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« Tueurs », « criminels », « agents » : Mongi Rahoui sort l’artillerie contre la marche du 17 octobre

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Par Raouf Ben Hédi

    À la veille de la marche nationale prévue samedi 17 octobre à Tunis, à l’appel d’organisations nationales et de composantes de la société civile, avec la participation de plusieurs partis politiques, le Watad de Mongi Rahoui a choisi son camp, celui du rejet de la mobilisation, assorti d’une distribution particulièrement généreuse d’anathèmes.

    Dans un communiqué publié vendredi 16 octobre, le parti prend ses distances avec les appels à manifester et dénonce, en des termes particulièrement virulents, ceux qu’il accuse d’être des « tueurs », des « criminels », des « agents » et des ennemis de la liberté et du progrès.

    Le texte ne cite aucun nom. Il n’en a manifestement pas besoin pour faire passer son message. Le Parti des patriotes démocrates unifié (Watad), dirigé par Mongi Rahoui, affirme qu’il ne saurait s’associer à des appels qui le conduiraient à « faire front commun » avec des personnes qu’il accuse d’être impliquées dans des assassinats, le terrorisme et la corruption.

    Le communiqué insiste également sur la légitimité des seules mobilisations que le parti considère comme conformes à ses principes : « les luttes populaires pour la libération et l’émancipation sociale », selon la formulation du texte.

    Le Watad de Rahoui rappelle, par ailleurs, que ses communiqués officiels émanent exclusivement de son bureau politique, sous la signature de son secrétaire général, ou de son comité central, sous celle de son président, Riadh Fahhem. Une mise au point qui vise à dégager le parti de toute responsabilité dans des déclarations publiées par l’autre branche du Watad.

    Voilà donc un parti qui, à la veille d’une mobilisation nationale, ne trouve rien de mieux à faire que de dresser un acte d’accusation contre ceux qui s’apprêtent à manifester. Plutôt que de discuter des raisons qui poussent des organisations nationales, des acteurs de la société civile et des partis à descendre dans la rue, Mongi Rahoui préfère distribuer les étiquettes infamantes.

    Une marche, plusieurs composantes, un procès à charge

    La mobilisation du 17 octobre ne se résume pourtant pas à la présence d’une famille politique, quelle qu’elle soit. Elle s’inscrit dans un contexte de contestation des atteintes aux libertés et de la répression politique, avec des organisations nationales et des composantes de la société civile à l’initiative de l’appel, rejointes par plusieurs partis.

    La participation annoncée de formations islamistes ne saurait, à elle seule, résumer cette mobilisation ni effacer la diversité de ses composantes. Mais, dans le climat politique actuel, l’islamisme reste un épouvantail commode. Il suffit de le brandir pour tenter de rendre suspecte toute initiative à laquelle des acteurs islamistes prennent part, quitte à passer sous silence les organisations et les autres forces politiques qui portent essentiellement la mobilisation.

    C’est précisément là que le communiqué de Mongi Rahoui devient politiquement révélateur. En invoquant les « tueurs », les « criminels », les « agents » et les ennemis de la liberté, le Watad ne se contente pas d’exprimer un désaccord avec certains participants. Il reprend une rhétorique de disqualification qui fait écho aux éléments de langage du pouvoir et à son récit opposant les défenseurs autoproclamés du 25-Juillet à des adversaires présentés comme infréquentables.

    Le procédé a le mérite de la simplicité puisqu’on ne débat plus des revendications, on conteste la légitimité de ceux qui les portent. On ne répond plus aux accusations d’atteintes aux libertés, mais on renvoie les contestataires à des affiliations politiques censées suffire à les discréditer. Et l’on transforme une marche réunissant des composantes diverses en une sorte de fréquentation compromettante dont il faudrait à tout prix se démarquer.

    En amalgamant les participants à une liste d’accusations aussi graves, le parti évite soigneusement de discuter du fond : les libertés publiques, le droit de manifester et la place laissée à la contestation dans la Tunisie d’aujourd’hui. Les mots sont lourds, les accusations gravissimes, mais les arguments sur les raisons de la mobilisation sont absents. Le communiqué préfère tracer une frontière entre les fréquentables et les infréquentables, comme si le débat public devait désormais se conformer aux listes noires de chaque camp.

