La justice poursuit son cours dans l’affaire Lassad Yakoubi. La chambre d’accusation près la Cour d’appel de Tunis a décidé de renvoyer l’ancien secrétaire général de la Fédération générale de l’enseignement secondaire devant la chambre criminelle du Tribunal de première instance de Ben Arous, dans le cadre de poursuites liées à des soupçons de monopole et de spéculation sur des produits agricoles.
L’affaire remonte à octobre 2025, lorsque l’ancien responsable syndical a été arrêté après la découverte de treize tonnes de pommes de terre entreposées dans un local qui aurait été à sa disposition. Une affaire à première vue économique, mais qui avait rapidement pris une dimension politique, dans un climat marqué par la campagne menée par le pouvoir contre les réseaux de spéculation et de monopole.
Treize tonnes de pommes de terre et un mandat de dépôt
Lassad Yakoubi a été interpellé dans la soirée du 8 octobre 2025, sur instruction du parquet de Ben Arous. Les investigations portaient sur le stockage de treize tonnes de pommes de terre, soupçonné de s’inscrire dans une opération de monopole ou de spéculation.
Après une garde à vue de 48 heures, l’ancien syndicaliste a été présenté devant le juge d’instruction près le Tribunal de première instance de Ben Arous. Le 10 octobre 2025, celui-ci a ordonné son placement en détention, ainsi que celui d’une deuxième personne présentée comme son associé.
Les deux hommes avaient été déférés devant le ministère public après leur prise en charge par les agents de la brigade centrale de la Garde nationale de l’Aouina. Une information judiciaire avait alors été ouverte pour des soupçons de monopole et de spéculation.
À l’époque, la défense de Lassad Yakoubi contestait la lecture des faits retenue par les autorités. Selon les explications avancées par ses avocats, l’ancien responsable syndical, désormais retraité de l’enseignement, s’était reconverti dans l’agriculture sur un petit terrain à Mornag, dans la banlieue sud de Tunis.
Les avocats soutenaient notamment que le stockage d’une récolte par un producteur ne saurait être automatiquement assimilé à une opération spéculative. Ils estimaient que la législation visant la spéculation devait être distinguée des pratiques ordinaires de conservation des produits agricoles avant leur commercialisation.
La valeur des pommes de terre saisies avait alors été estimée à environ 13.000 dinars. Un montant et une quantité que la défense jugeait insuffisants pour justifier une incarcération, compte tenu notamment du statut d’agriculteur de son client. Ces arguments relevaient toutefois de la position de la défense et ne préjugeaient pas de l’issue judiciaire de l’affaire.
Une arrestation dans le sillage de la croisade présidentielle contre la spéculation
L’arrestation de Lassad Yakoubi ne peut être dissociée du contexte dans lequel elle est intervenue. Depuis plusieurs mois, le président de la République, Kaïs Saïed, multiplie les déclarations contre les monopoles, les circuits de distribution et ceux qu’il accuse de contribuer à la hausse des prix en retenant les marchandises.
Le 26 septembre 2025, quelques jours avant l’interpellation de l’ancien syndicaliste, le chef de l’État avait réuni plusieurs hauts responsables sécuritaires, dont le ministre de l’Intérieur, Khaled Nouri, pour réaffirmer la nécessité de poursuivre le démantèlement des réseaux de spéculation et de monopole. Il avait insisté sur le caractère durable de cette politique, présentée comme une orientation de l’État et non comme une simple campagne ponctuelle.
L’affaire Yakoubi s’inscrit ainsi dans une séquence où la lutte contre la spéculation occupe une place centrale dans le discours officiel. Les arrestations et les opérations de contrôle sont mises en avant comme autant de manifestations de la détermination des autorités à défendre le pouvoir d’achat des citoyens.
Mais cette approche soulève une question de fond : où s’arrête la lutte légitime contre la spéculation et où commence le risque de confondre stockage agricole, gestion des récoltes et pratiques frauduleuses ?
Dans une filière agricole, la conservation des produits peut répondre à des impératifs de production, de regroupement des volumes et de commercialisation. Cela ne signifie pas que tout stockage est nécessairement licite, ni qu’une opération de spéculation serait impossible à établir. Cela signifie simplement que la qualification des faits exige d’examiner leur nature, leur finalité et les éléments réunis par l’enquête, plutôt que de faire du stockage lui-même une preuve suffisante.
À force de présenter la spéculation comme l’explication centrale des difficultés d’approvisionnement et de la hausse des prix, le discours politique risque de réduire à une opposition entre bons citoyens et mauvais commerçants des mécanismes économiques autrement plus complexes. Une campagne menée sans distinction claire entre pratiques frauduleuses et fonctionnement normal des circuits agricoles peut aussi nourrir l’incertitude chez les opérateurs chargés de stocker et d’acheminer les produits.
Une affaire judiciaire devenue politique
Dès l’annonce de son arrestation, Lassad Yakoubi a suscité des réactions contrastées. Sur les réseaux sociaux, une partie de ses détracteurs a ironisé sur le sort d’un homme qui avait longtemps soutenu le président Kaïs Saïed et applaudi certaines décisions du pouvoir. Pour eux, son incarcération avait quelque chose d’un retour de bâton politique.
À l’inverse, des partisans du régime y voyaient la preuve que la justice pouvait agir contre tout le monde, y compris contre des personnalités considérées comme proches du pouvoir.
Le mouvement Echaâb, auquel Lassad Yakoubi est proche, avait également pris sa défense. Son secrétaire général, Zouhaïer Maghzaoui, était intervenu publiquement pour appeler au respect de la justice et défendre son ami. Cette mobilisation prenait une résonance particulière alors que le mouvement, longtemps rangé parmi les soutiens du chef de l’État, avait commencé à exprimer des critiques à son égard.
Ces lectures politiques ont contribué à installer l’affaire dans un débat dépassant largement les treize tonnes de pommes de terre au cœur du dossier. Elles ne permettent cependant pas, à elles seules, d’établir que l’arrestation aurait été motivée par des considérations politiques.
Le renvoi de Lassad Yakoubi devant la chambre criminelle constitue désormais une nouvelle étape de la procédure. Il ne vaut pas condamnation : l’ancien responsable syndical demeure présumé innocent jusqu’à une éventuelle décision définitive de culpabilité.
Reste que cette affaire remet sur la table une interrogation qui dépasse son protagoniste : dans une politique où la lutte contre la spéculation est érigée en priorité présidentielle, la réponse judiciaire peut-elle se substituer à une analyse rigoureuse des réalités économiques et des responsabilités individuelles ? C’est aussi sur ce terrain que le dossier Yakoubi sera observé.
M.B.Z











Commentaire
Mhammed Ben Hassine
13 tonnes quest ce que sa représente pour un agriculteur ?
Pour une ville moyenne c’est la consommation de deux jours tout au plus
Pour de prémunir votre la spéculation il faut absolument écouler sa production des la récolte et donc on ne stocke plus
C’est ansi desormais que sa fonctionne le marché on déverse tous sur le marché