La viande rouge devient un produit de plus en plus inaccessible en Tunisie. Alors que le kilo d’agneau se vend déjà autour de 60 dinars, son prix pourrait atteindre 80 dinars si des mesures urgentes ne sont pas prises pour approvisionner le marché. Entre chute de la production locale, pénurie persistante et difficultés structurelles de l’élevage, la filière traverse une crise profonde, dont les consommateurs risquent de payer encore plus lourdement le prix à l’approche du mois de Ramadan.
Le constat est alarmant. Le président de la Chambre nationale des bouchers, Yahia Nasr, a qualifié la situation du secteur de « très critique », lors de son intervention sur la Radio nationale. En cause : un déséquilibre de plus en plus marqué entre l’offre et la demande, qui alimente la hausse des prix et fragilise davantage le pouvoir d’achat des ménages.
Parmi les facteurs ayant aggravé la situation figure l’interruption, pendant plus de deux mois, des importations de veaux destinés à l’engraissement. Cette suspension a contribué à la hausse des prix de la viande bovine, particulièrement durant le mois de septembre.
Les tarifs pratiqués donnent la mesure de cette tension. À l’abattoir, le kilo de viande bovine oscille actuellement entre 35 et 40 dinars, avant d’atteindre entre 45 et 50 dinars chez les bouchers. Pour la viande ovine, il faut déjà compter environ 60 dinars le kilo, tandis que les morceaux de moindre qualité se vendent entre 40 et 45 dinars. Et la facture pourrait encore s’alourdir si l’approvisionnement du marché n’est pas rapidement renforcé.
Des importations pour éviter le dérapage des prix
Face à cette situation, Yahia Nasr plaide pour une intervention rapide. À court terme, le renforcement de l’approvisionnement en viandes réfrigérées constitue, selon lui, le seul moyen de contenir les prix.
Le président de la Chambre nationale des bouchers propose également l’importation de 3.000 à 4.000 veaux destinés à l’abattage depuis l’Europe, avant le mois de Ramadan. Une opération qui ne peut toutefois pas s’improviser : les animaux doivent d’abord être soumis à une quarantaine sanitaire d’un mois. Autrement dit, attendre les dernières semaines avant Ramadan risquerait de compromettre l’arrivée de ces approvisionnements dans les délais nécessaires.
Au-delà de ces mesures d’urgence, Yahia Nasr appelle à s’attaquer aux problèmes de fond, à travers une restructuration du cheptel et de la filière d’élevage. Il préconise également la création d’une base de données permettant de connaître précisément les capacités de production nationales, afin de mieux anticiper les besoins du marché et d’éviter que les tensions sur l’offre ne se traduisent systématiquement par de nouvelles flambées des prix.
Éleveurs sous pression, cheptel mal recensé
Le diagnostic est également préoccupant du côté de l’Assemblée des représentants du peuple. Le président de la commission de l’agriculture et de la sécurité alimentaire, Amor Ben Amor, a lui aussi recommandé le recours aux importations de viandes réfrigérées, tout en appelant à assouplir les procédures administratives pour les entreprises du secteur.
Le député a notamment déploré l’absence de données fiables sur le nombre de bovins et d’ovins en Tunisie. Il réclame un recensement exhaustif du cheptel, préalable indispensable à toute politique sérieuse de gestion de la production et de sécurisation de l’approvisionnement.
Car la crise ne se résume pas à une insuffisance de viande sur les étals. Les éleveurs sont eux-mêmes confrontés à une accumulation de difficultés : hausse des prix des aliments pour bétail, conséquences de la sécheresse et pénuries de médicaments vétérinaires. Une combinaison de facteurs qui fragilise l’activité d’élevage et complique davantage le renouvellement du cheptel.
Plus inquiétant encore, Amor Ben Amor a alerté sur le recours de certains éleveurs à des médicaments de contrebande, voire à des traitements destinés à l’usage humain. Une pratique qui soulève des interrogations sur les conditions sanitaires de l’élevage et souligne les risques liés à la désorganisation de la filière.
Le député a enfin appelé à intensifier la lutte contre l’abattage clandestin, à réhabiliter les entrepôts frigorifiques et à soutenir la Société Ellouhoum. Cette entreprise publique fonctionne depuis plusieurs années sous la direction d’un responsable chargé de la gestion des affaires courantes.
Entre mesures d’urgence pour alimenter le marché et réformes structurelles qui tardent à produire leurs effets, les défis sont donc nombreux. À l’approche de Ramadan, l’enjeu est immédiat : éviter que la pénurie ne se transforme en une nouvelle flambée des prix. Car à 60 dinars le kilo d’agneau, la viande rouge pèse déjà lourd dans le budget des ménages. À 80 dinars, elle pourrait devenir, pour beaucoup, un produit de luxe.
M.B.Z










