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Nous sommes devenus les figurants de notre propre vie

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Par Ikhlas Latif

    Il nous arrive de parler de la Tunisie comme si nous étions étrangers à ce qui s’y passe, comme si le pays était devenu une sorte de feuilleton dont nous suivons les épisodes sans jamais avoir été consultés sur le scénario, avec ses rebondissements, ses personnages récurrents, ses méchants désignés, ses grandes annonces et ses lendemains mystérieux, pendant que nous continuons, de notre côté, à faire les courses, à accompagner les enfants à l’école, à courir derrière un rendez-vous médical ou à essayer de comprendre pourquoi une démarche qui devrait prendre dix minutes exige finalement une demi-journée. Nous commentons, nous nous indignons, nous plaisantons, nous partageons une vidéo, nous envoyons un message à un ami pour lui dire « tu as vu ça ? », puis nous retournons à nos occupations, avec cette impression de plus en plus familière que les choses se décident quelque part au-dessus de nos têtes et que notre seule véritable marge de manœuvre consiste à nous arranger avec leurs conséquences.

    Ce n’est pas que les Tunisiens ne s’intéressent plus à la politique, contrairement à ce que l’on pourrait croire en les voyant parfois détourner les yeux devant une énième déclaration officielle ou accueillir une nouvelle annonce avec un haussement d’épaules. Ils la suivent, la commentent, la décortiquent, s’en amusent, s’en inquiètent aussi, parce qu’il faudrait vivre sur une autre planète pour ne pas comprendre que les décisions politiques finissent toujours par entrer chez soi, même lorsqu’on a soigneusement fermé la porte. Mais entre s’intéresser à ce qui se passe et avoir le sentiment de pouvoir peser sur ce qui se passe, il y a désormais un espace dans lequel beaucoup semblent avoir pris leurs habitudes, faute de savoir comment le franchir.

    Nous sommes informés de tout, ou presque, et nous avons parfois l’impression de ne pouvoir agir sur rien. Les nouvelles défilent sur nos téléphones à une vitesse qui ne laisse même plus le temps de digérer celles de la veille, les débats s’enflamment avant de s’éteindre, les indignations se succèdent et les sujets qui nous semblaient essentiels le matin ont déjà été remplacés par une autre affaire à midi. Nous avons développé une étonnante capacité à passer d’une catastrophe à une polémique, d’une colère à une plaisanterie, d’une inquiétude à une autre, non pas nécessairement parce que nous sommes devenus indifférents, mais peut-être parce qu’il devient épuisant de tout prendre à cœur lorsque l’on ne sait plus très bien ce que cette attention peut changer.

    On finit ainsi par regarder sa propre vie comme on regarde un spectacle dont on connaît les contraintes sans en maîtriser les ressorts. On sait qu’il faudra s’adapter, trouver une solution, contourner une difficulté, revoir ses projets ou renoncer à quelque chose, tandis que les décisions qui déterminent le cadre général de cette existence semblent appartenir à un monde auquel on n’accède que par écrans interposés. La politique est là, partout, dans les prix, les transports, l’école, la santé, le travail, les possibilités offertes aux jeunes, mais le citoyen a parfois le sentiment d’en être réduit au rôle de spectateur particulièrement bien informé d’une pièce dont il ne choisit ni les acteurs ni les dialogues.

    Se débrouiller avec ce qu’on ne peut pas changer

    Le plus curieux est que certains ont fini par trouver cette situation presque normale. Nous savons nous débrouiller, et même plutôt bien, ce qui constitue sans doute l’une des qualités les plus remarquables de ce pays, mais aussi l’une de celles qui risquent de nous jouer les tours les plus pendables. À force de savoir trouver une solution à tout, nous finissons par considérer que tout problème doit nécessairement avoir une solution individuelle, même lorsque son origine est collective. Il faut connaître quelqu’un, rappeler dix fois, chercher une autre adresse, se renseigner dans un groupe Facebook, demander conseil à un cousin, recommencer la démarche ou se résigner à payer plus cher ailleurs. La débrouille nous permet de continuer à avancer, mais elle a aussi cette fâcheuse conséquence de rendre supportables des situations qui ne devraient pas l’être, en transformant chaque défaillance en épreuve personnelle et chaque dysfonctionnement en exercice de patience.

    Pendant que chacun cherche sa petite issue, le débat sur ce que nous devrions pouvoir attendre collectivement de notre pays se retrouve parfois relégué derrière l’urgence de régler le problème du jour. Il ne s’agit pas de reprocher aux gens de s’occuper d’abord de leur vie, encore moins de leur demander de transformer chaque contrariété en combat politique, mais de comprendre ce qui se produit lorsqu’une société entière consacre une part croissante de son énergie à compenser ce qui lui manque, au point de ne plus disposer de beaucoup de temps pour imaginer ce qu’elle voudrait construire.

