Alors que le gouvernement a annoncé une série de mesures pour accompagner la campagne oléicole 2026-2027, Fathi Ben Khelifa, conseiller économique de l’Union tunisienne de l’agriculture et de la pêche (Utap), appelle à aller plus loin. Financement des agriculteurs dès le mois de mars, renforcement des capacités publiques de stockage et développement des exportations d’huile d’olive conditionnée : il plaide pour une stratégie plus ambitieuse afin de mieux exploiter le potentiel de la filière et de conserver davantage de valeur ajoutée en Tunisie.
Intervenant lundi 26 octobre 2026, au micro de Myriam Belkadhi dans l’émission Midi Express sur Express FM, Fathi Ben Khelifa est revenu sur les décisions prises lors du conseil ministériel restreint du vendredi 23 octobre, consacré au suivi des préparatifs de la campagne oléicole 2026-2027.
Le conseiller économique de l’Utap a salué l’attention accordée par les autorités à cette filière, dont il a souligné le poids économique et social, notamment en matière d’emploi et de maintien des populations dans les régions rurales. Il considère néanmoins que son potentiel reste largement sous-exploité et qu’une stratégie de long terme est indispensable pour accompagner la progression de la production nationale.
Financement : des crédits dès mars et des moyens plus importants
Pour Fathi Ben Khelifa, l’une des principales difficultés rencontrées par les oléiculteurs réside dans le calendrier des financements. Les crédits sont généralement mobilisés à l’approche de la récolte, alors que les dépenses nécessaires à la préparation de la campagne commencent plusieurs mois auparavant.
Il a ainsi plaidé pour la mise en place d’une ligne de financement spécifique, accessible dès le mois de mars, permettant aux agriculteurs de couvrir progressivement les frais liés au labour, à la taille, aux traitements et à la fertilisation des oliviers.
Selon lui, les financements doivent être débloqués en fonction des différentes étapes du cycle agricole, afin d’éviter que les exploitants soient contraints de supporter seuls les dépenses durant une grande partie de l’année.
Cette proposition intervient alors que le conseil ministériel du 23 octobre a décidé d’accorder vingt millions de dinars de crédits à conditions préférentielles aux petits agriculteurs, par l’intermédiaire de la Banque tunisienne de solidarité (BTS).
Fathi Ben Khelifa a salué les efforts de cet établissement, dont les moyens consacrés à la filière ont progressivement augmenté. Il a toutefois estimé que ses capacités financières demeuraient limitées au regard des besoins du secteur et appelé à une mobilisation plus importante du système bancaire, sous l’impulsion de la Banque centrale de Tunisie (BCT).
Le projet de Loi de finances 2027 (PLF 2027) prévoit, dans ce cadre, la création d’une ligne de financement de cent millions de dinars pour la période 2027-2030, destinée aux petits agriculteurs et aux opérateurs de la filière oléicole. Ces crédits saisonniers et d’investissement seraient accordés par l’intermédiaire de la Banque nationale agricole (BNA).
Le conseil ministériel a également décidé de mobiliser, auprès du secteur bancaire public et privé, un financement pouvant atteindre 150 millions de dinars pour permettre à l’Office national de l’huile (ONH) d’acheter de l’huile d’olive auprès des producteurs et de jouer son rôle de régulateur du marché.
Ces décisions s’inscrivent dans le prolongement de la note du 16 octobre 2026, par laquelle la Banque centrale de Tunisie (BCT) a appelé les banques et les établissements financiers à intensifier leurs efforts pour assurer le financement de l’ensemble des intervenants de la filière, depuis la récolte jusqu’à l’exportation.
Fathi Ben Khelifa insiste toutefois sur la nécessité d’un dispositif national de financement adapté au cycle de production de l’olivier, avec des conditions préférentielles et des fonds disponibles dès le début des travaux agricoles.
Stockage : l’ONH appelé à retrouver une capacité de 250 mille tonnes
Le conseiller économique de l’Utap a également exprimé des réserves concernant les capacités de stockage de l’ONH. Le gouvernement a annoncé leur augmentation de 90.000 à 100.000 tonnes pour la campagne 2026-2027. Une évolution que Fathi Ben Khelifa a saluée, tout en la jugeant insuffisante au regard de la progression de la production nationale. Il a rappelé que l’office disposait autrefois d’une capacité de stockage de 250.000 tonnes, à une époque où les volumes produits étaient nettement inférieurs à ceux enregistrés aujourd’hui. Il considère ainsi paradoxal que les capacités propres de l’établissement public aient diminué alors que la production nationale a considérablement augmenté.
Fathi Ben Khelifa a appelé à reconstruire des infrastructures modernes et à porter de nouveau les capacités de stockage de l’ONH à 250 mille tonnes. Plus largement, il estime que les capacités de stockage devraient pouvoir absorber au moins le tiers, voire la moitié, de la production nationale, notamment dans la perspective d’une augmentation des volumes avec l’entrée en production de nouvelles plantations irriguées. Il considère, à ce titre, que la production tunisienne pourrait dépasser durablement les 500.000 tonnes par an.
Le stockage constitue, à ses yeux, un instrument essentiel pour protéger les agriculteurs contre les fluctuations du marché international. En cas de ralentissement des exportations, des capacités suffisantes permettraient de conserver les quantités produites sans être contraint de les écouler rapidement à des prix défavorables. Il a insisté sur le fait que l’ONH devait conserver son rôle de garant de l’équilibre de la filière et de soutien aux petits producteurs, les opérateurs privés répondant avant tout à leurs propres impératifs commerciaux.
