Agressée, selon son témoignage, alors qu’elle assurait une garde en pédiatrie le 21 octobre 2026, la médecin Hajer Mokni dénonce la banalisation des violences contre les soignants. Son récit met en lumière une réalité préoccupante : celle de professionnels appelés à prendre soin des autres, parfois au prix de leur propre sécurité.
Il arrive un moment où le silence devient plus difficile à supporter que les mots. Pour Hajer Mokni, médecin exerçant en pédiatrie, ce moment est venu après une agression qu’elle affirme avoir subie le 21 octobre 2026, au cours d’une garde hospitalière. En prenant publiquement la parole, elle ne cherche pas seulement à raconter ce qui lui est arrivé. Elle entend dénoncer une violence qu’elle refuse désormais de voir reléguée au rang des incidents ordinaires de la vie hospitalière.
Dans son témoignage, la médecin revient d’abord sur cette journée éprouvante, commencée dès cinq heures du matin et poursuivie à l’hôpital à partir de sept heures. Les consultations s’enchaînent, les enfants se succèdent, les besoins s’accumulent. Il faut examiner, écouter, soigner, répondre aux urgences et tenter de satisfaire les demandes de chacun, malgré la charge de travail. Pas même le temps de s’arrêter pour manger. Puis, au terme de ces heures passées au chevet des patients, survient l’agression qu’elle dénonce.
« J’étais en train d’examiner des enfants et d’accomplir mon devoir de médecin », rappelle-t-elle. La scène qu’elle décrit prend ainsi une dimension particulière : les faits qu’elle rapporte se seraient déroulés dans l’établissement même où elle était venue exercer son métier, au service de patients dont certains nécessitent une attention constante.
Ce qui aurait pu rester une épreuve personnelle devient, sous sa plume, un réquisitoire contre la banalisation de la violence à l’hôpital.
Soigner les autres, au risque de sa propre sécurité
« Jusqu’à quand allons-nous accepter l’inacceptable ? » La question traverse tout le témoignage de Hajer Mokni. Elle renvoie à une contradiction devenue centrale dans le débat sur les conditions de travail à l’hôpital public : comment demander aux soignants de garantir la prise en charge des patients lorsque leur propre sécurité n’est pas assurée ?
La médecin décrit des équipes soumises à une forte pression, des journées interminables et des moyens qu’elle juge insuffisants. À ces difficultés s’ajoute désormais, dans son récit, la crainte de subir des violences dans l’exercice même de sa profession. Une situation qu’elle refuse d’accepter comme une contrepartie du métier.
« Être médecin ne signifie pas devoir accepter la violence », souligne-t-elle, récusant l’idée selon laquelle la vocation médicale imposerait de tout endurer sans se plaindre. Le dévouement, rappelle-t-elle, ne saurait justifier que les professionnels renoncent à leur intégrité physique ou psychologique.
Cette prise de parole dépasse ainsi la dénonciation d’un incident. Elle interroge la place accordée à la sécurité des personnels dans des établissements où les tensions liées à l’attente, à la surcharge de travail et aux difficultés de prise en charge peuvent exacerber les conflits, sans jamais justifier le recours à la violence.
La violence à l’hôpital, un phénomène qui inquiète
Le témoignage de Hajer Mokni intervient alors que la question des agressions contre les professionnels de santé fait l’objet d’alertes répétées en Tunisie.
En mai 2026, une enquête de l’Organisation tunisienne des jeunes médecins (OTJM), menée auprès d’environ 730 jeunes praticiens dans les 24 gouvernorats, a mis en évidence l’ampleur du phénomène parmi les médecins interrogés. Selon les résultats rapportés par la presse, 73 % d’entre eux déclaraient avoir subi au moins une agression verbale ou physique au cours de leurs premières années d’exercice dans les hôpitaux publics.
Ces chiffres, qui concernent la population étudiée et ne peuvent être généralisés à eux seuls à l’ensemble des professionnels de santé, donnent néanmoins une mesure des difficultés signalées sur le terrain. Ils soulèvent également la question des dispositifs de prévention, de la présence sécuritaire dans les établissements et du signalement des incidents.
Car une agression ne se résume pas à l’instant où elle se produit. Elle peut laisser des traces chez celui ou celle qui la subit, altérer le sentiment de sécurité au travail et peser sur la capacité à poursuivre sereinement une activité déjà exigeante. Lorsqu’elle se répète ou qu’elle est banalisée, elle risque aussi d’installer un climat dans lequel la peur finit par accompagner les gestes les plus ordinaires du métier.
C’est précisément cette normalisation que Hajer Mokni entend combattre. Elle refuse que les violences suscitent une indignation passagère, avant de disparaître de l’actualité sans réponse concrète.
En pédiatrie, une responsabilité supplémentaire
Dans son témoignage, la médecin insiste sur les exigences particulières du service de pédiatrie. Certains enfants pris en charge sont particulièrement vulnérables et nécessitent des mesures strictes de protection, notamment contre les risques infectieux. La continuité des soins et le respect des protocoles imposent aux équipes une vigilance permanente.
Dans ces conditions, la sécurité des professionnels ne saurait être considérée comme une question secondaire. Elle participe au fonctionnement même du service et à la qualité de la prise en charge. Un soignant qui travaille sous la menace ou dans la crainte d’une nouvelle agression exerce dans un environnement qui ne devrait jamais être considéré comme normal.
« Qui garantit notre sécurité lorsque nous sommes en garde ? », demande Hajer Mokni. Derrière cette interrogation se dessine une exigence qui dépasse les seules déclarations de principe : celle de mesures de protection effectives, de procédures claires en cas d’agression et d’une prise en charge sérieuse des incidents signalés.
La médecin appelle également à ce que les responsabilités soient assumées. Elle ne veut plus de condamnations de circonstance ni de promesses sans lendemain. « Les paroles ne suffisent plus. Il faut des actes », insiste-t-elle.
Briser le silence pour que rien ne soit banalisé
En choisissant de raconter ce qu’elle affirme avoir vécu, Hajer Mokni dit aussi vouloir donner une voix aux professionnels qui ont subi des violences sans oser en parler. Son témoignage rappelle que le silence ne signifie ni l’absence de souffrance ni l’acceptation de ce qui s’est passé.
Il souligne surtout une évidence trop souvent reléguée derrière les impératifs du service : les professionnels de santé ont, eux aussi, droit à la protection, au respect et à des conditions de travail dignes. Leur engagement auprès des patients ne saurait se transformer en obligation de supporter l’inacceptable.
La sécurité à l’hôpital n’est ni un privilège ni une faveur. Elle constitue une condition indispensable à l’exercice du métier et à la continuité des soins. La garantir relève d’une responsabilité qui ne peut reposer sur le seul courage individuel des soignants.
« Nous ne devrions jamais avoir à choisir entre accomplir notre devoir et préserver notre propre sécurité », écrit Hajer Mokni.
Dans un secteur où le dévouement est souvent invoqué pour saluer l’engagement des équipes, son témoignage rappelle une limite essentielle : la vocation ne dispense pas les institutions de leurs obligations. Et aucun professionnel ne devrait avoir à risquer son intégrité pour exercer le métier auquel il a consacré sa vie.
À l’hôpital, la violence ne doit jamais devenir une habitude. Et le silence des soignants ne saurait tenir lieu de politique de protection.
S.H










