La vie des politiciens et des dirigeants serait tellement plus simple s’il suffisait de pondre des lois pour résoudre les différents problèmes qui se posent à eux. La distance qui sépare la publication d’une loi et sa mise en application est simple, elle s’appelle : la réalité. C’est à cette réalité que semble se heurter le président de la République, Kaïs Saïed, quand il s’agit d’appliquer la loi N°18 de 2025 concernant l’intégration des diplômés chômeurs de longue durée dans la fonction publique.
Le président de la République, Kaïs Saïed, a fait de l’intégration des chômeurs de longue durée dans la fonction publique l’un de ses chevaux de bataille lors de la campagne présidentielle mais également après sa prise de fonctions.
Dernier acte en date : une réunion avec la cheffe du gouvernement et le ministre de l’Emploi. Il évoque « le suivi de l’application de la loi n°18 de 2025 relative aux dispositions exceptionnelles pour le recrutement dans le secteur public et la fonction publique des diplômés de l’enseignement supérieur au chômage depuis une longue période ».
Or, un enseignant de droit comme lui devrait savoir qu’on ne suit pas l’application d’une loi. Une loi est effective dès sa publication au Journal Officiel, et l’État a l’obligation de procéder à son application. D’autant plus que dans le cas présent, il n’existe pas d’autre partie prenante : l’État a décidé, l’État a fait publier la loi, et c’est le même État qui rechigne aujourd’hui à l’appliquer. La loi elle-même est d’ailleurs parfaitement explicite : elle est entrée en vigueur dès sa publication et prévoit que les recrutements soient réalisés par tranches sur une période ne dépassant pas trois ans.
Comme dans plusieurs autres dossiers, le théorique sentimental et romantique se heurte à la réalité financière froide et objective. Il est facile de proclamer que le chômage est une injustice. Il est infiniment plus compliqué d’expliquer à un ministère des Finances comment transformer cette injustice en lignes budgétaires. Le droit peut créer une obligation. Il ne crée pas, par décret magique, les salaires, les postes, les bureaux, les équipements et les crédits nécessaires pour accueillir plusieurs milliers de nouveaux agents.
De l’autre côté, personne ne peut sérieusement expliquer à un diplômé qui attend depuis dix ou quinze ans qu’une loi votée en son nom n’est finalement qu’une aimable déclaration d’intention. Mais personne ne peut non plus faire croire au contribuable que recruter des dizaines de milliers de personnes dans le secteur public n’aura aucun coût. Entre les deux, il y a cette chose assez vulgaire que la politique aime beaucoup moins que les slogans : un budget.
La loi est votée, l’addition attend
Le nombre exact des bénéficiaires n’est d’ailleurs toujours pas connu. La coordinatrice nationale des diplômés chômeurs de longue durée a évoqué une estimation comprise entre 20.000 et 30.000 personnes correspondant aux critères les plus restrictifs du dispositif. Elle avait par ailleurs rappelé que quelque 64.000 demandeurs d’emploi étaient inscrits auprès des bureaux de l’emploi, sans que ce chiffre corresponde au nombre de bénéficiaires potentiels de la loi.
Vingt mille, trente mille, peut-être davantage : dans tous les cas, cela fait beaucoup de CV, beaucoup de bureaux et surtout beaucoup de fiches de paie. Et contrairement aux slogans politiques, une fiche de paie ne fonctionne pas à la bonne intention. Elle demande de l’argent chaque mois, pendant des années. Puis viennent les cotisations sociales, les promotions, les retraites et tout ce que l’on découvre généralement après avoir annoncé que le recrutement ne coûtera rien.
La loi prévoit pourtant un mécanisme précis. Une plateforme numérique doit enregistrer les candidats, les classer selon plusieurs critères et permettre de combler les vacances de postes dans le secteur public et la fonction publique. Les recrutements doivent se faire progressivement, sur trois ans au maximum.
Neuf mois après la promulgation du texte, la plateforme n’était toujours pas opérationnelle et les textes nécessaires à son application étaient encore attendus.
On comprend alors mieux le paradoxe. Le président demande l’application d’une loi qu’il a lui-même promulguée. Les chômeurs demandent l’application d’une loi qu’ils ont obtenue. Le gouvernement doit appliquer une loi qui l’engage. Et, au milieu de tout cela, le budget de l’État regarde tout le monde avec l’air de quelqu’un à qui l’on vient d’annoncer qu’il doit payer l’addition d’un dîner auquel il n’a même pas été invité.
