Dans toutes les tablées de Tunisie, dans les restaurants les plus huppés comme dans les bars les plus miteux, il existe une phrase que tous les buveurs ont dit au moins une fois : « Une dernière et on rentre ! ». L’équivalent tunisien de l’expression française : « Un dernier pour la route ». Généralement, il s’agit d’une dernière bière avant de partir, le plus souvent une Celtia. Cette dernière bière, on la boira désormais à la santé des retraités et des assurés sociaux.
Le gouvernement et le président de la République, Kaïs Saïed, avaient affirmé, à d’innombrables occasions, que le problème, de plus en plus pesant, des caisses sociales et de leur déficit serait réglé à la source. En mars 2026, le ministre des Affaires sociales, Issam Lahmar, affirmait avec aplomb devant le conseil national des régions et des districts, que le chantier des caisses sociales était lancé et qu’il ne passerait pas par une solution de facilité. La réforme se veut structurelle et équilibrée. Et puis hors de question d’augmenter les cotisations, l’assuré ne doit pas payer le prix. Le même mois, Kaïs Saïed affirmait que la situation des caisses sociales n’était plus acceptable estimant que « le devoir national impose l’engagement immédiat de réformes structurelles globales, ainsi qu’une révision complète du système dans toutes ses composantes ».
À la lecture du projet de Loi de finances 2027, il est vrai que l’assuré ne paiera pas plus en tant que cotisant, mais il paiera plus en tant que consommateur. Belle pirouette qui permettra de dire que l’on n’a pas augmenté la pression fiscale sur les Tunisiens. Car l’une des propositions du gouvernement visant à diversifier les sources de financement des caisses sociales est d’augmenter la taxe à la consommation sur la bière, le vin et les spiritueux. Donc, une partie de ce que paieront les Tunisiens pour acheter leur alcool ira directement financer la CNSS et la CNRPS avec une légère préférence pour la deuxième, évidemment. L’histoire du « prélèvement exceptionnel » de 1% en atteste. Depuis, le prélèvement instauré en 2018 est devenu ordinaire. L’État a également prélevé 4% auprès des banques et des assurances, mais cela ne suffit pas. Le déficit des caisses sociales est une vraie bombe à retardement que le gouvernement continue de vouloir régler en bricolant et en instaurant de nouveaux prélèvements. Rien à voir avec une approche « structurelle et équilibrée ».
Les buveurs, ces contribuables qui ne manifestent jamais
Il faut reconnaître au gouvernement une certaine habileté. Pour financer les caisses sociales, il a trouvé une catégorie de contribuables qui présente un avantage considérable : elle paie, elle râle probablement, mais elle ne descend pas dans la rue pour défendre ses intérêts. Le consommateur d’alcool tunisien est une espèce fiscale particulièrement commode. Il est suffisamment nombreux pour rapporter de l’argent, suffisamment discret pour ne pas faire de vagues et suffisamment mal vu pour que personne ne se précipite à son secours. Dans une société conservatrice, où l’attachement à la religion musulmane est régulièrement invoqué dans les discours publics, défendre le droit de boire une bière sans voir son prix grimper froisserait la foi « sincère » des Tunisiens.
Imagine-t-on une association de défense des consommateurs organiser une conférence de presse pour dénoncer la hausse du prix de la Celtia ? On imagine déjà les commentaires indignés, les leçons de morale et les appels à la sobriété. Il serait sans doute plus convenable de défendre le pouvoir d’achat des familles, les prix des légumes ou le coût des fournitures scolaires. Ces sujets sont parfaitement légitimes. Mais pourquoi le pouvoir d’achat cesserait-il d’être un sujet dès lors qu’il concerne une bouteille de bière, un verre de vin ou une bouteille de whisky ? Le consommateur qui achète de l’alcool ne perd pas, en passant à la caisse, son statut de citoyen ni ses droits de contribuable.
Les organisations de défense des consommateurs, lorsqu’elles s’emparent d’un sujet, savent faire entendre leur voix. Elles dénoncent les augmentations, alertent sur les marges et interpellent les autorités. Mais le consommateur d’alcool, lui, ne semble pas mériter la même sollicitude. Il est prié de payer en silence, comme s’il devait s’excuser de consommer un produit légal. À croire que la défense du pouvoir d’achat est soumise à une condition morale : certains achats méritent la solidarité, d’autres justifient presque une punition fiscale.
