Réunis à Nairobi, des journalistes, des fact-checkeurs, des chercheurs et des spécialistes des technologies ont débattu des moyens de préserver l’intégrité de l’information sur le continent, à l’heure de l’intelligence artificielle et de la manipulation de l’information, notamment dans les domaines du climat, de la santé et du genre. Pour BN Check, l’expérience tunisienne illustre l’importance de la vérification des faits, mais aussi de l’éducation aux médias et de la compréhension des mécanismes qui rendent les fausses informations crédibles.
Comment préserver la confiance dans l’information à une époque où une image, une vidéo ou un enregistrement sonore peuvent être fabriqués ou manipulés en quelques minutes, puis diffusés à grande échelle sur les réseaux sociaux ? Cette question a traversé les échanges de l’Africa Facts Summit 2026, organisé à Nairobi, au Kenya, où des journalistes, des fact-checkeurs, des chercheurs, des spécialistes des technologies et des décideurs issus de 30 pays se sont réunis pour examiner les mutations de l’environnement informationnel africain.
Placée sous le thème « Information Integrity in an Ever-Evolving Landscape: AI, Agency, and Influence in Africa », cette édition a mis en lumière un paradoxe. L’intelligence artificielle ouvre de nouvelles possibilités pour produire, traduire et diffuser l’information, mais elle facilite également la fabrication de contenus trompeurs, leur adaptation à différents publics et leur circulation au-delà des frontières. Pour les rédactions et les organisations de vérification, le défi ne consiste donc plus uniquement à distinguer le vrai du faux. Il s’agit aussi de comprendre comment les contenus sont fabriqués, pourquoi ils deviennent viraux et quels effets ils peuvent produire sur les sociétés.
L’intelligence artificielle, un accélérateur de la manipulation de l’information
L’essor des hypertrucages, ou deepfakes, du clonage vocal et des campagnes de désinformation multilingues accentue la pression sur les rédactions. Des contenus synthétiques peuvent imiter des personnalités publiques, reproduire des voix familières ou donner l’apparence d’un événement qui ne s’est jamais produit. Leur diffusion peut précéder de plusieurs heures, voire davantage, les premières vérifications journalistiques.
Cette asymétrie entre la vitesse de circulation d’une fausse information et le temps nécessaire à sa vérification constitue l’un des principaux défis pour les professionnels. Un contenu trompeur peut atteindre des milliers de personnes avant même qu’une rédaction ait pu en établir l’origine, retrouver sa version initiale ou contacter les personnes concernées.
Pour autant, l’intelligence artificielle ne doit pas être considérée comme l’unique cause de la crise informationnelle. Les mécanismes de manipulation existaient bien avant les outils génératifs. La technologie en modifie surtout l’échelle, le coût et les possibilités de personnalisation. Les fausses affirmations peuvent être reformulées dans plusieurs langues, associées à des images convaincantes et adaptées aux préoccupations d’une communauté particulière.
La réponse ne peut donc pas reposer exclusivement sur des logiciels de détection. Ces outils peuvent fournir des indices, mais ils ne remplacent ni l’examen des sources, ni le recoupement des preuves, ni la connaissance du contexte local. Une image suspecte n’est pas nécessairement fausse, pas plus qu’une vidéo techniquement authentique ne garantit que les propos qui l’accompagnent soient exacts.
La vérification exige ainsi une approche méthodique : décomposer une affirmation en plusieurs éléments vérifiables, confronter chacun d’eux aux données disponibles, consulter des spécialistes lorsque le sujet l’exige et présenter les conclusions de manière à limiter les risques de mauvaise interprétation.
De la santé au climat : quand la désinformation a des conséquences concrètes
Les discussions du sommet ont également souligné que la désinformation ne constituait pas un phénomène abstrait ou limité aux affrontements politiques. Elle peut affecter les décisions sanitaires, fragiliser la confiance dans la science, alimenter les discriminations et influencer la perception des crises environnementales ou migratoires.
Lors de la session consacrée à la science et à la désinformation, les échanges ont notamment porté sur les moyens de rendre les sociétés plus résistantes aux informations trompeuses concernant la santé, le changement climatique et les connaissances scientifiques.
Dans le domaine sanitaire, une fausse affirmation sur un médicament, une maladie ou un traitement peut modifier les comportements, susciter une défiance injustifiée envers les professionnels de santé ou encourager des décisions dangereuses. Les récits conspirationnistes exploitent souvent les incertitudes scientifiques, les expériences individuelles et les inquiétudes des populations pour donner une apparence de crédibilité à des affirmations insuffisamment étayées.

La désinformation climatique obéit parfois à des mécanismes comparables. Elle peut contester des données scientifiques, déformer les conclusions d’une étude ou attribuer à un phénomène météorologique isolé une signification qu’il ne permet pas d’établir. Elle peut également brouiller la compréhension des politiques climatiques et des responsabilités respectives des différents acteurs.
Dans ces domaines, publier un démenti ne suffit pas toujours. Une vérification peut démontrer qu’une affirmation est fausse sans expliquer pourquoi elle a paru crédible à une partie du public. Or, les lacunes dans la compréhension des méthodes scientifiques, les difficultés d’accès à des sources fiables et la circulation de contenus sortis de leur contexte peuvent favoriser l’adhésion à des récits trompeurs.
C’est pourquoi l’éducation aux médias et à l’information doit être complétée par une culture scientifique et environnementale. L’objectif est d’aider les citoyens à identifier les sources, à comprendre la différence entre une hypothèse et un résultat établi, à interpréter les données et à reconnaître les limites d’une preuve.