    De la Constituante au récit du 25-Juillet

    Le positionnement de Mongi Rahoui mérite d’autant plus d’être replacé dans son parcours que l’homme n’est pas un observateur extérieur à la vie politique tunisienne. Élu à l’Assemblée nationale constituante, puis député au cours de la décennie post-révolutionnaire, il a participé à la vie parlementaire de cette période que le récit politique du 25-Juillet qualifie aujourd’hui de « décennie noire ».

    Il ne s’agit pas ici de nier les conflits, les erreurs ou les responsabilités des acteurs politiques de cette période. Il s’agit de rappeler que Mongi Rahoui en fut lui-même un protagoniste, et non un spectateur ayant découvert la politique après le 25 juillet 2021. Il a siégé dans les institutions issues de la révolution, participé à leurs débats et évolué au cœur d’un paysage politique dont il semble aujourd’hui reprendre, à son compte, la condamnation globale.

    Ce passé rend particulièrement frappant le contraste entre le responsable politique qui a pris part aux institutions de l’après-révolution et celui qui, aujourd’hui, reprend une grille de lecture qui délégitime une large partie de cette même expérience. La « décennie noire » est devenue un élément central du récit du pouvoir ; elle est aussi, rappelons-le, une période durant laquelle Rahoui a exercé des responsabilités politiques et parlementaires. Il est donc pour le moins commode de se draper aujourd’hui dans une posture de pureté politique en laissant entendre que les autres seraient seuls comptables des dérives de cette décennie.

    L’image de Mongi Rahoui échangeant des embrassades avec le dirigeant nahdhaoui Habib Ellouz, au moment de l’adoption de la Constitution de 2014 par l’Assemblée nationale constituante, rappelle aussi une réalité que les discours politiques actuels tendent à gommer : la vie parlementaire de l’après-révolution reposait sur des rapports politiques autrement plus complexes que les lignes de démarcation aujourd’hui brandies à coups d’anathèmes. Ceux qui se côtoyaient, négociaient et partageaient les mêmes enceintes institutionnelles ne se sont pas tous réveillés, au lendemain du 25-Juillet, avec une révélation sur l’identité de leurs anciens interlocuteurs.

    Depuis le tournant du 25 juillet 2021, le Watad de Rahoui s’est inscrit dans le camp qui soutient le processus politique porté par Kaïs Saïed. Cette orientation l’a progressivement placé du côté d’un pouvoir dont les opposants, les organisations de défense des droits et une partie de la société civile dénoncent les restrictions des libertés et les poursuites visant les voix critiques.

    C’est là que la posture actuelle prend toute sa dimension. Après avoir participé à la vie parlementaire de l’après-révolution, Mongi Rahoui s’est rangé dans le camp du pouvoir issu du 25-Juillet et en reprend désormais des éléments de langage pour disqualifier ceux qui contestent la trajectoire politique du pays. Le voilà qui invoque la liberté et le progrès tout en contribuant à tracer des lignes d’exclusion autour d’une mobilisation qui entend précisément défendre les libertés.

    La contradiction est difficile à ignorer : celui qui a été de tous les débats parlementaires de l’après-révolution semble aujourd’hui beaucoup moins disposé à reconnaître la légitimité d’une contestation dès lors qu’elle ne s’inscrit pas dans les frontières politiques qu’il a lui-même choisies.

    À force de reprendre le récit du pouvoir sur la « décennie noire », Rahoui contribue à installer l’idée que les acteurs de l’après-révolution seraient, par nature, suspects et que leur participation à une mobilisation suffirait à la discréditer. Une manière bien pratique de faire oublier que la vie politique tunisienne ne commence pas le 25 juillet 2021, et que ceux qui se réclament aujourd’hui de la rupture avec le passé en ont eux-mêmes été des acteurs.

    Mongi Rahoui ne se contente plus de tourner le dos à la marche du 17 octobre. Il participe, par son communiqué, à cette entreprise de disqualification de la contestation qui fait des opposants des suspects. Une posture qui en dit long sur les recompositions politiques du 25-Juillet et sur la manière dont certains de ses soutiens entendent désormais définir les limites du débat public.

    R.B.H

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