Et il faut dire que cela arrange le gouvernement. Ainsi, il peut présenter une nouvelle taxe comme une contribution à la solidarité nationale sans craindre de voir fleurir des banderoles « Touche pas à ma bière ». Les défenseurs autoproclamés de la morale peuvent se satisfaire d’une mesure qui frappe une consommation qu’ils réprouvent. Et les associations peuvent continuer à défendre les « bons » consommateurs sans avoir à expliquer pourquoi elles oublient précisément ceux qui risquent de se faire le plus lourdement taxer.
À votre santé, mais surtout à vos frais !
Il ne s’agit évidemment pas de contester la nécessité de financer les retraites ou de garantir aux assurés sociaux l’accès aux soins. Les retraités ne sont pas responsables des difficultés financières des caisses, et les salariés n’ont pas à subir indéfiniment les conséquences de l’absence de réforme. Le problème n’est donc pas la solidarité. Il est dans la méthode employée pour la financer, dans l’accumulation de prélèvements et dans la facilité avec laquelle une nouvelle taxe est présentée comme une solution dès lors qu’elle vise une catégorie peu susceptible de protester.
Car le consommateur d’alcool paie déjà des droits de consommation, de la TVA et les effets des augmentations successives des prix. Si le projet de loi de finances 2027 ajoute une nouvelle couche fiscale, il ne s’agira pas d’un geste isolé, mais d’un épisode supplémentaire dans une histoire bien connue : quand les recettes manquent, l’État cherche de nouvelles poches à vider. Et quand ces poches appartiennent à des citoyens dont les habitudes sont socialement désapprouvées, l’opération devient presque présentable comme une œuvre de salubrité publique.
Il y a pourtant une différence entre taxer une consommation pour des raisons de santé publique et taxer cette même consommation pour combler les trous d’un système social dont la réforme structurelle se fait attendre. Dans le premier cas, l’objectif annoncé est de modifier les comportements. Dans le second, l’État a tout intérêt à ce que le contribuable continue de consommer puisque chaque bouteille vendue devient une petite recette supplémentaire. Le buveur idéal serait donc celui qui boit suffisamment pour alimenter les caisses, mais pas assez pour remettre en cause la respectabilité du dispositif.
La solidarité nationale mérite mieux qu’un bricolage fiscal qui consiste à multiplier les prélèvements en espérant que personne ne protestera trop fort. Elle exige des réformes durables, des comptes transparents et des choix assumés. Et elle devrait s’appliquer sans distinction entre les citoyens que l’on applaudit lorsqu’ils défendent leur pouvoir d’achat et ceux que l’on préfère laisser payer dans leur coin.
En attendant, la prochaine fois qu’un Tunisien commandera une dernière Celtia avant de rentrer, il pourra se consoler en se disant que sa tournée aura peut-être contribué à financer les pensions de retraite. Il ne sauvera pas les caisses sociales à lui seul, mais il aura participé à l’effort national. À sa manière. Et si la note est plus salée, qu’il se rassure : il n’aura pas cotisé davantage. Il aura simplement trinqué plus cher. À la santé des retraités, bien sûr.











2 commentaires
Gg
Elle est vraiment bonne votre Celtia!
Douce mais amère comme il faut, pleine de bulles, jolie couleur de miel, rafraîchissante…
Quand je travaillais en Tunisie, j’adorais finir l’après midi devant une Celtia avec des zitounes!
A la terrasse du grand café (et hôtel je crois) qui se trouve en haut de l’avenue Bourguiba, en face du théâtre…
Excellent souvenir!
Hannibal
Verrons-nous un jour un trafic inversé Europe-Tunisie de bière ? A l’instar du trafic de tabac dans l’autre sens.
Cette augmentation considérable pourrait inciter les buveurs aux revenus modestes à se tourner vers l’alcool artisanal éventuellement frelaté ou vers des solutions encore plus dangereuses.
l’État aurait pu utiliser cet argent pour investir dans des programmes de traitement des addictions, ou encourager des boissons dites 0.0% d’alcool.
En attendant, des petits malins vont faire un stock considérable.
Il faut alors acheter des actions SFBT dont les dividendes permettraient de compenser le budget alcool 😉