Cette démarche est particulièrement importante face aux informations relatives au changement climatique. Il ne s’agit pas seulement de corriger une publication virale, mais de donner au public les moyens d’évaluer les affirmations futures, y compris lorsqu’elles sont formulées dans un langage technique ou présentées sous une apparence scientifique.
La désinformation genrée, un enjeu de protection autant que de vérification
La désinformation visant les femmes a constitué un autre axe important des discussions. La session consacrée à la désinformation genrée s’est focalisée sur les réseaux de manipulation, les mécanismes de confiance et l’éducation aux médias.
La désinformation genrée ne se limite pas aux fausses affirmations concernant les femmes. Elle peut mobiliser des stéréotypes sexistes, des accusations fabriquées, des images intimes diffusées sans consentement ou des contenus destinés à discréditer des femmes engagées dans la vie publique. Elle vise parfois à les intimider, à porter atteinte à leur réputation ou à les dissuader de participer aux débats politiques et sociaux.
Ces pratiques soulèvent une difficulté particulière pour les fact-checkeurs : comment vérifier un contenu préjudiciable sans contribuer à sa diffusion ?
Une session a attiré l’attention sur les risques liés à la vérification d’images et de vidéos intimes diffusées sans le consentement des personnes concernées. Reproduire ces contenus dans un article, même dans le but de les démentir ou de les contextualiser, peut raviver le traumatisme subi par les victimes et élargir l’audience de la publication initiale. À l’inverse, ignorer complètement le phénomène ne permet pas de réduire les préjudices ni de sensibiliser le public.
Cette tension rappelle que la vérification ne peut être envisagée uniquement sous l’angle de l’exactitude factuelle. Elle implique aussi des choix éditoriaux et éthiques : limiter la reproduction des contenus préjudiciables, protéger l’identité des victimes, expliquer les mécanismes de manipulation et éviter de transformer une opération de vérification en relais involontaire de la violence numérique.
L’éducation aux médias doit également intégrer une compréhension des effets de la désinformation genrée et des mécanismes de diffusion des contenus sur les plateformes. Les solutions doivent être accessibles, adaptées aux langues locales et attentives aux réalités sociales des publics concernés.
Les crises migratoires, un terrain propice aux récits trompeurs
Les discussions ont également abordé les tendances de la désinformation en Afrique du Nord, notamment dans le contexte de la crise frontalière de Ceuta, ainsi que les opérations d’influence étrangères et les contenus trompeurs liés aux migrations.
Ces sujets illustrent la manière dont des informations fausses ou décontextualisées peuvent exploiter des situations déjà sensibles. Les migrations, les tensions aux frontières et les débats sur la sécurité suscitent des réactions émotionnelles fortes. Dans ce contexte, une image ancienne présentée comme récente, une vidéo provenant d’un autre pays ou un chiffre dépourvu de source peuvent contribuer à déformer la perception d’un événement.
La circulation de telles publications ne prouve toutefois pas, à elle seule, l’existence d’une campagne coordonnée. Pour établir une éventuelle opération d’influence, il faut examiner les sources, les comptes impliqués, la chronologie des publications, les répétitions de messages et les indices d’une coordination éventuelle. Il convient également de distinguer une erreur isolée, une rumeur spontanée et une manipulation organisée.
Cette distinction est essentielle pour le traitement journalistique des opérations de manipulation de l’information et d’ingérence étrangère, souvent désignées par l’acronyme anglais FIMI (Foreign Information Manipulation and Interference). L’analyse doit s’appuyer sur des éléments vérifiables et éviter d’attribuer trop rapidement une intention ou une origine à des contenus dont la provenance reste incertaine.
Pour les pays d’Afrique du Nord, où les débats politiques, les migrations et les enjeux géopolitiques se croisent, cette approche est particulièrement importante. Elle permet de documenter les mécanismes de circulation des fausses informations sans confondre leur contenu, leurs effets et l’identité de ceux qui les diffusent.
En Tunisie, BN Check face aux mutations de la désinformation
En Tunisie, BN Check travaille sur ces problématiques depuis 2020. Lancée dans sa phase opérationnelle pendant la pandémie de Covid-19, après une version bêta en 2019, la plateforme s’est d’abord consacrée aux fausses informations sanitaires avant d’élargir son travail aux sujets politiques, économiques, sociaux et médiatiques.
Cette évolution reflète les transformations de l’environnement informationnel tunisien. Les rumeurs ne concernent plus seulement les traitements médicaux ou les mesures sanitaires. Elles peuvent porter sur les décisions publiques, les prix, les médicaments, les déclarations de responsables politiques, les événements internationaux ou les questions environnementales.
Le travail de vérification consiste à retrouver l’origine d’une affirmation, à identifier les éléments qui la composent et à les confronter à des sources fiables. Selon les sujets, cela suppose de consulter des documents officiels, de rechercher des données statistiques, de retrouver des images dans leur contexte d’origine ou de solliciter des spécialistes. La conclusion doit ensuite être présentée de façon compréhensible, sans confondre ce qui est établi, ce qui demeure incertain et ce qui relève de l’interprétation.
Cette exigence est particulièrement importante dans les domaines scientifiques. Une publication peut s’appuyer sur une donnée authentique tout en lui attribuant une signification erronée. De même, un chiffre exact peut devenir trompeur lorsqu’il est privé de son contexte, d’une période de référence ou d’une comparaison pertinente. Le fact-checking doit donc examiner non seulement l’authenticité des éléments présentés, mais aussi la manière dont ils sont utilisés pour soutenir une conclusion.
R.A