    Il faut bien avoir un peu de disponibilité mentale pour se projeter dans l’avenir, et il est difficile de rêver à ce que pourrait être sa vie dans cinq ans lorsque l’on passe déjà une bonne partie de son temps à organiser celle de la semaine prochaine. Le jeune qui ne sait pas s’il pourra trouver un emploi à la hauteur de ses études, le parent qui calcule les dépenses du mois, le salarié qui n’attend plus grand-chose de son travail, le citoyen qui a appris à ne pas trop espérer d’une démarche administrative n’ont pas nécessairement renoncé à leurs ambitions, mais ils peuvent finir par les remettre à plus tard, jusqu’à ce que ce plus tard devienne une manière de vivre.

    La citoyenneté ne se résume pas à regarder le spectacle

    C’est ici que la politique devrait retrouver tout son sens, non pas en exigeant des citoyens qu’ils croient davantage, qu’ils patientent plus longtemps ou qu’ils fassent preuve d’un enthousiasme à toute épreuve, mais en leur donnant des raisons concrètes de se sentir concernés par ce qui se décide en leur nom. Une démocratie ne se résume pas au fait de pouvoir exprimer une opinion, pas plus que la citoyenneté ne consiste à commenter les décisions publiques après leur annonce. Elle suppose que l’on puisse comprendre les choix effectués, en discuter, les contester, demander des comptes et, surtout, avoir le sentiment que cette participation n’est pas une formalité dont le résultat est déjà écrit ailleurs.

    Lorsqu’un citoyen finit par penser que son avis ne changera rien, que les grandes orientations lui échappent et que son rôle consiste essentiellement à attendre de voir ce qui lui sera demandé ensuite, il ne devient pas forcément apolitique. Il peut continuer à s’intéresser à tout, à avoir des convictions, à se disputer avec ses proches sur l’actualité et à suivre chaque rebondissement avec une attention presque obsessionnelle. Mais quelque chose se déplace dans son rapport à la chose publique : il cesse peu à peu de se considérer comme quelqu’un qui peut contribuer à déterminer le cours des événements et s’habitue à les recevoir, à les commenter, puis à s’y adapter.

    Il serait pourtant commode de confondre cette fatigue avec de l’indifférence, parce que l’indifférence dispense de poser des questions embarrassantes, alors que la fatigue oblige à s’interroger sur ce qui a progressivement épuisé la volonté de participer. Se détourner d’un débat, ne plus croire à une annonce ou ne plus avoir envie de se passionner pour chaque épisode de la vie politique ne signifie pas nécessairement que l’on a cessé d’aimer son pays ou de se soucier de son avenir. Cela peut aussi traduire une lassitude devant le sentiment de recommencer toujours au même endroit, avec les mêmes interrogations et sans savoir quelle prise nous avons réellement sur la suite.

    Nous glissons dans cette lente habitude de vivre à côté de décisions qui nous concernent pourtant directement, dans cette façon de réserver notre énergie à ce que nous pouvons encore contrôler individuellement, en abandonnant progressivement le reste à ceux qui ont le pouvoir de décider. On finit par s’occuper de son petit périmètre, de ses proches, de ses projets immédiats, et l’on regarde le pays suivre son cours comme on regarde passer une voiture depuis le trottoir, en espérant simplement qu’elle ne finira pas par monter dessus.

    Nous ne sommes pas obligés de participer à chaque débat, de commenter chaque déclaration ou de nous transformer en militants à plein temps pour mériter notre place dans la vie publique. Mais nous devrions pouvoir nous projeter dans l’avenir sans avoir le sentiment que celui-ci se construit sans nous, et nous intéresser à la politique autrement que pour découvrir, au détour d’une décision, ce qu’il nous faudra encore changer dans notre propre existence.

    À force de regarder le spectacle, nous risquons d’oublier que nous sommes aussi dans la salle, que ce qui s’y joue nous concerne et que le pays n’est pas une histoire racontée par d’autres à laquelle nous aurions simplement été conviés pour faire de la figuration. Le plus inquiétant n’est pas que nous ayons parfois envie de quitter la salle, mais que nous finissions par ne plus nous demander qui a écrit la pièce, qui en décide la suite et pourquoi nous devrions continuer à nous contenter d’applaudir, de protester ou de rentrer chez nous en espérant que le prochain épisode sera moins éprouvant que le précédent.

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