Au milieu de l’actualité de la semaine, ce qui a le plus fait réagir était, contre toute attente, une publication personnelle d’un journaliste tunisien.
Même l’affaire du viol collectif d’une enfant de quinze ans a cessé de susciter autant d’indignation. Le tribunal de l’internet avait déjà clos le débat et, dans sa grande magnanimité, déplacé le curseur des bourreaux vers la victime : « Coupable d’avoir des mœurs trop légères pour mériter le soutien qu’on accorde aux victimes. » Il n’y a plus de débat.
Ce ne sont pas non plus les décrets capitaux signés par le président en pleine vacance parlementaire, en contrecarrant une institution qu’il avait lui-même posée. C’était encore moins la grève de la faim du grand militant Ahmed Néjib Chebbi, incarcéré à 82 ans et qui dit clairement qu’il pourrait « tenir un an, peut-être deux. Au-delà, je ne peux rien vous promettre ».
Sur sa page personnelle, Meher Kacem racontait la situation devenue difficile qu’il vivait depuis des années. Et sa décision, à 42 ans, de quitter son pays et de tenter sa chance ailleurs. Une décision personnelle, presque anodine, pour ce père de famille, journaliste et citoyen, qui a décidé de construire sa vie ailleurs.
Mais Meher le raconte si bien qu’il vous fait vivre, à travers son calvaire, vos propres fins de mois difficiles, vos galères pour payer l’école de vos enfants, leurs cours particuliers, leurs activités, leur inculquer les bonnes valeurs, leur offrir ce dont vous avez rêvé pour eux. La lutte quotidienne pour payer ses factures, faire les courses, s’occuper de parents vieillissants, tout en continuant à vivre dignement et sans risquer la prison à toute heure pour avoir simplement fait son travail.
Les commentaires de soutien de ses amis, de ses proches et de ceux qui ont pu le côtoyer dans le cadre de son travail, ceux qui lui souhaitaient bon vent et courage dans cette nouvelle vie qu’il a choisie « loin de ce pays à qui il a tout donné, mais qui lui a répondu avec ingratitude », ont donné au message une portée des plus inattendues.
Des inconnus ont partagé ces paroles en y retrouvant ce que de nombreux, très nombreux citoyens, vivent chaque jour. Peiner à se nourrir correctement, à payer ses factures, son transport, l’école des enfants, leur éducation, leurs loisirs, même lorsque, sur le papier, l’on bénéficie d’un salaire « correct ». Faire face à l’administration, aux blocages bureaucratiques, à la mauvaise volonté et à la mauvaise foi. Continuer à travailler en tant que journaliste avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête, avec des amis, des proches ou même des connaissances en prison pour avoir fait ce que vous, tous les jours, essayez de faire tant bien que mal.
Quand le départ devient une trahison
Mais le message, par sa portée, a dépassé la page de Meher pour devenir viral. Plus de 7.000 réactions et près de 4.000 partages. Un peu comme un cri de guerre adressé à ce pays qu’on aime dans sa chair, dans lequel on a porté ses plus fous désirs, mais qui ne nous les a pas rendus.
Des personnalités publiques ont repris ces mots pour y voir, non pas la dénonciation d’une situation que nous avons tous vécue, mais une ingratitude envers son propre pays, un appel à la désertion et à la trahison.
Ces dernières années, nombreux sont les Tunisiens qui ont vécu sous la peur : la peur de ne pas arriver à payer la facture d’électricité, ou celle de ne pas pouvoir honorer les frais de clinique d’un parent ou d’un enfant dont on a la charge.
« J’ai fait tout ce qu’il fallait pour vivre confortablement, j’ai fait des études, j’ai travaillé avant d’avoir fini mes études, j’ai fui les problèmes et j’ai vécu modestement. » Rien n’a changé, écrit Meher.
Plusieurs d’entre vous, plusieurs d’entre nous s’y reconnaîtraient tristement. Vivre au rythme de la facture d’électricité, des frais médicaux, de l’école des enfants, des coupures de courant et d’eau, des pénuries qui se suivent mais ne se ressemblent pas.
