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La violence, refuge de l’incompétence

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Par Sofiene Ben Hamida


    Par Sofiene Ben Hamida

    Les forces de l’ordre n’ont pas chômé cette semaine. Cinq foyers de tension se sont déclarés presque simultanément, dans cinq régions différentes, pour des raisons toutes différentes. Seule la réponse des autorités est restée exactement la même, dans toutes les régions et dans toutes les circonstances. Elle consiste à envoyer dans ces foyers de tension des renforts de policiers pour user de leurs matraques et arroser les manifestants de gaz lacrymogène.

    Disons-le tout de suite. Ces mouvements sociaux n’ont rien à voir avec la manifestation du 17 octobre dernier à Tunis. Cette dernière était organisée et encadrée par des organisations et associations de la société civile. Elle avait un objectif politique global et des revendications politiques, économiques et sociales à portée nationale. En revanche, les mouvements sociaux qui ont eu lieu cette semaine avaient un caractère spécifique, local et ponctuel.

    Aussi, ces manifestations n’ont aucun rapport avec le mouvement engagé depuis quelques semaines par les diplômés chômeurs. Pacifiquement, ils avaient envisagé une marche depuis Menzel Bouzaïane qui les conduirait jusqu’au palais de Carthage. Mais ils ont été stoppés et interdits d’entrer dans la capitale, comme s’ils étaient de vulgaires barbares (hamaj) du temps des beys et non des jeunes diplômés, enfants de la République. Même si on n’en parle plus, ou si peu, dans les médias, le mouvement des diplômés chômeurs se poursuit, avec des sit-in et des rassemblements qui continuent à s’organiser dans plusieurs villes du pays.

    Cinq foyers de tension, cinq drames

    Dans la localité d’Agareb, un homme de quarante-cinq ans est décédé. Il s’est immolé par le feu devant le siège de la délégation. Les raisons de son geste ultime de désespoir ne sont pas encore connues. Mais les habitants d’Agareb, poussés par leur vécu misérable et par un sentiment de « hogra » et d’avoir été oubliés par la République, se sont retrouvés spontanément dans la rue.

    À Jebiniana, une poursuite policière a conduit à la mort d’un jeune, décrit comme étant délinquant. Sa famille, ses amis et les jeunes de la ville se sont insurgés contre les violences policières à répétition. Ces violences policières ont conduit, à quelques heures d’intervalle, au décès d’un autre jeune dans la cité populaire d’Ettadhamen, à la lisière de la capitale.

    À Sfax, une jeune étudiante a eu un malaise cardiaque au sein du foyer universitaire. Elle en est morte. Ses collègues ont mis en cause l’absence des secours ainsi que leur lenteur. Ils ont exprimé clairement leur colère. Face à l’intervention musclée des forces de l’ordre pour mater le mouvement, l’organisation syndicale estudiantine (Uget) a appelé à une grève générale régionale.

    Enfin, à Menzel Bouzelfa, un cinquième citoyen tunisien est décédé cette semaine à la suite d’un accident de la circulation, dans le cadre d’un mouvement populaire qui exigeait la fermeture, pour des raisons environnementales, d’une usine d’élevage de mouches.

    La force plutôt que le discernement

    Le point commun entre ces cinq foyers de tension est l’intervention policière rapide, apparemment efficace, mais violente. D’aucuns diront qu’en France aussi, les forces de l’ordre ont usé de la violence à l’occasion des manifestations des lycéens. Oui, mais les policiers en France se sont opposés aux casseurs infiltrés dans les manifestations et non aux manifestants eux-mêmes, ce qui n’est pas le cas de nos policiers, qui ont chargé avec violence tous les manifestants, sans discernement.

    En fait, cela ne pouvait pas se passer autrement. Nos forces de l’ordre ont été formées pour maintenir l’ordre par tous les moyens, même et surtout par la violence qualifiée de « légitime ». La répétition de ces violences a créé chez beaucoup d’entre eux un sentiment d’impunité, confirmé malheureusement par les faits. L’affaire du jeune supporter Omar Labidi est là pour rappeler que l’impunité des agents de police est bien réelle et qu’elle bénéficie de la collusion avec les autres institutions de l’État.

    Seulement, les forces de l’ordre n’agissent pas de leur propre chef. Elles appliquent scrupuleusement les ordres de leur hiérarchie. Or, il semblerait que cette hiérarchie ne témoigne pas beaucoup d’égards à la démocratie, à la liberté d’expression, au droit des citoyens de manifester et au respect de l’intégrité physique des individus. Sa seule priorité est le rétablissement rapide de l’ordre.

    L’ordre à tout prix, l’incompétence en héritage

    À ce propos, le Mahatma Gandhi, connu pour sa résistance pacifique, considérait qu’une victoire remportée par les armes n’était qu’illusoire et de courte durée. Quand bien même la violence aurait des bienfaits apparents, ceux-ci seraient éphémères et engendreraient des dommages beaucoup plus durables.

    De son côté, le scientifique et écrivain Isaac Asimov disait que « la violence est le dernier refuge de l’incompétence ». Quant à moi, je reprends à mon compte le salut des légionnaires de Rome allant en campagne et je vous dis : « Ceux qui vont mourir vous saluent ».

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