments et, dans certaines conditions, de la croissance des plantes. Mais ces résultats ne signifient pas que le frass puisse être utilisé sans précaution dans n’importe quel sol et pour n’importe quelle culture. D’autres travaux ont notamment relevé des effets indésirables à fortes doses, liés entre autres à l’ammoniac et à des modifications de certains équilibres microbiologiques du sol.
Les éventuels impacts ne se limitent par ailleurs pas au frass. Une usine industrielle soulève également des questions relatives à la gestion des matières organiques, aux odeurs, aux émissions atmosphériques, à la consommation d’eau, aux eaux usées, au stockage des substrats, au traitement des résidus et aux conditions sanitaires de l’élevage.
La mouche soldat noire n’est pas considérée en elle-même comme un insecte dangereux pour l’environnement, mais le passage à une production industrielle impose une maîtrise rigoureuse de l’ensemble du processus.
À Menzel Bouzelfa, l’enjeu est donc de déterminer, au-delà du principe même de l’élevage d’insectes, quelles garanties concrètes entourent le projet. Quelle sera la nature des matières utilisées pour nourrir les larves et d’où proviendront-elles ? Quelle quantité d’eau et d’énergie l’usine consommera-t-elle ? Quelles émissions et nuisances sont attendues ? Comment seront traités les résidus ? Quelle sera la composition du frass et dans quelles conditions pourra-t-il être utilisé sur les cultures ? Autant de questions auxquelles les habitants et les agriculteurs attendent désormais des réponses.
N.J