Nous nous sommes peu à peu habitués. Habitués à nous nourrir moyennement, car la nourriture saine est devenue un luxe. Habitués à être malmenés par l’administration, les forces de l’ordre, les aléas des lois improvisées, le manque de civisme et le manque de respect ambiant.
Dans son message, Meher s’adresse à la Tunisie comme on parle à un être cher qu’on aime mais qu’on ne peut plus continuer à côtoyer. Cet être aimé pour lequel on a tout sacrifié, tout accepté, dont on a supporté les travers, les défauts, l’ingratitude, mais qu’on consent finalement à quitter par esprit de survie, par amour-propre, par sacrifice pour ceux qui comptent le plus : les enfants, les générations futures, ceux qui méritent mieux.
Une lettre de rupture
Certains n’ont pas compris cette lettre de rupture écrite par Meher à son propre pays, qu’il aime d’amour mais qu’il quitte à contrecœur. Certains, plus concentrés à donner des leçons, y ont vu de l’ingratitude.
Tout comme on blâme un employé modèle qui finit par quitter son entreprise après des années de silence et de travail acharné parce qu’il a « trouvé mieux », on accuse Meher aujourd’hui de trahison. Pire encore, on lui reproche d’encourager à quitter le pays et à lui tourner le dos.
Mais Meher n’est pas le seul. Si son message est personnel, il est aussi le reflet d’une génération qui a tellement rêvé, mais qui s’est heurtée à une réalité qui aurait pu être mille fois meilleure. Une réalité pas seulement fantasmée, mais pour laquelle il s’est acharné, qu’il a pensé participer à construire, lui et d’autres avec lui.
Des milliers de personnes quittent le pays chaque année. Cadres diplômés, ingénieurs, médecins, ouvriers, clandestins, via des visas obtenus dans la douleur et l’humiliation de documents interminables et de frais faramineux, ou clandestinement via la mer.
De nombreux Tunisiens rêvent de quitter le pays et réussissent à le faire. Ils ne l’auraient pas fait si ce pays avait répondu à leurs revendications, à leurs rêves les plus élémentaires et les plus humains. Si cette relation d’amour n’était pas à sens unique.
Nombreux sont ceux qui essayent de culpabiliser Meher aujourd’hui pour avoir fait ce qu’il estime être le meilleur pour son avenir et celui de son enfant. Mais nombreux aussi sont ceux qui auraient fait exactement la même chose s’ils en avaient eu l’occasion.
L’hypocrisie n’a pas de limite.











2 commentaires
Gg
« Cadres diplômés, ingénieurs, médecins, ouvriers, clandestins »
Vous mettez tous ces gens dans le même sac?
Désolé de vous le rappeler, les premiers n’auront aucune difficulté.
Les clandestins, de loin les plus nombreux, on (c’est à dire tous les pays d’Europe) n’en veux pas.
Nos pays sont en train de tomber, à cause d’une immigration de massive de gens sous développés et irrécupérables.
« via des visas obtenus dans la douleur et l’humiliation de documents interminables »
J’ai personnellement accompli ces formalités pour ma femme. Oui c’est long, méticuleux, mais NORMAL.
Il y a DES RÈGLES pour immigrer.
Vous ne voulez pas les respecter?
Allez en Iran, Afghanistan, Somalie, Chine (on va bien rire) etc…
« et de frais faramineux, ou clandestinement via la mer ».
NON. La migration régulière coûte un billet d’avion.
Rationnel
« Nos pays sont en train de tomber, à cause d’une immigration massive de gens sous-développés et irrécupérables. » Or, vos pays, la France en l’occurrence, ne tombent pas à cause de l’immigration, mais à cause de la dette (environ 120 % du PIB) et du poids de ses intérêts : près de 5 %, soit 1,36 point de plus que l’Allemagne. L’Allemagne, elle, est en train de décrocher à cause de sa désindustrialisation, provoquée par la domination chinoise sur les technologies du futur (IA, voitures électriques, batteries, etc.). L’effet des clandestins est négligeable : 7 000 clandestins par an ne peuvent pas faire tomber un pays de 70 millions d’habitants. D’ailleurs, la majorité des clandestins tunisiens restent en Italie, dont la situation est pourtant meilleure que celle de la France (taux d’interets, deficits, etc.).