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Travailleurs des plateformes numériques : une précarité qui échappe encore au droit social

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Par Nadya Jennene

    Menée conjointement par l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) et l’organisation Solidarity Center, une étude sociologique de terrain s’est intéressée aux conditions de travail des personnes exerçant une activité par l’intermédiaire des plateformes numériques en Tunisie. Invité d’Express FM vendredi 9 octobre 2026, l’expert en sécurité sociale Hédi Dahman en a présenté les principaux enseignements, mettant en lumière une population majoritairement masculine, confrontée à l’instabilité des revenus, à l’absence de garanties sociales et à un statut professionnel encore difficile à définir.

    L’enquête s’est articulée autour de plusieurs axes : les données démographiques et sociales, les caractéristiques professionnelles, les moyens de travail, la nature juridique de l’activité, les horaires, les rémunérations et les mécanismes de fixation des prix. Elle a également porté sur la protection sociale, les services accessibles aux travailleurs, la santé et la sécurité au travail, les risques professionnels, le contrôle algorithmique exercé par les plateformes et les perspectives d’organisation syndicale.

    L’objectif était d’établir un état des lieux de l’économie des plateformes en Tunisie, mais aussi à comprendre les mécanismes qui entretiennent la vulnérabilité des personnes qui en dépendent.

    La première difficulté relevée par Hédi Dahman concerne la qualification juridique des travailleurs. Sont-ils des salariés ou des travailleurs indépendants ? La question est loin d’être tranchée, dans la mesure où les plateformes ne reconnaissent généralement pas l’existence d’une relation de travail classique avec les personnes qui exécutent les prestations.

    Leur activité est, dans de nombreux cas, organisée autour de missions ponctuelles. Les travailleurs se connectent à une application, reçoivent ou acceptent des commandes, accomplissent les prestations demandées et perçoivent une rémunération calculée selon les modalités propres à la plateforme.

    Cette organisation brouille la frontière entre salariat et travail indépendant. D’après l’expert, si certains participants à l’étude disposent de contrats de travail ou de conventions de formation professionnelle, la majorité exerce dans le cadre de relations fondées sur la prestation de services, sans contrat de travail formalisé.

    L’absence de relation salariale reconnue soulève des difficultés majeures. Sans statut clairement établi, les travailleurs risquent de se retrouver à l’écart des mécanismes traditionnels de protection sociale et des garanties associées à l’emploi salarié. Leur activité peut alors se caractériser par une faible sécurité professionnelle, une protection insuffisante contre les aléas économiques et l’absence de garanties durables.

    À cette incertitude juridique s’ajoute une particularité essentielle : les relations avec les plateformes sont largement dématérialisées. Le contact s’effectue principalement par l’intermédiaire d’une application, au moyen d’identifiants et de codes d’accès, sans nécessairement passer par un interlocuteur humain. Cette distance complique la compréhension des décisions prises par la plateforme et les possibilités de contestation lorsqu’un problème survient.

    L’instabilité des revenus constitue un autre problème central. La rémunération dépend notamment du nombre de prestations effectuées, du temps consacré à l’activité, de la disponibilité du travailleur et des modalités de fonctionnement de la plateforme.

    Les gains ne sont donc pas garantis d’une période à l’autre. Ils peuvent augmenter ou diminuer en fonction du volume de commandes, des heures travaillées et des conditions d’accès aux missions. Cette variabilité fragilise la capacité des travailleurs à anticiper leurs ressources et à organiser leur vie quotidienne.

    Le contrôle algorithmique occupe, dans ce dispositif, une place déterminante. La répartition des prestations, les possibilités de travailler et les conditions de rémunération dépendent en partie des systèmes numériques qui organisent l’activité. Or, la relation entre le travailleur et la plateforme reste souvent indirecte, ce qui peut limiter sa compréhension des mécanismes qui influencent son activité.

    L’autonomie apparente de ces professionnels doit ainsi être mise en perspective. Ils peuvent choisir leurs horaires et se connecter aux moments qui leur conviennent, mais cette souplesse ne signifie pas nécessairement qu’ils maîtrisent leurs revenus ou les conditions dans lesquelles les prestations leur sont proposées.

    La flexibilité représente néanmoins l’un des principaux attraits de cette forme d’activité. Les travailleurs interrogés mettent en avant la possibilité de travailler le matin ou le soir, de moduler leur temps de travail et d’adapter leur disponibilité à leurs contraintes personnelles. Contrairement à un emploi assorti d’horaires fixes, cette organisation leur laisse une marge de manœuvre dans la gestion de leur emploi du temps.

    Mais cette liberté a une contrepartie : l’absence de revenus garantis et la difficulté de bénéficier d’une véritable sécurité professionnelle. Le travailleur assume ainsi une part importante des incertitudes liées à l’activité, alors même que son accès aux prestations dépend du fonctionnement de la plateforme.

    L’étude permet également de dégager plusieurs caractéristiques sociodémographiques. Selon les chiffres présentés par Hédi Dahman, près de 92% des travailleurs concernés sont des hommes. Les femmes restent donc très minoritaires dans cet échantillon.

    Sur le plan de l’âge, la population étudiée s’étend de 25 à 60 ans, avec une concentration particulièrement importante dans la tranche des 32-45 ans. Ce constat invite à nuancer l’idée selon laquelle le travail sur les plateformes constituerait exclusivement une activité temporaire destinée aux jeunes en début de parcours professionnel.

    L’enquête fait également ressortir le poids de l’enseignement secondaire dans le profil des personnes interrogées : environ 80% d’entre elles auraient un niveau d’études secondaires, selon l’expert. Hédi Dahman souligne à cet égard une différence avec la situation observée au Maroc, où les travailleurs des plateformes seraient davantage issus de l’enseignement supérieur, notamment parmi les diplômés confrontés au chômage.