Le plus cocasse est que le discours politique repose précisément sur l’idée inverse : celle d’un État suffisamment puissant pour réparer toutes les injustices accumulées. Il suffit de décider, de légiférer et d’exécuter. Sauf qu’entre le moment où l’on décide qu’une injustice doit être réparée et celui où l’on verse le premier salaire, il existe une administration, une masse salariale, des postes budgétaires et des contraintes financières. Autrement dit, il existe la Tunisie.
Même la marche vers l’emploi s’arrête à Borj Cedria
Même la contestation est entravée. La « Marche de la dignité », partie de Menzel Bouzaiane le 27 septembre, est arrivée le 6 octobre aux portes de Tunis. Après plusieurs centaines de kilomètres à pied, les diplômés chômeurs ont été empêchés de poursuivre leur route vers la capitale à Borj Cedria. Ils espéraient qu’une délégation puisse rejoindre Carthage pour présenter leurs revendications au président.
Le président Kaïs Saïed était pourtant féru de ces démonstrations autour des « marches de la dignité », avec leurs titres pompeux et leurs thématiques morales. Surtout quand ces démonstrations se font hors de tout encadrement partisan ou syndical : preuve ultime de leur « pureté », comme les aime le chef de l’État. Mais cette fois, la marche s’est arrêtée à Borj Cedria. Un représentant de la présidence devait rencontrer les manifestants, mais pas question pour eux de poursuivre jusqu’à Carthage et de rencontrer directement le président.
Le symbole est assez savoureux. Des diplômés marchent depuis Sidi Bouzid pour réclamer l’application d’une loi présidentielle. Ils avancent physiquement vers le lieu où siège celui qui leur a promis que cette loi serait appliquée. Et quelque part entre Menzel Bouzaiane et Carthage, l’État leur explique que la marche doit s’arrêter. La loi, elle, peut continuer à avancer. Enfin, théoriquement.
Ces chômeurs ont pourtant fait tout ce qu’il fallait pour correspondre au récit présidentiel. Ils se sont éloignés des cadres classiques de contestation et ont intégré ce discours selon lequel les partis, les syndicats et les associations sont tous des vendus. Ils ont cru à la promesse d’un rapport direct entre le peuple et le pouvoir, débarrassé des intermédiaires et de leurs intérêts supposés.
Ils découvrent aujourd’hui que l’absence d’intermédiaire ne garantit pas l’existence d’une solution.
Ils avaient aussi raison sur un point essentiel : ils ont la loi de leur côté. Le texte existe, il est en vigueur et il prévoit bien un recrutement exceptionnel. Le débat sur le principe même de leur demande aurait dû être réglé au moment du vote.
Reste donc la question que personne ne peut résoudre par une formule présidentielle : combien l’État peut-il réellement recruter, à quel rythme, sur quels postes et avec quel argent ?
Parce que l’État tunisien a réussi une prouesse assez remarquable. Il a produit une loi destinée à réparer une injustice sociale, il a promis de l’appliquer, il a demandé aux chômeurs de patienter, puis il leur a expliqué qu’il fallait encore préparer les mécanismes permettant de l’appliquer. Neuf mois plus tard, les diplômés marchent toujours et le président continue de demander que la loi soit appliquée.
Grosso modo : des chômeurs de longue durée dont la compétence est largement questionnée se battent pour être intégrés dans une fonction publique défaillante par un État qui n’a pas nécessairement les moyens financiers de les recruter dans les conditions promises. Tout cela sous les yeux des contribuables qui triment chaque jour et qui paient pour regarder ce spectacle.
La morale de l’histoire est finalement assez simple : une loi peut décréter qu’un problème doit être réglé. Elle ne peut pas décréter que l’argent nécessaire existe. Et quand la politique découvre cette petite subtilité, elle invente généralement une nouvelle réunion pour « suivre l’application » de la loi.











Commentaire
Hannibal
On revient toujours à cette lapalissade qui dit que tout projet doit être financé avant d’être décidé.
En définitive, on revient à toujours à cette profonde incompétence en économie qui ne veut jamais être réparée.
On revient toujours à ce blabla délibérément trompeur : « j’ai de bonnes intentions et ce sont les autres qui sont de mauvaise foi et qui ne veulent pas appliquer ce que je leur demande ».