Une médecin hospitalo-universitaire et plusieurs jeunes praticiens ont été la cible de campagnes de diffamation et de harcèlement sur les réseaux sociaux. En cause, une polémique autour de l’admission d’un patient en réanimation. Le Conseil national de l’Ordre des médecins dénonce ces attaques et annonce des poursuites judiciaires.
Il suffit parfois d’une prise de parole pour déclencher une tempête numérique. Une décision médicale est contestée, une praticienne prend position, son nom et sa photographie circulent sur les réseaux sociaux, les commentaires s’enchaînent et les insultes pleuvent. En quelques heures, le débat sur la prise en charge d’un patient se transforme en mise en accusation publique d’une médecin hospitalo-universitaire, livrée aux internautes sans autre forme de procès.
C’est cette mécanique que dénonce, mercredi 14 octobre 2026, le Conseil national de l’Ordre des médecins. Dans un communiqué, l’instance ordinale a exprimé son entière solidarité avec la praticienne concernée et plusieurs jeunes médecins visés par des campagnes de diffamation et de harcèlement. Elle a condamné les atteintes à leur dignité et à leur réputation professionnelle.
À l’origine de la polémique, une controverse autour de l’admission d’un patient en réanimation. D’après plusieurs témoignages de médecins, une praticienne avait rappelé que l’accès à un tel service devait dépendre d’une évaluation médicale et non de pressions extérieures. Une position qui a déclenché des attaques sur les réseaux sociaux, notamment à travers une page Facebook ayant diffusé sa photographie et suscité des commentaires injurieux à son encontre.
Au-delà du cas individuel, l’affaire ravive un malaise plus profond dans le corps médical : celui de praticiens qui disent se retrouver exposés aux campagnes de dénigrement de pages et de comptes numériques s’érigeant en défenseurs des citoyens, parfois au prix de l’humiliation publique de professionnels dont les décisions relèvent pourtant de compétences médicales spécifiques.
Des pages qui accusent, des internautes qui condamnent
Le problème n’est pas le droit des patients et de leurs proches à demander des explications, à contester une prise en charge ou à déposer plainte. C’est la frontière, de plus en plus floue sur les réseaux sociaux, entre la demande légitime de comptes et le tribunal numérique où l’accusation tient lieu de verdict.
Dans une réaction, la médecin Rim Abdelmalek a dénoncé des pages qui s’arrogent le pouvoir d’évaluer la gravité des cas, de désigner les responsables et, au besoin, de livrer les soignants à la vindicte publique. Selon elle, ces espaces numériques contribuent à fragiliser la confiance entre médecins et patients, tandis que les commentaires haineux se multiplient sans que les internautes prennent nécessairement le temps de vérifier les faits.
Elle s’est notamment insurgée contre les attaques visant la professeure en médecine Aïda Borgi, apportant son soutien à une praticienne qu’elle décrit comme dévouée à ses patients et à la transmission du savoir médical. Son message traduit une exaspération qui dépasse cette seule affaire, celle de professionnels qui estiment que leur engagement, leur expertise et leur réputation peuvent être balayés par une publication virale.
Une autre médecin Salma Chaieb a, elle aussi, dénoncé l’acharnement contre l’enseignante en médecine, fustigeant une page anonyme qui prétend « dévoiler » les défaillances tout en exposant des personnes à l’humiliation publique. Elle rappelle surtout un point central dans cette controverse, la décision d’admettre un patient en réanimation ne revient ni à une page Facebook, ni à ses abonnés, ni à une foule d’internautes, mais aux médecins chargés d’évaluer son état et les possibilités de prise en charge.
Derrière ces réactions, une inquiétude revient : que reste-t-il de l’autorité médicale lorsque des décisions cliniques complexes sont jugées à coups de publications, de commentaires et d’indignation collective ? Et comment préserver la relation entre soignants et soignés lorsque les professionnels redoutent de devenir, à leur tour, la cible d’une campagne numérique ?
L’urgence médicale n’est pas un sondage Facebook
Dans son communiqué, le Conseil national de l’Ordre des médecins rappelle que chacun est libre de déposer une plainte et de demander des comptes. Mais ce droit ne saurait justifier la diffamation, l’incitation à la haine ou la transformation des réseaux sociaux en tribunaux publics.
L’instance insiste également sur le principe qui se trouve au cœur de la polémique : les décisions médicales doivent reposer sur des données scientifiques, des règles déontologiques et une évaluation professionnelle. La priorité doit rester l’intérêt et la sécurité du patient, indépendamment des pressions et des menaces.
Dans un service de réanimation, l’admission d’un patient ne peut ainsi se décider au gré des commentaires ou de la popularité d’une publication. Elle relève d’une appréciation médicale, qui doit tenir compte de l’état du malade et des critères de prise en charge. Cela n’exonère évidemment pas les professionnels de santé de rendre compte de leurs décisions, mais les contestations doivent emprunter des voies permettant d’examiner les faits, plutôt que de désigner publiquement des coupables avant toute vérification.
L’Ordre passe à l’action
Face aux attaques, le Conseil national de l’Ordre des médecins annonce avoir engagé, en coordination avec la praticienne concernée, les procédures judiciaires nécessaires à la défense de ses droits. Il réaffirme également son engagement à soutenir les médecins confrontés à des faits similaires et invite les professionnels de santé à signaler les violences et les campagnes de harcèlement, notamment sur les réseaux sociaux, via la plateforme mise à leur disposition.
Reste une question que les communiqués de solidarité ne suffisent pas à régler, celle de la protection effective des soignants face aux campagnes numériques. Car lorsqu’un nom, une photographie et des accusations circulent à grande vitesse, les conséquences sur la réputation et la vie professionnelle peuvent dépasser largement la durée de la polémique.
M.B.Z