    En Tunisie, ces activités semblent donc concerner une population dont le niveau de formation et les perspectives professionnelles diffèrent de ceux observés dans d’autres contextes. Elles peuvent représenter une source de revenus pour des personnes qui n’ont pas nécessairement accès à un emploi stable ou qui cherchent une activité leur permettant de disposer d’une certaine souplesse.

    L’ancienneté relevée chez certains travailleurs constitue un autre élément significatif. D’après les indications avancées par Hédi Dahman, plusieurs exercent cette activité depuis cinq à douze ans. Une durée qui interroge sur la place désormais occupée par le travail sur les plateformes dans les parcours professionnels.

    Lorsque cette activité se prolonge pendant plusieurs années, elle ne peut plus être considérée uniquement comme une solution d’appoint ou une occupation provisoire. Elle devient une composante durable de la vie professionnelle, sans que les garanties correspondantes soient nécessairement réunies.

    Le champ de l’enquête couvre quatre catégories d’activités en relation directe avec les usagers.

    La première concerne la livraison de commandes, notamment de repas et de produits achetés auprès de commerces. La deuxième englobe le transport de personnes. La troisième porte sur la livraison de médicaments et d’autres marchandises. Enfin, l’étude s’intéresse aux auxiliaires de vie, qui accompagnent à domicile des personnes âgées, dépendantes ou ayant besoin d’une assistance particulière.

    Cette dernière catégorie occupe une place spécifique. Au-delà des services rendus, les auxiliaires de vie répondent à des besoins liés à l’évolution des structures familiales et au vieillissement de la population. Ils peuvent apporter une assistance de première nécessité à des personnes qui éprouvent des difficultés à se déplacer ou à accomplir seules certaines démarches.

    Leur intervention ne se limite pas aux gestes d’accompagnement ou aux services de proximité. Elle peut également comprendre des tâches administratives : déplacements auprès des banques, démarches auprès de la Caisse nationale d’assurance maladie ou accomplissement de formalités auprès d’autres organismes.

    Cette activité s’inscrit dans un contexte où les familles ne sont pas toujours en mesure d’assurer elles-mêmes l’ensemble des tâches liées à la prise en charge de leurs proches. L’éloignement géographique, les contraintes professionnelles et la réduction du temps consacré à l’accompagnement familial contribuent à faire émerger de nouveaux besoins.

    Hédi Dahman rappelle que les services à la personne sont également concernés par les évolutions démographiques observées à l’étranger. Il évoque notamment les besoins en main-d’œuvre dans le domaine de l’assistance aux personnes âgées, en citant des demandes de recrutement provenant d’Allemagne et de France.

    Cette évolution souligne le potentiel de développement des métiers de l’accompagnement, mais aussi la nécessité de mieux encadrer les conditions de formation, d’exercice et de protection des personnes qui les assurent.

    L’économie des plateformes ne se limite pas aux centres urbains. Selon Hédi Dahman, le phénomène concerne aussi bien les villes que les zones rurales, même si les formes d’activité et les besoins auxquels elles répondent peuvent varier.

    En assurant des livraisons et des prestations à toute heure, les travailleurs prolongent l’activité économique au-delà des horaires habituels des commerces et des entreprises. Les commandes peuvent continuer à être exécutées le soir, lorsque de nombreux établissements ont fermé leurs portes.

    Cette disponibilité contribue à maintenir une forme de circulation des biens et des services en dehors des horaires classiques. Elle répond aux attentes de consommateurs qui souhaitent recevoir des produits ou bénéficier de certaines prestations sans avoir à se déplacer.

    L’expert décrit ainsi une activité qui participe à la dynamique économique, tout en présentant les caractéristiques d’un secteur insuffisamment intégré aux mécanismes traditionnels de régulation. Il évoque un « économie parallèle » au sens où une partie de ces activités échappe, selon son analyse, aux circuits habituels de la couverture sociale et de la fiscalité.

    Cette qualification appelle toutefois une distinction : le recours à une plateforme numérique ne signifie pas, à lui seul, qu’une activité est illégale. L’enjeu soulevé par l’étude concerne plutôt les conditions dans lesquelles ces prestations sont déclarées, rémunérées et intégrées aux dispositifs de protection sociale.

    Les conditions d’exercice de ces métiers exposent les travailleurs à plusieurs risques. Les livreurs et les chauffeurs, notamment, utilisent des moyens de transport et sont confrontés aux dangers de la circulation. Les modalités de couverture en cas d’accident, de maladie ou d’interruption d’activité constituent donc des questions essentielles.

    À ces risques physiques s’ajoutent les incertitudes économiques. Une baisse des commandes, une diminution des possibilités de prestation ou un problème d’accès à l’application peuvent se traduire directement par une perte de revenus. En l’absence de garanties suffisantes, le travailleur supporte seul une part importante des conséquences financières.

    La situation soulève également la question de l’assurance maladie, de la couverture des accidents du travail et de l’accès aux prestations sociales. La difficulté à déterminer le statut professionnel complique l’identification des mécanismes de protection applicables et des obligations respectives des travailleurs et des plateformes.

    C’est précisément l’un des enjeux de l’étude : déterminer comment accompagner ces professionnels sans se limiter à une aide ponctuelle. Pour Hédi Dahman, il s’agit plutôt de mettre en place un accompagnement permettant de structurer le secteur, de mieux identifier les besoins et de répondre aux difficultés rencontrées sur le terrain.

    N.J

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