D’après les données présentées lors du conseil ministériel, les huileries et les sociétés exportatrices disposent, de leur côté, d’une capacité de stockage supérieure à 400.000 tonnes. Le gouvernement a également décidé de charger l’ONH de mettre en œuvre, si nécessaire, un programme de stockage pouvant atteindre 60.000 tonnes auprès des opérateurs du secteur, pour une durée de trois mois. Ce dispositif prévoit des aides au stockage et un soutien supplémentaire aux agriculteurs, dans la limite d’une enveloppe globale de vingt millions de dinars.
Exportations : l’objectif de 50% d’huile conditionnée à l’horizon 2030
Au-delà du financement et du stockage, Fathi Ben Khelifa estime que la Tunisie doit accélérer la valorisation de son huile d’olive à l’exportation. Il a notamment regretté qu’une part importante de la production continue d’être exportée en vrac, principalement vers l’Espagne et l’Italie, où elle peut ensuite être conditionnée et commercialisée sous d’autres marques. Cette pratique prive, selon lui, l’économie tunisienne d’une partie de la valeur ajoutée générée par le conditionnement et la commercialisation du produit fini.
Les données de l’Observatoire national de l’agriculture (Onagri) illustrent l’ampleur du phénomène. Sur les dix premiers mois de la campagne 2025-2026, de novembre 2025 à août 2026, l’huile d’olive conditionnée n’a représenté que 14,5% des quantités exportées, contre 85,5% pour l’huile en vrac. Sur cette période, les exportations tunisiennes ont atteint 381.200 tonnes, dont 55.400 tonnes d’huile conditionnée. L’Espagne et l’Italie ont absorbé, à elles seules, 51,7% des volumes exportés, toutes catégories confondues.
Pour Fathi Ben Khelifa, il est désormais nécessaire de changer d’échelle et de porter la part de l’huile conditionnée à 50% des exportations à l’horizon 2030. Un objectif qui supposerait de plus que tripler sa proportion actuelle dans les volumes exportés. Il considère qu’une telle évolution permettrait de développer les investissements industriels, de créer des emplois et d’accroître les recettes en devises. Il a ainsi plaidé pour un renforcement des aides au conditionnement, estimant que les dépenses publiques engagées dans ce domaine pourraient être compensées par les retombées économiques, fiscales et sociales.
Selon les données communiquées par la présidence du gouvernement, les exportations d’huile d’olive conditionnée ont atteint 60.000 tonnes durant la campagne 2025-2026. Le gouvernement a, de son côté, décidé de poursuivre le soutien aux exportateurs, notamment à travers le relèvement de 50% à 60% de la subvention au transport maritime de l’huile conditionnée pour 2027, ainsi que la mise en place de programmes d’accompagnement des entreprises exportatrices.
Fathi Ben Khelifa a également insisté sur la nécessité de diversifier les débouchés commerciaux de l’huile tunisienne, en ciblant particulièrement la Chine, l’Inde et le Pakistan. Ces marchés représentent, selon lui, un potentiel considérable, mais leur conquête nécessite des investissements soutenus dans la promotion et la sensibilisation des consommateurs, encore peu familiarisés avec l’huile d’olive. Il a préconisé l’organisation de campagnes de dégustation, de manifestations commerciales et de missions de prospection, avec une implication plus importante des représentations diplomatiques tunisiennes.
Tout en saluant les efforts de certains ambassadeurs et du Centre de promotion des exportations (Cepex), il a appelé à renforcer les moyens consacrés à la diplomatie économique. Il a également souligné le rôle des exportateurs privés, qui ont développé leurs réseaux commerciaux à l’international au fil des décennies. Il estime que ces efforts doivent être accompagnés par l’État, notamment à travers des mécanismes de financement adaptés aux opérations d’exportation, dont les délais de paiement peuvent être longs.
Le conseiller économique de l’Utap a, dans ce contexte, évoqué les difficultés rencontrées par certains exportateurs pour rapatrier leurs recettes lorsque les paiements transitent par des banques situées dans des pays tiers. Il a souhaité que la BCT prenne davantage en considération ces contraintes afin de faciliter les transactions internationales.
Sur le marché intérieur, Fathi Ben Khelifa a plaidé pour une meilleure valorisation de l’huile d’olive tunisienne, dont il juge la consommation encore insuffisante. Il a notamment proposé de rendre obligatoire sa présence sur les tables des restaurants haut de gamme, estimant qu’il est regrettable que certains établissements pratiquant des prix élevés ne proposent pas systématiquement ce produit à leurs clients. Il a également encouragé son utilisation dans les hôtels, les établissements hospitaliers et les structures de restauration collective.
Dans le même esprit, il a renouvelé sa proposition de réorienter vers l’huile d’olive une partie des subventions actuellement consacrées aux huiles végétales importées. Il estime que le développement de la production locale d’huiles végétales, notamment à partir du colza cultivé en Tunisie, pourrait contribuer à réduire les importations et permettre de soutenir davantage la consommation d’huile d’olive.
Le conseil ministériel du 23 octobre a, pour sa part, décidé de charger l’ONH de commercialiser des quantités d’huile d’olive conditionnée à des prix tenant compte des coûts de production et du pouvoir d’achat des consommateurs. Il a également annoncé des mesures visant à encourager les hôtels et les restaurants à utiliser de l’huile d’olive tunisienne conditionnée.
Alors que la production nationale a atteint 500.000 tonnes durant la campagne 2025-2026, contre une moyenne de 303.000 tonnes au cours des cinq campagnes précédentes, Fathi Ben Khelifa estime que le défi ne se limite plus à l’augmentation des volumes. L’enjeu est désormais de mieux valoriser cette production, en développant notamment le conditionnement sur le territoire national, afin que la richesse générée par l’huile d’olive profite davantage à l’économie tunisienne.
I.N.










